TOP-SECRET
1992
Rapport concernant:
L E C O M P L O T
A N T I F R A N C E
Rapport d’enquête inachevée
Disparition (?) du Gendarme JULES "X"
Entretien complaisamment rédigé par Pierre LENEGRE
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T A B L E S D E S M A T I E R E S
- AVERTISSEMENT . . . . . .
- UN AUTRE AVERTISSEMENT . .
- LA PRISE DE CONSCIENCE .
- L'ENQUETE PROPREMENT DITE:
Premier jour (sociétude)
Deuxième jour (politiquerie)
Troisième jour (bio-Terre)
Quatrième jour (culturité)
Cinquième jour (moralitique)
Sixième jour (spiritus aussi)
Septième jour (repose en paix)
- EPILOGUE
- NOTES ET REFLEXIONS DE JULES.
Et
AVERTISSEMENT
Il est absolument évident que, dès le premier mot de ce rapport, leurs hommes de main, avec la bénédiction attentive et amicale de la Camarde(1), vont me surveiller, me guetter, m'attendre. Pourrai-je savoir, s'il n'est pas édité, ce qu'il adviendra de ce dossier, lorsque j'aurai été la victime expiatoire de ce foutu ridicule désir de sauver la France ?
En alertant, même à voix basse mes compatriotes, je deviens immédiatement l'homme à abattre aux yeux des traites responsables, l'homme par qui la conscience arrive.
Mais, modestement, je suis fier de dénoncer leur machination : ‘LE COMPLOT ANTIFRANCE’(2).
Plus tard, lorsque quelque journaliste en mal d'événements exhumera ce rapport, je recevrai, comme il se doit à tout martyr, l'hommage ému, mais tellement posthume, d'une France reconnaissante, qui déposera sur la mousse humide de pierre de ma couverture tombale, un coussin de velours rouge orné de la plus haute distinction au goût du jour. On reconnaîtra enfin que j'avais prévenu notre chère patrie.
On pourra courageusement crier sa sympathie active à la lutte passée, le danger l'étant, lui aussi.
Un maquis est toujours plus praticable après, que pendant une guerre d'occupation.**************************************************************************
AUTRE AVERTISSEMENT
A vos risques et puérils
Que les choses soient bien claires. Je n'ai fait que transcrire cette enquête. Si vous la lisez, c'est votre propre responsabilité. Si vous l'admettez, vous en prenez le risque. Je ne veux entendre aucun reproche.
Il ne manquerait plus que l'on m'accuse des conséquences de mes actes et de mes écrits.
Jules a souhaité compléter d'un courrier(3) cet avertissement :
Mon très cher nègre,
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L'inconscient qui, quelles que soient les circonstances, se retrouvera avec ce rapport en main et qui distraitement l'aura lu, s'étonnant de son contenu, saura que, pas plus que moi, il ne participe à ce complot.
Comme moi, il en aura certainement été la victime innocente, innocente comme l'agneau qui vient de naître et joyeusement vagabonde dans les prés, ignorant son avenir de gigot, navarin et autres délices de nos palais(5).
Mais être une victime n'est en rien une circonstance atténuante. La naïveté est touchante mais coupable quand, pressentant les choses, elle se persuade que c'est ainsi, que l'on n'y peut rien, que l'on est peu de chose, et, que tout seul... hein!
Est-il sain ‘d’àquoiboniser’ ?
On ne peut ne pas admettre l'existence de ce complot dont nous ne sommes aucunement responsables. Ce sont évidemment les autres avec la complicité passive de chacun d'entre vous. Moi, je suis sûr d'être totalement innocent. Je suis gendarme et de plus je dénonce tout le monde.
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Signé : Jules
POST-SCRIPTUM(7): Lecteur ! (ou : Lecteurs !(8)) Un ultime conseil : méfiez-vous, tout en lisant, de ceux qui vous observent. Faites cette lecture à lumière tamisée, le dos au mur, dans le coin le plus protégé de votre appartement ; peut-être dans vos toilettes, si vous êtes tout à fait certains qu'elles ne sont pas sur table d'écoute et qu'aucun japonais miniaturisé n'a pu s'y introduire afin d'installer une caméra cachée fonctionnant avec l'interrupteur. Utilisez de préférence une lampe de poche que vous aurez dûment vérifiée et dont la pile et l'ampoule auront été achetées dans des magasins différents, pour éviter les risques de la lampe dite ‘lampe espionne’.
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LA PRISE DE CONSCIENCE
La rencontre avec Jul'X
Je vivais tranquillement caché sous les textes géniaux d’incompétents reconnus ; pas franchement heureux, mais complètement serin. Le reflet des apparences me suffisait et m'aveuglait au point de ne vouloir soupçonner jamais la présence d'une vague sous l'écume.
Un curieux jour, par un de ces hasards dont la vie seule a le secret et qui bouleverse subitement toute votre existence l'exposant à une lumière indiscrète, je fis l'irréversible connaissance de Jules. A sa demande expresse de ne pas compromettre le peu de liberté qui lui restait, je ne vous dévoilerai pas son nom. Soucieux de ne pas être trop original nous l'appellerons ‘X’. Pour souscrire à une mode qui a surtout le goût de la parlote, du mot appris plutôt que de l'idée comprise, nous raccourcirons l'ensemble en ‘Jul’X’.
Depuis quelque temps je sentais confusément, à certains picotements au bas de ma nuque, que l'on m'épiait. Un regard fixe s'accrochait à moi. Curieusement, cette indiscrétion permanente ne m'inquiéta pas bien que, jour après jour, elle se fasse plus présente. Je la ressentais comme amicale, bienveillante presque naturelle à tel point que, pas un instant, il ne me soit venu à l'esprit de rechercher l'origine de cette sensation. Pour tout vous dire, je me sentais moins seul comme si cette surveillance me protégeait... De quoi, et pourquoi ?
Un jour où j'avais plus difficilement qu'à l'habitude supporté l'incroyable agression d'un commerçant(9) indispensable et suffocant d'une juste colère inutile, je sentis se fermer sur mon épaule une main apaisante. Puis une grosse voix amicale força mon tympan :
- Laisse tomber, ça sert à rien, lui aussi en fait partie !
A mon air surpris, il dut s'apercevoir que je ne savais de quoi il voulait parler. Il eut, et je l'en remercie, l'extrême courtoisie de préciser :
- Du complot! Y fait partie du complot!
Bien entendu, je reculais d'un pas, on ne sait jamais. D'abord éviter le contact. Il y a tellement de choses contagieuses ou cancérigènes qu'il vaut mieux être prudent. Réflexe salutaire, on n'a pas toujours un distributeur à portée de main pour se protéger.
- Vous m’prenez pour un fou, n'est-ce pas ? T'es pas le seul, j'en sors.
- Vous n'auriez peut-être pas dû. Il ne fait pas très chaud, crus-je intelligent et drôle de répliquer.
- Vous êtes très drôle, me confirma-t-il sinistrement, pourtant, crois-moi, y’a pas de quoi rigoler.
- Bon ! m'excusais-je d'un mot. Alors, d'où sortez-vous ?
Satisfait, il me répondit :
- De l'hôpital psychiatrique, ce qui curieusement n'apaisa en rien mon inquiétude.
Le souvenir indisposé de quelques rencontres avec certains médicastres spécialistes du cru(10) m'avait toujours fait craindre qu'ils ne se prennent pour la référence absolue, pour le mètre-étalon-psy où échantillonner l'état confus de leurs patients ; vous imaginez là toute mon inquiétude, ne sachant où se situe la frontière entre imagination et folie, face à ces maîtres de la camisole.
Voulant me rassurer, l'homme me raconta qu'il avait été remis en liberté, et que donc, en principe, on pouvait éventuellement le considérer comme guéri. En fait, n'ayant jamais été vraiment malade, il avait joué le jeu car de l'intérieur (hic), il ne pouvait lutter (sic). Pour cela, il fallait qu'il fût libre et qu'il trouvât un partenaire. J'eus la désagréable appréhension d'être celui sur qui il avait jeté son dévolu. Je ne tarderai pas à apprécier la justesse de mon pressentiment.
- Je suis gendarme ! affirma-t-il, croyant que cela pouvait encore à notre époque conférer un quelconque crédit de confiance. Oh! Un gendarme tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Un gendarme de base en quelque sorte. En haut le képi puis la tenue bleue(11) décorée d'un minimum de galon. Bien sûr, tu noteras tout en bas, parfumées par nos chaussettes, nos belles godasses réglementairement idoines, et l'ensemble se meut dans d'inusables véhicules de service assortis aux jolies couleurs de l'uniforme.
- Banal quoi !
- Pas terrible, je te l'accorde. Il faut dire, que nonobstant de louables efforts pour nous adapter à notre belle époque, nous ne provoquons pas dans l'opinion, les grands élans d'affection que notre sensibilité naturelle espère et mérite.
- Les gens n'ont pas de cœur ! Ils ne savent apprécier à leurs justes valeurs la caresse d'une matraque ou le prix de votre sollicitude griffonné allègrement au dos d'une contredanse.
- Tu ironises facile ! Tu sais, nous sommes aussi indispensables à la sécurité qu'aux gauloiseries de nos concitoyens.
- Vous m'en voyez navré, mais…
- Attendez ! me dit-il en me poursuivant. En plus d'être un perdreau moi j'ai vraiment quelque chose sous le képi ! Plein de quelques choses à dire.
- En plus !… C'est intéressant. Mais pourquoi à moi justement ? Vous n'avez pas un copain dans votre caserne pour ça ? Je ne sais pas moi, un Adjudant sympa par exemple. La Macha Méryl des casernes. Allez, il doit bien exister des poitrines accueillantes parmi vos nouvelles générations de recrues, des épaules de velours sous des galons de métal.
- Halte ! J'ai pas besoin de parler moi, mais d'être entendu, nuance ! Et toi je suis sûr, tu peux comprendre ce que moi Gendarme, je dois faire dire. Alors !?!
- Alors quoi ? Je ne sens pas bien le rapport possible entre quelqu'un qui peut comprendre et un membre de la Maréchaussée, même après la réussite d'un traitement psychiatrique.
- Antimilitarisme primaire viscéral et dépasser. Ecoute ! Il nous faut créer un centre d'intérêt entre nos deux milieux. Moi qui sais des trucs, et toi qui veux les dire.
- Un centre entre deux milieux ! Je ne sais pas si j'ai vraiment envie de dire des trucs pareils !
- Moi, je sais pour toi. Depuis que je te file j'ai appris à te connaître. Et c'est à ce grade(12) que j'entends que tu m'écoutes… Tu sais que l'enquête est à la nature du gendarme ce que la franchise(13) électorale est à celle de nos politiciens… Tu suis ce que je dis… hein ?
Je n'osais plus répondre de peur de prolonger cette conversation inopportune. Malheureusement certaines personnes n'ont aucunement besoin de répliques pour dialoguer.
- Ecoute bien ! J'ai, au cours de nombreuses enquêtes, pu constater des faits troublants : la France soi-même est la triste victime d'un immense complot… De véritables filières se sont formées, lentement.
- Vous me racontez la cinquième colonne, là.
- Quasi ! Leur mission est bien de déstabiliser notre pays, de saper son unité et de détruire son moral. J'ai tout de suite compris comment elles fonctionnaient.
- Vous ? Bravo ! Je suis très impressionné. Peut-on savoir ?
Il baisse la voix :
- Elles travaillent comme des termites.
- Des termites… Mais bien sûr, voyons !
- Oui Monsieur, des termites ! Ces sales petites bêtes sournoises dont on ne réalise le travail que quand un toit de tuiles tout entier te dégringole sur le coin du crâne. T'es là pénard, t'es confiant, certain que les chevrons sont bons, et vlan ! Subitement, tout le bois s'évapore en poussières. Reste les tuiles ; en suspend un moment, tu vois, mais pas suffisamment pour te tirer.
- Vous avez découvert un pseudo complot ? Bon, et alors ! Qu'est-ce que vous en avez fait ?
- Mon devoir Monsieur ! Mon devoir ! Sans frémir le petit doigt sur la couture du pantalon, face au danger ; le regard sur la ligne bleu du ruban de ma machine à écrire, je fis immédiatement un rapport… puis un autre, lorsque je trouvais le premier en morceaux dans la corbeille à papiers.
- Classement administratif classique !
- Ouaih ! Au début, mes collègues affirmaient que j'étais ivre. Ils me chassaient à courre. Leur taïaut résonnait dans toute la brigade. La meute se marrait à la curée et c'est moi qui soufflais dans le cor d'un ballon ayant préalablement servi à un ivrogne.
- On se fait toujours des idées fausses. Finalement, c'est follement gai une gendarmerie.
- Tout à fait entre nous, me souffla-t-il à l'oreille tout en surveillant alentour, en me rendant ridicule, ils me discréditaient, neutralisant ainsi mes très nombreux autres rapports.
Sur sa lancée, il poursuivit dans le confidentiel :
- Les meneurs en faisaient partie, c'est sûr ! On en trouve même dans la police et aussi dans la gendarmerie. C'est tout dire !
- A qui se fier, je vous le demande !
Après cette laborieuse présentation, mon interlocuteur crut avoir aiguillonné ma curiosité. Et il crut bien le bougre ! On n'a pas tous les jours un gendarme dissident à se mettre sous le stylo à bille.
Encouragé d'un regard, pas encore complice, il poursuivit son combat :
- Lorsque de guerre lasse, après mille et une démarches et autant d'humiliations je ne fus reçu par aucun responsable(14), je décidai de frapper fort et haut : grimper jusqu'au Président, et lui remettre en main propre(15) et à sa connaissance les preuves évidentes de ce complot.
- Pourquoi faire compliquer quand on peut faire simple et présidentiel ?
- Exact ! Il me semblait homme intelligent. Et je m'y connais ! On a des Officiers chez nous.
- Alors ça, c'est Le critère !
- Sauf erreur, bien entendu !… Bon, ceci dit, le Président et moi on ne pouvait que s'entendre, recta !
- Une logique de ce calibre y'en a plus chez l'armurier mon Adjudant !
- Je guettais pour ce faire un de ses déplacements, tu sais de ceux durant lesquels l'acte est plus important que le discours(16). Il doit grimper sa côte de popularité comme un simple rocher, serrer des mains à tour de bras, prendre son pied au multiplicatif pair du nombre de doigts(17) et surtout s'immerger plus ou moins, selon les résultats de la prise de température de l'opinion(18), dans un bain de foule purificateur pré ou post-électoral.
- Alors ?
- Le coup de bol ! On me désigna de service d'ordre sur le trajet de l'immense éminent personnage.
Il ne restait à notre Gendarme qu'à être affecté à l'endroit précis du passage prévu pour le bain médiatique spontané de l'Eminent. Ainsi entouré par hasard de sympathisants sélectionnés, agréablement bruyants et enthousiastes face aux micros(19) et caméras, le grand homme tant convoité allait être alors plus accessible.
Mon gendarme reprenait sa respiration rentrait en lui pour mieux revivre en image et à haute voix ce moment inoubliable durant lequel il avait cru pouvoir recevoir la grâce en touchant au plus près le premier des Français :
- Au moment idoine je chope vivement la paluche présidentielle alors qu'elle se tendait pour le baisemain vers un pèlerin quelconque situé juste derrière moi. Je serre vivement la belle main manucurée et tire le tout pour porter son oreille à hauteur de ma bouche car tu comprends, l'état de faction dans lequel je me trouvais ne me donnait pas le droit de bouger les pieds ; c'est strictement interdit par le règlement.
- Discipline-discipline ! C'est bien ça, ça rend irréprochable.
- Les gardes du corps ont un instant d'hésitation, pense ! Un gendarme présidenticide ça ne s'était jamais rencontré.
- Même à Saint-Tropez où tout fut possible ?
- Possible mais pas permis ! D'un coup l'autre se fout à beugler qu'on lui veut du mal, peuchère.
- Ca doit pas être drôle non plus pour un vieux de se faire sauter à la gorge par la maréchaussée. Remarquez, ça a dû lui rappeler des souvenirs estudiantins.
- En tous cas, c'est pas une réaction bien digne pour sa fonction !
- La fonction a créé l'organe et l'organe s'est mis à beugler, comme vous dîtes.
- Déçu, je cristallise ses anges gardiens. Ils m'agrippent, m'enfoncent le képi sur les yeux. La nuit tombe sur moi. Je suis rapidement ceinturé, jeté à terre, empaqueté évacué. Suit une très courte enquête dans ma brigade
- entre complices, bien entendu !
- T'as tout compris ! Bien entendu! Donner le change à l'opinion publique qui voulait savoir, paraît-il, pourquoi un gendarme avait voulu mordre l'oreille gauche présidentielle.
- Ca ne manque pas de piment !
- Si un peu. Elle était fade ! Enfin voilà, je fus officiellement interné, et me voici.
- Bon, et alors ?
- Alors ? Ben, de deux choses l'une : ou l'autre là, le Président en fait partie et on est fichu car ces gens là comploteurs ont à leur tête le chef suprême avec tout ce que cela comporte.
- Difficile à croire quand même.
- Moi aussi j'ai de la difficulté à me refuser à le croire. Ou alors, il est maintenu dans une ignorance totalitaire par ses plus proches collaborateurs.
- Totale, plutôt.
- On est d’accord ; c'est mieux total! A ce moment là, plus de doute : ‘Ils’ lui font écran.
- Un écran de fumée ?
- Voilà, de fumée ! Pourtant c'est interdit dans les lieux publics.
- Vous considérez le Président comme un lieu public.
- C'est tout comme, non ! Il est à la France après tout.
- J'espère que personne ne le compare à Vespasien, sinon l'Elysée va changer d'affectation.
- Je te dis qu'on l'intoxique.
- On est en plein fantasme mégalo de flic.
- Il faut atteindre le tout nouveau Président !
- Aucun problème ! Je ne savais pas quoi faire cet après-midi. Un petit tour à l'Elysée, comme ça, à la bonne franquette, en voisin, d'accord ?
- Je n'en demandais pas plus. N'oublions pas, mon ami, me dit-il en me prenant paternellement par les épaules, qu'il est le garant de la sécurité et de l'intégrité de notre encore beau (20) territoire.
- Et s’il est innocent ou désinformé ?
- nous nous devons, quelles que soient les difficultés et les risques, de l'informer. Le devoir avant tout ; nous assurer qu'il est au courant. Je compte sur vous, moi je suis grillé, retraité-anticipé, H.S., comme on dit chez nous.
- Un déguisement peut-être ?
- Tiens, bien sûr ! Pour l'approcher camouflé, à Bercy, changer mon képi contre un Béret.
- Génial !
- Mais pas pour lui. Le grand homme me reconnaîtrait : intuition et puce à l'oreille mordue ! Car rien tu m'entends, rien ne peut échapper à sa sagacité, excepté à coup sûr, le complot si on lui en masque efficacement les effets pervers.
Il appuya encore sa prise sur mon épaule :
- La France ne le sait pas encore petit (et me voilà en culotte courte), mais elle compte sur toi !
Et oui, mes craintes se justifiaient. Il m'investissait d'une mission. Je pris un air, vous savez, celui du type qui sait qu'il ne faut pas les contrarier en essayant bien entendu de ne justement pas en avoir l'air. Je réfléchissais au meilleur moyen de me débarrasser de lui. Je balançais entre la fuite et le coup de pied. Subitement, il se mit face à moi, me prit nerveusement les mains, et me maîtrisa de ses yeux ronds investissant les miens :
- Tu as raison de me faire confiance.
- Moi !?! Mais je…
- Exactement ! Car il existe des preuves de ce que j'avance. Des preuves formelles, des preuves que chacun peut observer continuellement, quotidiennement. Tiens, regarde autour de toi… allez, regarde !
Pourquoi me tutoie-t-il ce con ?
Je fis timidement un petit tour d'horizon, espérant ne croiser aucun regard, inquiet de ce que les gens pourraient penser de nous.
Il me récupère violemment :
- Hein, t'as vu ? Partout la laideur, le mépris, la suspicion, le procès d'intention, le terrorisme verbal forçant sa vérité, la publicité qui se dépense plus pour la bonne image d'un produit ou d'un service inutile et médiocre, que pour son amélioration. Et l'Etat, hein ! l'Etat qui, au nom de sa Raison, prend des allures de vierge (21) perverse pour nous récupérer.
Il reprend son souffle. J'étais de plus en plus inquiet. L'assommer ? Bien sûr, mais c'est qu'il est très costaud mon gendarme ! Peut-être un coup de bouteille… par derrière.
- Et Les copinages insensés au nom d'ascenseurs renvoyés qui n'ouvrent plus jamais sur l'extérieur. Ils créent des monopoles d'intérêt, d'égoïsmes provocateurs, et s'inclinent servilement aux pieds du Divin-fric(22), le pantalon sur les godasses, et la fierté au lit d'une belle carrière. Et, je ne te parle pas des milliers de taupes tenant les postes clés de la vie civile, publique ou privée, qui nous désespèrent et nous rendent la vie impraticable.
- C’est ça, ne m’en parlez pas !
Sa voix enflait, montait. Je baissais les épaules. Je ne savais plus où me mettre. J'étais connu ici. Il commença à me secouer. Les gens vont croire à une scène de ménage. J'étais ridicule. Ridicule, mais sa logique acharnée commençait à faire sa place au soleil de mon honnête pensée, à l'abri de mon hostilité réflexe :
- Ecoutez, et calmez-vous. Ce que vous dites mérite une réflexion dépassionnée et…
Il ne m'écoutait pas. Il était lancé, sous pression. Le couvercle allait sauter, c'est sûr ; laisser échapper la vapeur, le trop plein. Son béret se soulevait régulièrement :
- Je ne te parle pas non plus de la multitude de petits détails qui jour après jour te sapent le moral. Et la violence, la crasse, la laideur, la bêtise, la mesquinerie et la jalousie. Regarde, observe, et dis-moi si tout ça te paraît normal dans un pays comme le nôtre.
- Ben… je… me mis-je à penser intelligiblement.
- Tout ça est voulu ! Ce n'est pas possible autrement. C'est la volonté d'un cerveau(23) supérieur !
Il cria littéralement la dernière phrase. J'aurais voulu être sous terre. Si sa folie avait raison, on allait se faire tirer à vue.
Et c'était reparti :
- La France ! Ma France, mère des arts des armes et des lois, est la victime d'un immense complot. Tu entends ?!?
J'entendais. Il agrippa et froissa la superbe veste de mon élégant et discret costume trois pièces, et secoua le tout.
- Ils font de notre pays une pelote d'épingles où plus personne jamais ne pourra s'asseoir. Lorsque leur entreprise aura réussi, nous deviendrons, ‘Nous’ la France, la vieille pute blasonnée de quelques intérêts multinationales(24), leur apportant la caution de notre génie passé, pour satisfaire et assurer leurs conquêtes futures.
Et voilà! Il me lâcha doucement. Ses mains glissèrent lentement, inertes, le long de mes revers de veste (25). Son béret s'immobilisa à plat au sommet de son crâne. La pression baissait. Il s'amollissait. Son regard était flou. Lui était vide. J'en avais plein le dos, entre autre. Plein le dos c'est vrai et pourtant ! Il est évident que cette morosité systématique est tout à fait incompréhensible. Jul'X par la folie de sa découverte ou l'inconscience de son discernement, détient sans doute une explication nécessaire. Que son prétendu complot fut oeuvre humaine, c'était l'espoir. L'inoculation d'un virus social est plus satisfaisant qu'une psychose morbide, injustifiable en dehors d'intérêts idéologiques, dogmatiques, politiques ou religieux. Alors, la spirale de la médiocrétinisation, le mal à vivre, ne seraient que de redoutables armes dirigées contre nous ? Séduisant…
Il reprit doucement. Une lumière intérieure l'éclaira d'un sourire :
- Tout n'est pas perdu. Les moyens de la lutte existent, l'espoir et la beauté aussi. Je les ai rencontrés ; des lieux, des gens simplement heureux d'être, pas tous fortunés, non ! mais tous riches de leur harmonie.
- L'intuition de la résistance en quelque sorte.
- Affirmatif ! Tu sais, on vit une sacrée nom de Dieu d'époque sur cette foutue basse Terre. Regarde : on a la liberté et la connaissance. Et le progrès, dis-moi, tous ces progrès en médecine et en technique. Toutes ces réalisations des rêves du passé ; de moins en moins de travail pénible ; la souffrance qui diminue ; envisager une autre façon d'organiser sa vie, sans plus se plaindre, savoir profiter à chaque instant de tout, imaginer le bonheur dans ses fibres et le laisser vivre.
- Et bien dîtes moi ! Quel programme.
- Crois-moi mon gars, c'est l'individu seul qui sauvera notre société du complot, pas le peuple, l'homme. Le mec qui refuse de voir ce qu'on lui montre, d'être celui que les autres souhaitent, celui qui cherche à mieux se connaître, dans un monde qu'enfin il découvre.
- On s'y croirait.
- Imagine, si tu peux, une superbe mer calme et bleu sans une seule bonne goutte d'eau, de la nature même de cette mer ? Si une seule goutte est pourrie, forcément, elle se noie. Mais si suffisamment de gouttes peuvent pourrir les autres, on obtient un cloaque.
Heureusement que tout à l'heure, je n'ai pas trouvé de bouteille. J'aurais estourbi un prophète. Pire que ça, un gendarme-prophète(26), c'est vous dire.
Il serait trop facile de plaisanter, le goût très en cour de la dérision(27). Je crois que je vais aller le rejoindre, faire un tour dans sa folie pour essayer d'y voir plus clair. Il m'a invité à visiter son fameux complot. C'est sans doute idiot, mais je le suis.
Si le coeur vous en dit, allez à la page.
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L ' E N Q U E T E
P R O P R E M E N T
D I T E
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LE PREMIER JOUR
Le réveil sonne avec une violence d'autant plus inhabituelle, que j'ai particulièrement mal dormi. De sombres comploteurs, visages dissimulés par de sinistres cagoules rouges à pois vert, avaient traversé mes cauchemars laissant de leur passage confus une épaisse traînée de malaise gris.
Je me soulève manuellement une paupière et… ce n'est pas vrai, dites ! Je me pince violemment ; rien n'y fait ! sauf le bleu du pinçon, évidemment. Jules est là, au pied de mon lit, souriant, un plateau à la main chargé de café à l’arôme envahissant, tartines au beurre luisant, croissants chauds, oeufs à la coque décapités, mouillettes de circonstances et enfin un POC, verre de jus de fruits, mélange frais de pamplemousse-orange-citron. Petit déjeuner idéal préparé et servi par celui-là même qui avait influencé mes rêves vers l'angoisse. Il y a donc une justice ! Le service est convenable ; tout n'est donc pas perdu.
En fait, et c'est ce qui est complètement fou, la présence de Jul'X ne m'a pas tout de suite surpris. Je prends le plateau de ses mains, naturellement, et me goinfre de bon coeur. La dernière gorgée avalée, l'incongruité de cette situation m'apparaît à l'instant de reposer définitivement la tasse vide dans sa soucoupe maculée.
Il est là, immobile, quasi au garde-à-vous. Il me regarde simplement :
- Au fait ! dis-je avec cette rapidité d'esprit qui, comme vous l'avez constaté, me caractérise, comment avez-vous eu mon adresse ?
- Je suis gendarme, tu sais.
Cette manie de me tutoyer comme n'importe quel délinquant.
- Ca vous donne le droit de pénétrer chez les gens comme ça et de leur préparer le petit déjeuner ?
- Ah, non ! Ca on n'a pas le droit ; propriété et vie privée ! Mais chez toi, pas de problème. Figure-toi que, au moment où j'allais sonner, inquiet de savoir si tu dormais ou pas, je me suis rendu compte que tes clés étaient restées sur la porte. T'es distrait hein !
- Et la composition de ce petit déjeuner ?
- Alors là, facile. Une courte et fructueuse enquête dans ton réfrigérateur, perquisition méticuleuse de la vaisselle sale, coup d’œil dans la poubelle, j'avais le menu. Je suis…
- Gendarme, je sais !
- Monsieur a bien déjeuné ?
Jules en valet attentif, c'était bien sûr inattendu, mais ma foi fort agréable. Je me prêtais volontiers au jeu :
- C'était parfait ! Vous pouvez disposer mon bon Jules.
- Monsieur n'aura qu'à appeler.
- C'est ça !
Et je me coulais voluptueusement de la tiédeur de mon corps à la fraîcheur profonde de mes draps quand, soudain, la tempête éclata. Une vague hurlante qui vient de loin et vous roule jusqu'à votre jeunesse, jusqu'aux souvenirs du service militaire :
- Tu veux que je te porte jusqu'à la douche, peut-être ? Debout là dedans, et que ça saute, fainéant ! Tu crois vraiment que c'est en t'abrutissant de sommeil que tu vas trouver un dynamisme suffisant pour surprendre, et comprendre, les réalités de ce complot, dis ! Allez, oust ! Un peu d'exercice. A la douche ! Rassemblement dans une demi-heure.
De deux choses l'une : ou je me révoltais tout de suite ou Jules allait prendre un ascendant définitif sur moi. Je savais à quel point c'était dangereux pour préserver une certaine qualité à nos futures relations. Heureusement, je trouvais en moi la force nécessaire à une réaction parfaitement adaptée à la situation et qui allait immédiatement clarifier nos rapports, mettre les choses au point :
- Mettons tout de suite les choses au point. Jules, il n'est pas du tout question que…
- dis, tu ne vas pas nous emmerder avec ta susceptibilité. L'heure est grave. La France est menacée, toute rongée de l'intérieur. Il nous faut intervenir.
- Ce matin absolument ?
- Tout de suite !
- J'ai sommeil, voilà ! dis-je en me retournant sur le coté opposé et en m’enveloppant d’un revers de drap.
- Tu vas te remuer le train ou je me verrai dans l'obligation, compte tenu de mon âge et de ta situation, de te botter moralement et paternellement le cul. En attendant, va te le laver et n'oublie pas les pieds.
- Vous ne voulez pas faire une inspection aussi !
- Hé, petit, allez vaïl ! Te tourneboules pas l'orgueil parce que tu obtempères un peu volontairement devant un vieux chibani comme moi.
- Je fais ce que je veux ! me révoltais-je brillamment.
Il réduisit ma résolution et banalisa ma volonté :
- Alors, t'as qu'à décider toi-même de plonger sous la douche et te préparer. Tu vois, comme ça, ça m'évitera de te commander.
Je touchais des épaules. C'est dans cette position moralement et physiquement défavorable que je me rinçais à l'eau froide après m'être méticuleusement savonner sous l'eau chaude. Le choc des températures ne clarifia pas ma pensée mais stimula ma décision : j'allais suivre Jul'X VOLONTAIREMENT ; voilà, l'honneur est sauf. La réflexion est un des moteurs de la sagesse, la peur du gendarme en accélère son application.
Tout de même, la sécurité laisse à désirer en France si n'importe quel policier peut pénétrer chez vous sous le prétexte, pas toujours fallacieux, de vous aider.
Cette soumission sans gloire était le prélude d'un long entretien ambulatoire durant lequel, outre l'aspect reportage, j'allais me transformer, devenir presque volontairement le tout premier nègre d'un gendarme aussi mobile que H.S. (hors service).
Suivre Jules ! Ce pandore excommunié à la raison incertaine mais à l'autorité évidente, m'obligeait à sauter sur son marchepied de maréchaussée pour m'offrir une meilleure vision de notre société du point de vue de son regard sous visière. Vision réduite vers le haut, c'est vrai, mais il n'est pas impossible que sa courte autorité confère du crédit à son bon gros sens populaire ; enfin je l'espérais.
Je dois avouer, et là est sans doute l'autre raison de ma compromission avec mon ex-argousin, m'être souvent posé la question suivante : que peuvent bien(28) penser les gens à qui on ne donne la parole que pour exprimer ce que l'on souhaite entendre ? Quelles sont leurs vérités vraies qu'ils trouveraient bonnes à nous dire ? De quelle façon aperçoivent-ils notre société en dehors de toutes réflexions de bonnes opinions convenues ? La folie de Jul'X serait-elle une bonne réponse ?
Pour cette première journée, Jules nous promène dans la vie quotidienne, ce tous les jours qui nous fait la vie possible ou le contraire, selon le voisinage qui s'impose.
Propre, frai et habillé façon Grand-Reporteur-Homme-d'Action, je me dirigeais vers mon séjour. Jul'X était toujours là, debout les bras croisés près de la porte, mon sac de voyage à ses pieds qui battaient l'impatience :
- Hé bé dis donc ! T'es prêt, oui ? T'as pas oublié de te parfumer au moins !
- Dites, ça va, hein ! Et arrêtez de me tutoyer à la fin, c'est agaçant ! On n'a pas fait nos classes ensemble, non !
- T'as raison, c'est pas bien. Allez, on y va-t-on ?
- D'accord, mais où ?
- T'as pas oublié ! Je vais te faire visiter le complot.
- Oui, ça j'avais compris. Mais qu'est-ce que ça représente ?
- La France, petit bonhomme, la France. Mais, tu vas vite comprendre, crois-moi. Allez, on y va ! Ma voiture est en bas. Je te raconte l'itinéraire prévu en route.
- Mais enfin, on va loin ? Combien de temps ça nous prendra ?
- Pas facile à dire. Si tu te remues un peu, acceptes de te lever tôt et de te coucher tard sans faire la fête, on aura une vue d'ensemble disons… dans un certain temps. Ce qui est important tu vois, c'est de dénoncer le complot général. C'est ça qui permettra à chacun de le combattre. A condition, bien sûr, que nous on ait pas de soucis trop sérieux avec les comploteurs.
- Qu'est-ce que ça veut dire ça ?
- En réalité, j'sais pas trop. Mais des gens qui mettent un aussi beau pays à mal, à mon humble avis, sont capables de tout ; ils le sont déjà de n'importe quoi, alors… Enfin, c'est pas bien grave ; faudra se méfier, c'est tout !
- Ah bon… c'est tout ! Le problème, est que… je ne peux pas partir tout de suite, comme ça… voilà ! J'ai évidemment des dispositions à prendre.
- Testamentaires, par exemple. T’as peur, hein !
- Ne venez-vous de dire que c'était dangereux, non ?
- Et alors ?
- Comment, et alors ! Vous êtes bon vous ! Si j'en ai la tenue, je suis comme beaucoup d'autres, je n'ai pas vocation à galoper sur les champs de bataille. Je ne suis pas grand reporter de guerre, moi.
- T'inquiète pas ! On sera discret. On se camouflera. Tu apprendras, mon petit, que c'est la meilleure défense… ne pas être vu.
Apparemment, le camouflage commençait avec la voiture. Malgré sa marque, elle ne faisait plus honneur à l'industrie française.
- Faut-il vraiment que je monte là-dedans ? hésitais-je.
Jules expliqua sa carrosserie :
- Principe élémentaire, mon petit gars. Quand tu mènes une enquête, il te faut te dissoudre dans la masse. Cette voiture je l'ai acheté neuve.
- Il y a longtemps !
- Non, pas très. Mais camouflage oblige ; quelques nuits dehors, protégée par le respect du bien d'autrui(27). Ajoute à cela quelques embouteillages d'heure de pointe, là où des comploteurs règlent la circulation en bloquant les carrefours sous le prétexte d'aller plus vite. Tu démarres dès le feu vert, tu profites d'une priorité, en un mot, tu roules comme le prévoit le code, à l'inverse de ce qui se pratique, et voilà le travail et la carrosserie ! Sois tranquille, avec ça, personne nous remarque.
Jules monta dans son auto ou tout au moins ce qui l'en restait. Il s'installa confortablement, puis, ouvrit son cendrier, et le vida sous la voiture :
- Bravo !
- Quoi !… Ah, le cendrier !
- Oui, le cendrier. Et en plus, faux-cul ; vous cachez votre caca pour en faire la surprise après votre départ.
- Question de bon sens.
- Pardon ?
- Si tu veux enquêter chez les indiens, fous-toi une plume, agis comme eux. Ils te prennent pour un des leurs et y te collent pas au poteau de torture. Ils te fichent la paix, et toi tu gardes ton scalp.
Il se tut net, me regarda, constata ma calvitie :
- Excuse ! Toi, question plume, tu ne risques plus grand chose.
J’ignorais sa dernière réplique :
- Je ne suis pas très sûr que ce soit délibéré. Votre geste paraissait bien mécanique, comme une habitude. En fait, vous êtes comme tout le monde, vous reprochez aux autres ce que vous vous autorisez par confort ou par flemme.
- Pas du tout, Monsieur, je suis chasseur, c'est tout.
- Peut-être êtes vous tout simplement un comploteur repenti, ayant encore quelques mauvaises habitudes. Vous vous justifiez, voilà la vérité, m'amusais-je.
- Certainement pas, se vexa-t-il.
- A la rigueur, un léger mimétisme, alors.
- C'est ça ! ce soulage le Jules. Une profonde pratique du personnage, un long entraînement, c'est ce qui nous sauvera. Plus le geste sera sûr dans le détail, plus la couverture sera efficace, pour des investigations sérieuses.
Pas totalement convaincu, je m'installais, posais mon sac à l'arrière, mis ma ceinture, sécurité oblige, surtout si Jul'X conduit comme il se conduit :
- Et maintenant, le programme ?
- On fait un tour en France, c'est tout.
- C'est vaste !
- Instructif ! Je sais où te mener, pour que tu puisses te faire une solide opinion du complot.
- Et ça prendra ?
- Le temps qu'il faudra.
- Merci de la précision !
- Allez, pour te rassurer, je dirais… une petite semaine de dix jours tout au plus. Oui, une valable base de réflexion, ne prendra pas plus d'un mois, maxi deux, tu verras.
- Vous me donnez l'impression de préparer un raid de maquisards contre un ennemi-occupant dangereux.
- Tu me fais plaisir. Pour une fois, on dirait que tu as presque compris. Hé oui, on peut en mourir !
- Allons, n'exagérez-vous pas un peu le Marseillais ?
- Mais tous les jours, des gens en meurent, poussés au suicide, ou à la mort par accident, agression, dépression, oppression, drogue. Tu verras ! C'est pas Marseille qui exagère, c'est la réalité qui est plus forte que l'affliction
- Mais, vous parlez de faits-divers.
- De faits divers ?!? Ce sont des drames, oui ! De véritables drames vécus en enfer. Les rapports des collègues, la radio, les journaux, la télé les banalisent, les allègent, en font des statistiques. Une émotion analysée prédigérée, accessible aux plus sensibles, et dont on peut parler froidement sans plus frémir. T'as déjà vu un drogué, de près, avec sa gueule de fait divers, son corps, son esprit ravagé ? Tu veux commencer par l'enfer, dis ! Le reste du complot te paraîtra plus facile, crois-moi.
- Peut-être progressivement, que je m'adapte. C'est ça qui serait bien. Que le coeur et l'estomac se préparent, c’est mieux.
- Ce que je comprends, c'est que je n'ai peut-être pas fait le bon choix.
- Merci bien !
- De toute façon c'est fait. Tiens, ne perdons pas de temps, commençons par de simples choses à peine mortelles. Je vais te présenter un comploteur que tu connais bien, que tu fréquentes au quotidien : ton partenaire de la rue. Souverain en ville, il règne aussi sur la route. J'ai nommé mon cher camarade, Le ROI des CONducteurs. Personnage magnifique, tapi orgueilleusement dans une future ferraille. Il dégage routes et autoroutes du petit peuple qui ralentit sa marche triomphale. Il insulte d'un klaxon furieux l'indécis coupable de boucher l'horizon de sa belle asphalte. Il éblouit de fébriles appels de ses gros phares, le manant qui se trouve sur SA file de gauche, chasse gardée de sa fureur. Il jouit de cette vitesse qui n'autorise jamais la moindre faute aux autres, arrosé quelque fois de cet alcool qui ‘flambe’ si joliment la mort. Il sait pourtant que ce sentiment furtif de dominer le monde, n'a pas que des avantages. La vitesse à tout prix, ne lui donne pas le temps quelques fois, de profiter du beau tableau de chasse qu'il laisse généreusement derrière lui aux gendarmes mes frères, aux hôpitaux, et souvent à la morgue. Mais, peu lui importe. Sa schizo ? C’est pour donner le change. Un malade mental ça ne se remarque pas trop dans notre monde moderne, où la fréquentation de fous trop ordinaires est un voisinage quotidien. Cette fugace illusion de puissance, c'est le tiède saké du kamikaze. Bombe roulante(28) incontrôlable, ce comploteur a la satisfaction d'avoir bien accompli sa mission dans un minimum de temps, contre son gibier désigné, le bien vivre des autres. Il n'a pas loupé son rendez-vous. C'est un vrai professionnel. Il peut foncer encore, là où le devoir l'appelle, sur d'autres routes, d’autres autoroutes, peut-être un jour, dans d'autres cieux.
Jules mit son moteur en marche, déboîta brutalement en mettant son clignotant au dernier moment. La voiture qui longeait la file en stationnement, le voyant, accéléra pour freiner dans un hurlement de pneus et de klaxon revendicatif. Jules, calmement, ravi, regarda le conducteur, sourit, lui fit un bras d'honneur et prit sa vitesse :
- Vous les provoquez !
- Et alors ?
- Comment, et alors ? Vous provoquez pour prouver, ce n'est pas de jeu, et de plus, ça ne prouve rien.
- Obligé, me répond-il. On doit aller vite. On a peu de temps. Mais crois-moi, cette catégorie de comploteurs, on pourrait les appeler les Guetteurs. Ils surveillent le mec calme qui prend sa voiture, tranquille, détendu. Ils jouent alors le personnage agressif ayant une querelle de retard avec quelqu'un sur qui, par lâcheté ou hiérarchie, il n'a pas pu se libérer. Alors, en maraude, il te repère, accélère, te fonce dessus klaxon bloqué, t'engueule grossièrement… tu veux que je te dise les jurons ?
- Très aimable, mais sans façon, merci.
- Enfin, il te fait comprendre que si tu pouvais te volatiliser, tu rendrais service à la Terre entière où tu as, con comme une valise que tu es, ta place qu'à la consigne, un ticket à la poignée, le double à sa place dans un égout, pour que tu restes ce que tu es, irrécupérable… Conclusion, tu t'énerves, et, tu gâches une journée qui avait si bien commencé ; il a gagné ! Tu t'es fait avoir. Tu l'as dans l'os.
- C'est bien beau tout ça, mais il faudrait pouvoir les reconnaître.
- Facile, ils ont des tics, le coude à la portière, la tête vers l'arrière et légèrement penchée sur le côté, un petit rictus méprisant aux coins des lèvres, le regard bloqué vers l'avant rendant invisible le reste du monde. Ils foncent, convaincus de leur puissance. La rue est leur territoire conquis à chaque tour de roue. Ils rêvent de motards écartant la valetaille. Dans leur armure bien trop large, ils sont des seigneurs, les rois des conducteurs. Note qu'en France, statistiquement, la plupart des gens est contre la peine de mort ; mais, pas le conducteur, lui, il est toujours prêt à exécuter par écrabouillement le dangereux criminel retardant son superbe démarrage au feu vert, sa pool position conquise de haute lutte sur le Prost d'échappement précédent. Ah! Renverser sur un passage gênant et qui n'a plus de clouté que leurs cannes, quelques vieillards séniles, puisque sur SA route, ou des enfants distraits à qui son aile gauche pourra mettre du plomb dans la tête. Rien n'est plus important qu'un rendez-vous d'affaire. Déjeuner chez Odin, boire à son banquet un apéritif, trinquer avec le crâne de sa dernière victime, cet enfoiré qui a failli lui causer un retard, peu grave certes, mais quand même agaçant, en descendant d'un trottoir sur son passage ; ce triste individu soudain conscient de son crime de lèse-Majesté-ConDucteuse, se transforme, en se couchant respectueusement entre les roues du carrosse et l'asphalte noir, en révérencieux tapis rouge liquide.
T'as compris ! Le conducteur militant, voilà un pion important de ce complot, un des pourrisseurs de l'existence.
- En ce qui concerne la circulation, c'est vrai que le ridicule et l'absurde, tuent encore. Peut-être faudrait-il rendre la ville aux piétons…
- Pourquoi faire ! Interdire encore et encore, c'est tout ce que tu as trouvé. Original comme je te vois, tu devrais faire de la politique. Franchement, c'est pas des façons, et c'est un flic qui te le dit. On ne peut envisager la ville qu'en fonction d'une catégorie d'utilisateur. Piétons ou conducteurs doivent copiner, d'autant plus que ce sont souvent les mêmes, mais pas dans le même emballage au même moment. Et puis quoi, on peut s'améliorer avant de toujours s'interdire.
- Par exemple ?
- Un seul alors, pour te faire plaisir : le moindre Maire d'une petite ville, capitale ou pas, t'explique que ça va chauffer pour la plaque minéralogique des gens qui ont la mauvaise idée de bloquer la circulation, en se croyant seul au monde, et se justifiant de l'absolu nécessité de faire ce que eux ont à faire, comme si le monde des autres était moins important que le leur et, peut-être même, en dépendait, d'accord ? Le style camionneur costaud, ‘moi, je travaille’, tu vois le genre ; ou encore tout aussi con, la petite m'as-tu vu comme je suis bête, qui joue la bourgeoise au fric vénérable, et qui pense que l'indifférence hautaine, fabrique le respect, et fait croire à une puissance qui lui donnerait un droit de priorité absolue sur le petit peuple. Elles doivent penser comme beaucoup de Porteurs-de-parapluie-dans-le-cul, que la gentillesse, le sourire, l'attention aux autres, sont un signe évident de faiblesse. Se composer un visage dur, genre mec ou mecquesse important, dans le style ‘je suis un responsable-décideur’, n'ayant pas le temps de se préoccuper de petites contingences futiles comme l'existence probable des autrui…
- Bon, c'est un manque d'intelligence; sans aucun doute. Mais, qu'est-ce que ça a à voir avec la circulation dans les villes ?
- Mais mon bouchon(29), tout est lié entre l'esprit et l'acte. Quand ces gens se plantent au milieu d'une rue, ou te bloquent ton véhicule pour vaquer…
- Vous aimez à scruter les comportements des autres ; bon, ça on l'a compris, mais
- Mais c'est là, là qu'on reconnaît le comploteur ou le sympathisant. Observe et tache de voir ; en aucun cas l'amour n'exclut la fermeté, l'esprit de décision, la volonté de réussir. Le bien être de cette attitude tranquille donne au contraire des personnalités affirmées, et confirmées : sérénité, tempérament, force de caractère. Quand on n'a pas peur des autres et de soi, on n'a pas besoin de masque pour impressionner ceux que l'on décide comme ses adversaires. Ca fait penser à ces animaux qui se composent des attitudes, ou organisent leurs plumes ou leurs poils en quelque chose d'effrayant, ou cru tel, et qui est sensé prévenir tout risque venant d'un adversaire possible, ou de le dissuader.
- D'accord ! Mais où en est la circulation dans tout ça ?
- Mais, mon gars, on est en plein dedans. Cette réforme n'est pas à inscrire dans le code de la rue, mais dans l'état d'esprit des gens. Encore une fois, on conduit d'abord dans sa tête. Ce maire dont on parle, arrangerait bien sa circulation s'il s'occupait un peu de mettre la main à ses gros culs municipaux qui vident les poubelles aux heures de pointes quand d'autres véhicules, tout aussi municipaux, bloquent les rues sous le prétexte d'un travail pas toujours de nécessité publique immédiate. Mais sous la casaque administrative, ils peuvent t'emmerder le petit contribuable sans risquer le policier ; la complicité du complot corporatiste. Alors, tu penses, ils ne risquent pas de s'en priver. La moindre particule de pouvoir doit être douloureusement subit par les gens, pour être agréable à son détenteur. Que le dit Maire balaye devant sa porte, aux heures creuses, ou la nuit en payant mieux un travail en silence, améliore les transports en commun dans des voies réservées, réglemente les livraisons, et organise les travaux pour vraies factures, et déjà, il y a fort à parier que la circulation, sans devenir fluidyllique, gagnera en bonheur. Mais, c'est vrai qu'il est toujours plus facile d'accuser les autres inconnus et de les menacer, que de faire preuve d'autorité responsable dans son entourage politisé.
Plus tard, à la suite d’une sans doute longue réflexion intérieure :
- Je vais te dire, une ville tu vois, c'est le corps matériel d'une société. Et, comme pour nous notre corps, pour que l'âme y soit vachement à son aise, il nous le faut propre et entretenu.
- Voilà qui est vachement bien parler mon Gendarme.
- Ouaih ! Encore faut-il le Pouvoir !
Fier de son discours puis de son créneau, nous mîmes pied à terre. Jules démarra de ce pas décidé du chef sûr d'entraîner son petit monde dans son sillage. Je n'eus pas le temps de le prévenir que sa chaussure choisit une crotte fraîche(30) dans toute sa splendide gluanteur. Le Poulet glissa artistiquement, se râpa le croupion sur le trottoir, et engueula une brave femme de maîtresse de chien, que le malheur de Jules décida coupable, malgré que l'important excrément n'ait visiblement pu prendre sa source à l'orifice arrière du trop petit compagnon de cette charmante citoyenne. Pourtant, le fait qu'elle possède une bestiole la rend suspecte. Elle le sait, culpabilise sans être responsable, regrette que les autres lui fassent courir ce risque, non pour cette crotte évidemment anonyme, mais pour d'autres sans lesquelles, les trottoirs de Paris ne se pratiqueraient plus comme on traverse un champ de mines.
- Les animaux de comploteur, voilà un truc qu'il te faut reconnaître. Ils se trouvent par exemple un cleps à leur image, selon leur mission, méchant ou caguant au mitan des trottoirs, préférant, pour sûr, à tout autre, les lieux de grands passages…
- Jules, croyez-vous que la suppression des animaux domestiques améliorerait la qualité de la vie urbaine ?
- A ça, pour sûr que non ! Ils nous sont trop nécessaires. Ils nous équilibrent au contraire, quand on ne glisse pas sur leur passage, bien sûr. La Nature dans son immense génie, nous a offert les animaux de compagnie, amis sans autres désirs que les nôtres, qui apportent surtout un peu de chaleur humaine à ceux que l'on a pas le temps d'aimer. Les animaux sont ce substitut d'amour nécessaire à la solitude que les autres vous imposent individuellement. Evidemment, l'amour des animaux fait un sourire-rictus à ceux qui n'aiment rien ni personne, incapables aussi, de bien s'aimer eux-même. N'aimant pas, en général, ils croient dominer les sentiments, se prennent pour des esprits forts, et soignent leur stress avec un ‘psy’ barbu. Pourtant l'Amour c'est universel, c'est minéral, animal, végétal. Ceux qui aiment les animaux ont profondément l'instinct humain ; Dieu, que les autres sont bêtes.
Jules décide de m’avertir :
- La violence des villes et des banlieues, on la visitera, c'est promis. Elle n'est avec le grand banditisme que la partie immergée de la violence d'un pays, la plus spectaculaire, celle dont on parle, la violence médiatique. Puis, il y a aussi celle qui revient de droit au pouvoir politique. Mais, il est une violence au quotidien dont on parle que très, trop rarement. C'est la petite violence égoïste, celle qui vous agresse à chaque seconde par l'indifférence absolue des autres.
- Vous pensez aux gens agressifs et
- oui, bien sûr, mais surtout à toutes sortes de petites violences indirectes, qui sont les armes d’un régiment ennemi.
- Et nous qui accusons, bien entendu, nous sommes des anges de vie collective.
- Pour sûr, non ! Mais on sent très vite l'indifférent, de celui qui, sans être incolore inodore et sans saveur, essaye de respecter ses voisins. Ces autres là qui font parti de notre environnement, les agressifs comme les sympas. La France n'est viable que par ceux qui y habitent. Peuple le Paradis de sales cons, et il t’aura une sacrée gueule d'enfer.
- Mais enfin, Jules, il y a des lois, non ! Vous êtes bien placé pour le savoir.
- C'est tout le problème.
- Le Code est un problème ?
- Non, une preuve. La preuve de tout ce que je viens de te dire.
- Je ne vous suis pas.
- Faudra bien, la voiture est à moi.
- Arrêtez, s'il vous plaît. Vous décalez sans arrêt la conversation. Je ne vois pas de quoi le Code fait la preuve.
- Là où il n'y a pas de conscience, on est obligé de faire une loi. Le code est la somme de l'incapacité des hommes à vivre entre eux. Il a pris du poids au fil des ans, sans, cela est vrai, perdre ses articles lourdement inutiles. La morale a disparu au profit de la facilité et de l’ordre.
- Quel rapport entre morale et facilité ?
- Morale inspire rigueur, sens de la vie, la volonté de prendre le chemin de la conscience, résister parfois à une mode. Ceux qui s'en sont fait une profession, ces gens qui ont opinion sur rue -que voilà un bon titre-, s'étant plus préoccupés de ce qu'ils pensaient nécessaire à leur popularité, rassurant de leur chant démagogique la lâcheté de ceux qui n'en pouvaient plus de lutter contre la cabale faite à l'esprit du bon sens. Prend un exemple de débat qui a dénaturé la notion même de vie : est-il nécessaire d'être pour ou contre l'avortement ? Il est souvent psychologiquement et physiologiquement indispensable. Mais, ce n'est pas un jeu de liberté sexuelle, là où l’éducation à la contraception aurait avantageusement supprimé les faiseuses d'anges(31).
- De grandes avancées sociales.
- Bien sûr, mais pourquoi une nécessité doit-elle toujours s’auto-satisfaire de relents révolutionnaires, de discours de guerre civile, se parfumer de flatulences idéologiques.
Après un instant d’absence, il nous revient chargé de ses critiques :
- Tout le monde parle au nom de tout le monde. Plus personne ne commence un discours ou une conversation par je ou nous, le groupe de pensée, mais par ‘les Français’. Comment des gens aussi cultivés et importants, peuvent-ils croire que ce peuple d'individualistes, génial inventeur du système D, peut penser collectivement. En fait, ils se donnent une importance qu'ils n'ont pas. C'est qu'ils ne se prennent pas pour rien tous ces mecs. Il suffit de les entendre se raconter, les ‘Connus’, politique ou non. Ils ont tellement l'habitude de se mettre en scène, qu'ils doivent noter, ou faire noter, chacun de leurs faits et gestes, avec heure et décors, car ils pensent qu'inévitablement le petit peuple admiratif l'entendra, comme un événement important du monde. On subit alors des anecdotes communes, qui n'ont aucun intérêt, mais datées et situées comme un cours d'histoire de France, racontées avec une modeste emphase épique, fardant mal une extraordinaire banalité.
LE DEUXIEME JOUR
(Où Jules cause politique.)
Je doutais de l'heure. Elle ne pouvait être celle que soulignait le jour piquant ses pointillés autour des volets. Jules n'était pas encore venu bousculer mon sommeil. J'étais conscient, enfin, disons que je ne dormais plus vraiment. J'attrapais ma montre. Et bien non, le soleil n'avait aucune avance (32).
Un bond dans ma robe de chambre, un autre me dépose dans la chambre de Jules. Il était là, couché, hébété.
Apeuré, il tenait et tirait nerveusement ses draps et couvertures sous ses yeux, ne laissant couler qu'un regard mouillé de désespoir, bornoyant alternativement du droit vers la porte et, du gauche vers la fenêtre :
- C'est toi ?
- Ca ne va pas, Jules ?
- Y m'ont drogué.
- Ils !?!
- Ils! Les comploteurs, tiens ! Hier soir.
- Allons, allons! On a dîné de la même chose.
- Mais moi, plus que toi… et vlan, ils m'ont drogué ! Figure-toi, que j'ai fait un cauchemar.
- Et alors, c'est inévitable. Vous êtes tendu, énervé ; plus la lente digestion du goinfre … c'est tout.
- Je n'ai jamais fait de cauchemar, monsieur, jamais ! D'ailleurs, je ne rêve jamais… Personne ne t'a suivi jusqu'ici ?
- Mais non ! Allez, réagissez. Je vais nous commander le petit déjeuner, et je le prendrais ici, avec vous, en amoureux.
- Ne ris pas ! L’heure est grave. Je suis repéré. Ils veulent ma peau.
- Une peau de gendarme ? Invendable… Je vous promets que je goûterai le déjeuner avant vous ; aucun poison ! Je suis sûr que nous sommes en sécurité dans ce bon petit hôtel bien français.
- Et moi, je ne suis sûr de rien du tout ! Rien… Un rêve terrible, ça oui !
- Vous insistez. Et ça rêve un gendarme ?
- Pas souvent, mais là, je répète : terrible !
Je pris le téléphone et commandais deux petits déjeuners très complets.
- Allez, racontez. J'ai un peu étudier la signification des rêves. Vous allez voir, on va tirer tout ça au clair
- comme on dit chez les Notaires !(33)
- Bon, ça va mieux. Le bon goût vous revient. Alors, ce rêve ?
- Terrible !
- On peut savoir, oui ! ou il faut attendre aussi longtemps que notre expresso.
- Terrible, j’te dis !
- Vous l'avez tout simplement oublié, c'est ça ? Vous en avez conservé uniquement le souvenir d'une frayeur.
- Oh, mais non ! Il est encore bien net dans mon esprit. Toute la nuit, même presque éveillé, il m'a hanté.
- Alors ?
- D'abord, un homme invisible tient un journal tendu devant lui. On lit au travers de la double page une affiche collée sur un mur immense qui cache le ciel au-dessus de nos têtes : ‘l'homme est triste, il ne sait plus rire’. Je regarde alors autour de moi, et que vois-je-t-il pas ?
- Je vous le demande.
- Et tu fais bien ! Des files de gueules sinistres. Juste les têtes, tendues, où la tristesse n'a même pas conservé le moindre souvenir d'un ultime plaisir.
- Vous étiez dans le métro sans doute, où les gens se font ce qu'ils croient être une tête de circonstance. L'individu se veut hermétique, transparent, ailleurs.
- Remarque, c'est vrai ce que tu dis !
C'est agaçant cette manie de me tutoyer comme n'importe quel basané soumis à un contrôle de routine(34).
- T'as pas remarqué ? dit notre observateur de société, que rien n'emmerde plus quelqu'un qui, tout seul, se surprend à sourire, ou pire, se paye un fou rire dans le métro. Il ne sait plus où se le mettre le rire, se sent profondément ridicule sous le regard apparemment réprobateur de gens, qui eux espèrent que ça ne leur arrivera jamais, car, ils se sentiraient ridicule sous le regard réprobateur de gens qui…
- Bon, ça va, on a compris. Revenons à votre rêve.
- Ah oui ! Pour tout te dire, je ne crois pas.
- Quoi donc ?
- Que l'on se trouvait dans le métro.
- Mais ça n'a pas d'importance, c'était une idée comme ça !
- Ah bon! Le métro n'a pas de significations souterraines dans l'analyse d'un rêve ?
- Mais, je ne sais pas moi ! Il n'y a pas de station Sigmund Freud. Et puis, on sort du sujet. Alors, on y arrive à ce cauchemar ?
- Et bien voilà ! Figure-toi, que l'homme qui lisait cette phrase, abaisse le journal, prend conscience que la foule qui le croise en tout sens le regarde, au commandement, comme un régiment qui défile, et qui, passant devant son chef, ferait ‘tête droite’. Inquiet, l’homme se cache derrière son canard aux ailes déployées(35). Sur la page de gauche, toujours le même impératif : Fais les rires ! et, sur celle de droite était un miroir où je pouvais me regarder. J'avais un nez rouge, et une grande bouche dessinée à la peinture blanche, une bouche qui rit toujours : une clownerie, quoi. Alors, l'homme pris conscience de sa mission. Il se devait…
On tapa à la porte. Je suis allé ouvrir et rattraper le plateau qu'un serveur indifférent, ayant sans doute fait son stage d'application d'école hôtelière dans le confort d'une prison, me jeta dans les bras. Je déposais le plateau sur la table, et sous nos regards consternés. Au pays de la bonne bouffe, de l'abondance et de la qualité, nous avons droit à un pet de beurre dans son petit paquet, et un autre échantillon en plastique, où, prudemment, on a écrit ‘confiture’, car sans cette indication, il est certain que seul un laboratoire d'analyse pourrait déterminer l'origine de cette pâte gélatineuse inodore et inquiétante. Mitonnant pareille chose, ma grand-mère, grande spécialiste es-confiture, aurait craint une attaque de sénilité précoce, ou pire, se serait fait précipitamment exorciser le chaudron.
Le jus noir, là devant, doit être du café. Sa couleur approximative, étant plus révélatrice que son arôme, ou plutôt son odeur. Le récipient à côté, étant à l'évidence une théière, chacun d'entre nous reçu ce qui l'avait sans-doute mérité. Le partage brioches et croissants : là aussi la forme évite l'erreur malgré leur nombre impair servi pour deux personnes. Nous n'avons pas osé y toucher. Jules avait raison. A n'en pas douter, cet établissement militait pour la réputation de l'hôtellerie étrangère. Ce petit déjeuner en était la preuve irréfutable :
- Ils sont partout ! me dit Jules consterné.
Les comploteurs de cet hôtel travaillent en cuisine et au service. La préparation n'est plus qu'une manipulation qui rend le plaisir d'un petit déjeuner, le premier bonheur du matin, incompatible avec les nécessités économiques… et la gestion du complot. J'étais cependant sûr d'une chose : le petit déjeuner n'était pas empoisonné, sinon, ils l'auraient rendu appétissant, partant du principe, comme le soulignait très subtilement Jules à l'aide de ses innombrables références littéraires :
- On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.
En tout cas, les mouches allaient s'abstenir de toucher à ça, et s'envoleraient vers un simple et délicieux café-tartines, dans un bar où le patron était ce qui l'était, à savoir un vrai ‘bistrot’, comptabilisant la satisfaction de sa clientèle au rythme de son tiroir-caisse. Définition inadéquate au complot : aimer son métier, le faire avec plaisir et jouir de ses revenus. En vrai profiteur de la vie, le Patron doublait son bonheur, en contre-parti le client ravi de l’enrichir effectue un obligatoire détour pour jouir de l'ambiance et de la qualité.
Nombre de bars ou restaurants sont paradoxalement des endroits plus qu’inconfortable, méprisant le client, où seul le dégoût du tenancier sale l'addition. Il faut juger le lieu à l’aune de ses toilettes(36). Si l'odeur est supportable, on peut poser les pieds ou les fesses sur des cuvettes ne devant rien aux turcs mais qui ne valent pas un clou pour accrocher veste ou manteau gênant à l'instant ou l'acte devient effort. Plus hasardeux encore d’y trouver un petit bout de papier. A la campagne d’avant, au temps d’autrefois, dans la cabane au fond du jardin, quelques journaux découpés en petites feuilles offraient en même temps que la lecture, la possibilité de chasser les mouches spécialisées en ces lieux, et de situer politiquement le patron. Comme quoi, il est toujours bon d'avoir quelques mouchoirs en papier(37) sur soi… pourquoi chaque fois que je m'en sers aux toilettes, j'ai envie d'éternuer(38) ?
Au bistro, cette fois, le café humait bon, la baguette eut mérité, elle, que nous portions un béret. Sa fraîcheur croustillante s'assortissait à merveille du bon beurre d'une motte parfumée, méticuleusement réparti à sa surface. Le bon-heur revenait dans les rangs. Jules allait pouvoir sans crainte me narrer son rêve. Le Gendarme se mettrait volontiers à table :
- Alors, on y vient à ce cauchemar, dis-je en manière d'incitation.
- C'était plutôt un rêve, tu vois !
- Un bon café, et vous voilà rassuré, vous.
- Mais non ! Je veux dire, qu'au départ, c'était assez agréable. L'homme se découvrait une mission, et tu sais à quel point chacun d'entre nous à besoin d'un idéal pour s'équilibrer, se donner un coup de pouce à l'enthousiasme, aimer la vie. Lui, sa mission, il l'a sentie tout de suite, c'était de créer le bonheur, tout simplement. Il est parti du principe, que seule la joie, au travers du rire, peut l'apporter à l'homme.
- Ce n'est pas idiot, à priori.
- A priori, non ! Mais attends la suite. Je me mets donc en campagne, je prêche la nécessité du rire, expliquant, que le décor que nous offrent les autres, sera d'autant plus ensoleillé que nos sourires rayonneront.
- Ca, c'est chouette.
- Attends la nuit ! Forcer d'abord le rire, s'y obliger afin qu'il devienne une habitude, une seconde nature. Si tu veux, c'est comme l'autre qui voulait qu'on se sourit le matin dans son miroir.
- Coué(39), et sa fameuse méthode. Un simple exercice volontaire au début ; pas si bête que ça d’ailleurs.
- Dans mon rêve, il était question de faire bien plus qu'un sport en salle de bain, qu'un exercice individuel assis sur le bidet, mais de promouvoir le rire comme un traitement collectif, une nécessité sociale de chaque instant. Le parti du Nez-rouge et du sourire était né. A ma grande surprise, mes disciples se multipliaient comme des petits pains. Un miracle, je te dis. Dans la rue, les gens portaient le nez-rouge, et, lorsqu'ils se croisaient, ils éclataient de rire. On se tapait sur le ventre, les cuisses rougissaient sous les claques. Le premier qui s'étouffait, devenait le point de rencontre de la sollicitude publique. Tant de mains partaient à l'assaut de son dos que les vertèbres du bien heureux n'y résistaient pas toujours.
Un fou rire collectif était en train de se répandre comme une traînée de poudre ; la ville entière explosait de ses éclats. C'était superbe… sonore, mais superbe.
La révolution était en marche, s'imposait à tous. Le bonheur était là, c'est sûr. Tous, ou presque, se rassemblaient derrière l'Homme : Arlequin Leader Maxirire. Le peuple se bousculait pour le saluer en se boyautant sur son passage. Certain même, se stimulaient manuellement pour ne pas se faire remarquer car, avant que des journalistes opportunistes et autres médias se désignent comme directeur de conscience et expliquent l'évidence du mouvement pour lequel ils s'étaient toujours battus(sic), le rire permanent n'était pas encore une pratique naturelle. Le mouvement prit une telle importance que le rire roula comme le tonnerre avant qu'il ne s'éclate. Finalement, au jour du grand soir(40), l'Homme prit le pouvoir à l'occasion d'une grande fête à la Bastille. La place résonnait sous les rires ; les vendeurs de nez-rouge, et les maquilleuses clownettes de bouches-qui-rient-tout-le-temps, faisaient fortune(41). Un groupe composé de virtuoses donna un concert : ‘La sonate pour rire, orchestre et poil à gratter’. Ce fut féerique : le soliste aux rythmes et rires argentins s'opposa avec bonheur à celui démoniaque des chanteurs tristes de l'ancien régime. Les coeurs riaient pour de bon, et l'effet contagieux fut désopilant. La liesse était forcément générale.
Seuls, comme toujours, quelques réfractaires refusaient le rire systématique, et aussi d’arborer le nez-rouge qu'ils trouvaient ridicule… Incroyable !
Quelques néo-prophètes actifs de l'idéologie nouvelle les bastonnèrent et leur fendirent la gueule. Ils attrapèrent aussi pour faire bonne mesure des bourgeois désignés comme opposants par principe, quelques sourds et muets qui n'avaient rien compris, et les vieux qui ne pouvaient courir(42). La joie était de rigueur pour tous. Ceux qui s'y refusaient, étaient l'ennemi, le risque de retrouver la morosité d'antan. C'est simple, il était de salut public de réprimer, d'étouffer sévèrement par et dans le rire les ennemis de la révolution.
La Loi fut écrite, le port du nez obligatoire. Il devenait interdit de rester plus d'une minute sans rire, un seul instant sans sourire, quel que soit le risque de crampe des grands et petits muscles zygomatiques.
La Vache-qui-rit reçut le label de Fromage National. Reine du plateau, elle fut distribuée aux enfants des écoles, avec obligation de la manger durant les cours de fou-rire civique. Rire aux larmes était le seul chagrin autorisé. Les fantaisistes devinrent ‘Grands Prêtres Officiants’ de la Messe-de-la-joie.
Le courage populaire fut pour une fois, un modèle du genre. Tous les bons citoyens se firent un devoir de dénoncer dans la plus grande humilité et la plus absolue discrétion les contrevenants, allant jusqu'à s'abstenir de signer leur lettre. La satisfaction du devoir accompli leur suffisait. Il était important de traiter radicalement toute cette gangrène, surtout celle qui, se cachant derrière un Nez-rouge, imitation du nez réglementaire (autorisé par le parti, et vendu par des commerçants agréés), donnait une apparente obéissance à la Loi, attitude la plus difficile à déceler, et que seul leurs intimes aux sens patriotiques admirables et surdéveloppés, pouvaient découvrir.
Une Garde-Nez-Rouge fût rapidement constituée de volontaires, de militants con-cernés. Sa vigilance et son efficacité à susciter des aveux spontanés, protégera la révolution de tous sinistres réactionnaires contre-révolutionnaires, tristes conservateurs. Elle désigna rapidement ses indispensables bouc émissaires, et les livra à la vindicte du fou rire populaire. Il faut dire qu'il y eut relativement peu d'exécutions(43), au spectacle desquels, toutefois, les passants s'empressaient de se tordre le plus possible, afin qu'aucun doute ne plane sur la sincérité de leur hilarité et croyance aux farces et attrapes, malgré la rutilance de leur prothèse nasale. On ne sait jamais qui est qui.
C'est dans cette euphorie générale, cette liesse, durant quelques beaux lynchages patriotiques, rythmés en battant, aussi, les mains pour ceux trop éloignés des coupables (pardon, j'allais dire victimes), que l'idéologie du rire trouva définitivement son ciment. Manipulant et orientant ainsi la plaisante fureur populaire, elle la sanctifia par le sang de sacrifices humains coupables d'être nécessaires. Quelques beaux jeunes gens du Parti, amusèrent énormément l'assistance, en se renvoyant les uns aux autres, un infirme à roulettes, qui avait eu le mauvais goût de ne pas trouver la vie suffisamment rigolote.
- Il avait plutôt raison !
- Il avait ses raisons. Mais l'intérêt collectif n'y trouvait pas son compte. Au bout du cauchemar de sa vie passée, sa douleur était franchement déplacée et contre-révolutionnaire ; la preuve qu'il fallait faire disparaître, une aberration doctrinale. Le rendre maléfique, jeter l'anathème. Et, à toute chose, malheur est bon, ses complices imposèrent immédiatement de rire plus fort encore, en l'accusant de révisionnisme, ou se cachèrent rapidement en prenant leurs canes à leurs cous, ne laissant sur place que le bonheur, le rire et la joie qu'aucune ombre, fut-elle accidentelle ou maladive, ne peut voiler. Cette joyeuse exubérance rallia les partisans de la dernière heure, soucieux plus que tous les autres encore, de prouver par de bons excès publics de zèle, leur aliénation au Parti, avant que celui-ci ne les interne.
- Quand on y réfléchit, ce que vous dites, même en rêve, c’est effrayant.
- Oui, comme ça, à la réflexion. Mais quand se déroule le cauchemar, l'esprit est prisonnier de la peur. Il nous laisse nous enfoncer dans la folie collective. Tout paraît naturel, évident, allant de soi pour le bonheur de tous. Un vol vertigineux dans un cyclonique vent de folie, perturbe totalement le climat des pensées.
- Donc, comme toujours des victimes bien vite oubliées. Danser et festoyer sur le dos des morts de l'histoire et des terreurs anciennes ; servir aux plaisanteries faciles, et à la froide analyse des spécialistes, au fur et à mesure que nous nous éloignons de leur époque. Le temps passe et indolorise l'histoire. Les rizières absorbent le sang, la vague nettoie les cadavres des débarqués pour faire place aux parasols et on laisse polémiquer sinistrement sur la certitude des horreurs concentrationnaires.
- Votre rêve avait-il une fin ?
- Petit à petit, l'enthousiasme fait place au devoir. Quand on ne les alimente plus, même les feux de joie s'éteignent. La routine s'impose. Les sourires permanents provoquent des rictus. On se cache pour se reposer à l'insu de tous, car personne n'est à l'abri d'être dénoncé à son tour. Malgré tout cela, la vie ne s'était pas améliorée. Le rire n'avait aucune valeur économique stimulante, sauf dans la joie réelle, celle de l'âme. La Société s'arrêta lentement de fonctionner. Et, c'est en se marrant, que les mères de famille firent la queue devant de maigres magasins d'alimentation. On commença à trouver des nez rouges flottant dans les caniveaux. Mon rêve s'accélère vers le cauchemar, tombe dans le vide. On supprime bien encore quelques tristes, mais, le coeur n'y est plus, même quand le visage reste gai, comme un tic. Ceux qui jettent leur nez en râlant, perdent la tête. Les plus sincères combattants de la première heure, sont exécutés par les nouveaux maîtres du rire, qui mourront tristement demain. Et, ainsi jusqu'au dernier, jusqu'au dernier Nez(44)… Voilà, je me réveille en sursaut, plus triste qu'une pierre du mur des lamentations s’il avait été déporté à Berlin. Je transpire un cauchemar pas drôle pour deux sous. Une hallucination nocturne, tu vois. C'est la preuve irréfutable que j'ai bel et bien été drogué.
- Je ne crois pas. Vous avez eu peur. Une peur primaire et viscérale de toute société de contrainte ; et quoi de plus triste qu'une joie obligatoire.
- C'est ce que veut dire ce rêve, tu crois ?
- En parti, certainement. Il veut, sans doute, dire aussi, que la liberté est le moteur de tout, et que chacun de nous a son propre itinéraire, que de régir collectivement l'individu, n'est en fait qu'intérêts particuliers. On ne fait pas le bonheur des autres malgré eux, sans le faire souvent contre eux. Chacun doit le trouver en soi, librement, au fur et à mesure de son épanouissement, dans la conscience de ce pourquoi il est fait, en vivant intensément chaque instant, chacun de ses actes.
- Tu souhaites une société égoïste, où chacun se caresse le nombril en chantant ses propres louanges.
- Mais non ! Le bonheur, c'est la générosité de l'esprit. C'est comme l'argent, on ne peut offrir aux autres ce que l'on a pas.
- Charité bien ordonnée, c'est ça !
- En quelque sorte. Pour contaminer les autres d'un bonheur contagieux, il faut s'en être inoculé.
- C'est quand même l'amour de soi.
- Oui, bien sûr. Si on ne s'aime pas, c'est de l'autodestruction. La haine de soi ne nourrit pas l'amour des autres. On est dans ce cas trop préoccupé de soi-même, c'est peut-être là le vrai égoïsme, le pire des narcissismes.
- Bon, mais accorde-moi, qu'il faut changer le monde. Il est pas terrible, hein !
- Oh, il ne serait pas si mal si on savait vivre avec. Ce qu'il faudrait, vous voyez, c'est une révolution des mentalités, qui serait surtout une évolution de l'esprit.
- Un coup d'Etat… d'esprit !
- Si ça vous amuse.
- En fait, ce qu'il faut, c'est se battre contre le Complot.
- Exactement !
- D'abord, on repère un comploteur, et après, on se remonte la filière.
A ce moment de la discussion, Jules se mit à boire lentement son café. En pleine réflexion, le gendarme sirotait. Sa tasse vide, son regard s'alluma d'un éclair. Une idée s'était-elle frayé un chemin dans son crâne de gendarme-penseur ?
- L'idéologie !
- Quoi, l'idéologie.
- Tu comprends rien à rien, alors ! Elle te sert à quoi ta prétendue intelligence si les choses les plus évidentes t'échappent.
Il me tutoie comme n'importe quel collégien. Il est relancé :
- Pourquoi l'homme, comme dans mon rêve, agit-il collectivement ?
- Par peur. Suivre la masse, aller dans le sens de la foule, ça rassure, ça évite de prendre des décisions personnelles. Comme tout aujourd'hui, on est pris en charge.
- Cet incroyable goût pour la collectivisation, c'est l'idéologie… et voilà !
- Comment ça, et voilà ! Mais Jules, ça ne veut rien dire. Il y a des idéologies de toutes natures. Si certaines ont prouvé qu'elles étaient mortelles, d'autres, en revanche, proposent de séduisantes possibilités.
- Mais encore, faut-il les goûter, pour savoir si elles ne cachent pas un attrape-coco. C'est beau, une belle amanite phalloïde, mais si tu en bouffes, tu souffles dans les trompettes de la mort.
- Idéologie, idéal… c'est bien d'avoir un idéal, non ?
- Indispensable !
- Alors ?
- Moi, je te parle politique. Je te parle de ceux qui détournent un idéal, à leur seul profit. La morale des autres au service de leurs ambitions. Je ne te parle pas de bonnes gens qui voudraient faire progresser nos sociétés vers l'amour. On ne leur donne pas de pouvoir, à peine la parole. Pas cons les comploteurs, ils ne vont pas se laisser casser la baraque, ça non !
- Ouaih ! Peut-être manquent-ils de confiance en eux pour imposer ou tout au moins faire entendre leurs points de vue.
- On ne peut imposer ou se faire entendre que si on a la parole devant des gens capables d'écouter. Mais les gueulards font encore trop de bruit dans la tête des indécis. Ces gueulards qui n'ont trouvé d'autres moyens d'atteindre le pouvoir que par la révolution.
- Comment ça ? Quelle révolution ?
- Toutes les révolutions ! On fabrique ou on récupère une idéologie, une religion ou une autre secte qui peuvent faire fonctionner les gens. Ensuite, il faut faire passer le courant, et convaincre. Là, ils sont redoutablement efficaces ; comment faire rêver de liberté dans un pays démocratique ?(45) Comment être un révolutionnaire héroïque dans un pays où l'oppression n'existe pas, en tant que force brutale, sauf bien entendu celle du Ministre des finances qui oblige bon nombre de citoyens à prendre le maquis fiscal. Il faut donc créer une psychose, hurler très fort à la dictature pour qu'elle existe dans l'esprit des gens par le son et son écho(46), pour prétendre à de grands desseins. C'est à cette seule condition, sous le couvert d'une morale humaniste, que progressent leurs intérêts particuliers. Ils ne peuvent envisager leur réussite que dans la disparition de ceux qui occupent les places convoitées ; d'abord faire place nette. Les fans actifs de ces ambitions admettront sans peine, qu'au nom du but fixé, rien n'est important, même pas le respect, au moins apparent, de la pensée qui a distingué ce but ; tous les moyens, même les pires. L'idéologie du berger sert d'intelligence au troupeau. Et, au nom de la liberté, pas n'importe laquelle bien sûr, la leur, les condamnations et l'anathème applaudis par les partisans, incapables de juger par eux-mêmes, interdits de connaissance, diabolisant tel journal, tel livre, telles idées. Maintenus dans l'ignorance, ils ne pourront plus évoluer. Captifs volontaires, ils sont irremplaçables ; connaître les autres c'est déjà les apprécier. Un risque qu'ils ne peuvent pas s'offrir, ça les perdrait… Le Complot a tout de suite compris le Parti qu'il pouvait tirer des tensions internes. Ils ont compris évidemment que toutes ces tendances totalitaires n'avaient plus la moindre chance d'aboutir, mais qu'en attendant elles te fichaient une de ces pagailles… Bien sûr, quelques emmerdeurs cultivés s'étant laissés flotter le coeur au fil de ces courants de pensée, puis, ayant coulés avec dans un gros chagrin d'amour, apportent à la résistance quelques points d'appui ; ils s'offrent une manière de seconde chance, une virginité raccommodée… Prêts à se faire sauter par ces dictatures de pensée et d'état, on aperçût un formidable alignement de culs, l'esprit dans les décombres de la deuxième guerre mondiale, les oreilles pleines du gravat des sociétés occidentales, le regard éperdu, au garde-à-vous devant la levée du drapeau marxiste.
- Ce n'était pas toutes des dictatures.
- Tu veux dire que ça dépend de leur coloration politique ?
Cette manie de me tutoyer comme n'importe quel camarade(47).
- Mais la liberté individuelle, m’assène-t-il. Dans les deux cas, elle reste la même. Celle de droite, les noires, étaient plus fragiles. Les rouges, elles, ont perdu à l'usage économique. Les deuxièmes avaient plutôt la faveur des médias. Ils continuent à juste titre à attaquer les autres ou à souligner l'incompréhensible apartheid, le bruit de leurs frémissements outragés couvre encore les cris des souffrances du goulag, qui toujours existent dans la glace de la glasnot, et dissimulés derrière la pérestroïka, sans compter les hurlements de douleurs et les massacres dans les pays idéologiquement acceptables.
- Vous y allez un peu fort tout de même, c'est un peu simpliste. Des accusations faciles.
- Oui, après tout ! Mais je ne suis qu'un simple gendarme, avec des idées simples, ou simplistes, comme nous disent les intelligents avec leurs idées évidentes mais fortes et gênantes sur la touche. Mais les simples comme moi, et d'autres, on est sûr d'une chose : on est libre ou on ne l'est pas.
- Et puis cette manie que vous avez de toujours partir en colère contre tout et contre tout le monde.
- Mais c'est que j'en ai assez moi, d'être la victime de tous ces gens qui n'ont même pas le courage de reconnaître leurs propres erreurs(48) de pensée, qui veulent nous faire voir le monde d'aujourd'hui avec leurs yeux d'hier, qui lancent de grandes campagnes de morale publique et se comportent comme des salopards, usant, abusant et se resservant encore. Des types capables de faire échouer une excellente initiative car proposée par un adversaire politique. Le fait qu'elle soit bonne pour la France devient tout à fait secondaire, si elle ne l'est pas pour leur carrière.
- Ce sont peut-être des gens qui ont évolué dans leur façon de voir.
- Tu rigoles… S'ils avaient évolué ça se saurait. Ils auraient un peu plus d'humilité, non ? Ecoute les, bon Dieu ! Ils se sont tellement plantés qu'ils pensent, maintenant, creuser vers la vérité. Alors, ils s'imposent fortement et ne seront, encore une fois, jamais responsable de ceux qui les suivent à leurs risques et périls.
- Mais enfin, Jules, à vous écouter, on ne croirait jamais que nous sommes en démocratie.
- Bien sûr que si, nous sommes en démocratie, mais une démocratie dictatoriale !
- Ca vous amuse ces mots ?
- Oh, ne crois pas ça ! C'est loin d'être un jeu pour moi. Le terrorisme intellectuel n'existe pas ? Combien de ces petits tyranneaux de basse idéologie, nous dictent la façon dont on doit penser la vie, les choses, sous peine d'exclusion sociale.
- Peut-être, mais en aucun cas nous ne sommes tenus de les suivre.
- Facile à dire mon pote ; mais on n'a pas le choix, sous peine de subir la pression, comme dans mon cauchemar.
‘Mon pote’ maintenant ! ça fait SOS branché, ou zonard :
- Mais, Jules, pour répondre à votre accusation de dictature dans nos sociétés, ici, en France, c'est nous qui désignons régulièrement nos représentants.
- Oui!
- Alors, où est votre raison ?
- Le problème, le vrai, et de savoir pourquoi on vote.
- Vous vouliez dire, pour qui.
- Non, puisque j'ai dit ‘pourquoi’. Réfléchis, si tu peux. On croit connaître l'homme, ou aujourd'hui parfois la bonne femme, qui se présente, d'accord !
J'opine du chef(49), et il reprend :
- Seulement, on n'a pas le choix. On doit voter ou s'abstenir, tout en sachant que grosso, voir modo, rien ne changera. Ce sera toujours plus ou moins pareil. L'état continuera à s'occuper de tout, donc de ses intérêts au service public de ceux qui en prennent provisoirement la direction sans jamais risquer d'être pénalisés pour leurs échecs ; ça, ça réduirait les candidatures. Sondons profondément les Français pour savoir si, franchement, ils ont envi de garder cet Etat de fait. La plupart ne sont pas en carte, politique s'entend. Alors quand il s'agit de voter, il le fait, le Français-Moyen, pour le parti qui lui est le plus proche, au profit du candidat le moins antipathique ou le moins extrémiste, pour ne pas risquer d'accroître encore le contrôle de l'état. Puis, on se fait des promesses de réussite, qui sont les seules qu'il tiendra, pour lui. L'élu de nos pauvres coeurs ne compromettra pas sa place, en luttant contre tout ce que le complot national a installé : intérêts corporatistes, organismes d'état obsolètes et ruineux, avantages acquis dépassés, et tutti quanti. Le complot a gagné, les gens boudent cette expression de liberté surveillée, et, le matin, au chant de l'urne, deux à trois Français moyens sur cinq prennent leurs deux gaules(50) et vont à la pêche.
- Ce n'est pas drôle.
- Ouaih… Mais crois-moi, ça fait du bien, mon petit garçon. D'autant moins qu'ils ont tord. On a cette chance, alors votons pour bien montrer que l'on est pour l'urne, mais tout blanc pour expliquer qu'il y a peu de virginaux acceptables.
- Je ne suis pas complètement d'accord avec vous.
- Je m'en fou. Je dénonce un complot. Il faut une bonne fois pour toutes, tout dire ; l'administration est gangrenée naturellement par les comploteurs qui ont rendu son service aussi peu au public qu'impopulaire.
- Mais alors, pour vous l'état, qu’est-ce que c’est ?
- Une fonction dont on ne devrait plus avoir à s'occuper une fois en place. Chacun ses préoccupations, l'état vaquant à la France(51), et nous à nos affaires, et pas le contraire.
- Je ne comprends pas.
- C'est normal, tu réfléchis compliqué.
- Non, je veux dire que l'état est nécessaire et les fonctionnaires indispensables à son fonctionnement, comme leur nom l'indique d'ailleurs.
- Evidemment ! Hé, j'ai jamais dit le contraire !
- Si !
- Non ! J'ai dit que l'état devait rester à sa place ; organisation et défense de nos libertés dans tous les domaines, et préservation de chacun d'entre nous. Le reste, c'est notre problème à nous.
- C'est une évolution.
- Non, plus que ça, bonhomme ! C'est une révolution, celle du bon sens et de l'intelligence.
- La révolution de l'intelligence…
- Tu l'as dit bouffi !
- Vous n'allez pas faire l'unanimité, car en ce qui concerne la défense des corporatismes, celui pour la lutte des places en politiques est le plus puissant.
- Le renard a réussi, nous dit ce bon La Fontaine, à faire lâcher son fromage à un vieux corbeau qui faisait le beau sur sa putain de branche ; mais bien malin celui qui fera lâcher son fromage à un Politique assis dessus et qui le serre fermement entre ses confortables fesses. Chercher alors l'origine de certaines odeurs caractéristiques, c'est une affaire d'une autre facture, la fausse.
- Si vous limitez le pouvoir de ces gens, ils seront moins nombreux à le vouloir.
- Et alors, c'est pas plus mal. Nous aurons ainsi les passionnés de la France, les vrais. Leur travail sera plus glorieux, mais pas moins préoccupant, car avoir réduit un complot ne dispense pas de se protéger du suivant.
- Se protéger de quoi ?
- L'homme a toujours tout conquis par la violence, ou par la ruse quand celle-ci ne rapporte pas, soit plus de réussite soit plus de plaisir. Or les comploteurs, ceux de qui on se sera libéré, n'auront plus qu'un but, un seul : reprendre le pouvoir. Or, un pays qui se civilise, est un pays qui s'affaiblit.
- La faiblesse est, sans doute, l'effet pervers de la démocratie.
- C'est ce que l'on voudrait nous faire croire. Un pays dont la seule ambition serait le bonheur de vivre libre de ses habitants. Une volonté collective du droit de l'individu dans la limite du respect des autres, est une utopie qui fait progresser vers la maturité humaine. Or, l'apparence veut qu'en route la démocratie perde ses forces. Et c'est là qu'un gouvernement fort et intransigeant se doit de devenir le chien de garde dont la vocation est de casser la gueule à toutes violences, sous quelques formes que ce soit. De très beaux pays n'ont pas su le faire. Ils seront bientôt les souvenirs de l'histoire, écrasés qu'ils sont par des agresseurs ayant su faire baisser les yeux au monde entier, à la conscience qui s'excuse en demandant pourquoi personne ne fait rien, aux pacifistes à qui on a fait croire que pour empêcher le loup de dévorer la chèvre de Monsieur Seguin, il suffirait de lui lécher le dessous des pattes en lui expliquant que ce n'est pas bien ce qu'il va faire, et que, même si la chèvre est à son goût, il devrait penser aux conséquences dramatiques d'une indigestion au cours d'une sieste sauvage sous le cèdre libanais, aux vues et aux sus d'un monde entier prêt à le gronder doucement, peut être même à aller jusqu'à le priver, très provisoirement bien sûr, de sa part de gâteau aux poires internationales. Très impressionné le loup se fend encore la gueule.
LE TROISIEME JOUR
Où Jules s'en prend à l'Etat-Administration, à tous les services publics, armée et police-justice comprise.
L'ex-gendarme lance aussi des pavés coléreux dans les vitrines sales de la Société A Responsabilité très Limitée France : gare, aéroport, bateau, avion… tout est bon à sa folie rénovatrice.
Je souhaitais développer, mais Jules’X me somme de foncer vers le jour suivant en m’assurant que tout le monde individuellement constatait et râlait français contre les abus de pouvoir d’un service public qui croit le public à son service, la négligence indifférente des responsables (?) irresponsables des grandes administrations, autres privilèges d’état, sinécures et placards dorés sur tranche.
*''Là, nous devons signaler que, concomitamment à la disparition de Jules et malgré son refus de dénoncer toute l’administration dans un louable élan de peur patriotique, notes et feuillets de ce chapitre se sont tout de même évaporés… à la suite mystérieuse de la rupture malencontreuse de la serrure anti-effraction de mon bureau.''
LE QUATRIEME JOUR
Où Jules essaye de régler leurs comptes aux architectes, aux urbanisinistreurs. Mais aussi aux centres de formation du chômage, aux organisateurs du désespoir sapant le désir de vivre de ceux qui ont réussi à naître, aux agents de voyages en pays de cocaïne vers des bonheurs en poudre d'étoiles artificielles, aux derniers contaminés des rayonnements anarchiques de l'implosion sociale de Mai 68.
Nous voilà partis pour ce que Jules appelle l'autre France, celle où le politique effrayé de l’état de droit a abandonné la force de la loi à la loi des forts, celle des bandes.
Le complot lui a fait la peau : vendre la peau de la France après l’avoir tuée !
Direction la misère organisée, les quartiers au moral insalubre, le sordide ; la visite d'une épave, les reliefs d'une beauté depuis bien longtemps digérée mise au ban de lieue. Champ de bataille après un loubardement où seules les poubelles sont protégées avant de brûler, où la bouteille devient tessons, le papier gras se sème, le décor urbain se traite par l’art conceptuel avec emballages et déchets corporels.
La vilaine tête du complot a compris que, pour bien détruire, avec le temps et de façon durable, il faut saper, saper et miner encore.
A l’école obligatoire de la rue, la classe se groupe pour appauvrir notre belle langue, limiter la pensée et interdire le choix entre liberté de l’esprit et soumission aux règles d’une fausse fraternité.
L'homme est un chef d’œuvre en péril au cœur brisé dans son cadre invivable. Pour mal faire, soudoyer les responsables de la cité ; gêner l'être, banaliser les lieux, les régions, tout peindre en gris sale, déraciner par l'uniformisation de tristes paysages.
Les familles qui depuis des générations ont fertilisé ce sol, y semant la vie ? plus besoin alors de les déplacer. Elles feront un voyage immobile vers un ailleurs qu'elles ne peuvent pas reconnaître. Qu'elles se sentent étrangères chez elles ! C'est là une des armes secrètes du complot. Le bien-être s’évade pour nulle part, dans des souvenirs oubliés.
Il est des projets d'envergure qui, au prétexte de nécessités, dépersonnalisent des sites ‘bien de chez nous’ pour être comme tout le Monde.
On débarque alors en zone hostile où le phrasé en coup de boutoir et l’accent syncopé ont tué nos patois, où le mauvais génie rap, celui au message mortel, graffitise l'art-triste et donne tout son sens nouveau à l’urbain. L'élite chaloupant sa démarche, la casquette américaine de traviole et le jean éclaté en complète l’uniforme. La bombe de peinture gicle la décoration sauvage d'un immeuble fraîchement ravalé. Une expo-open de barbouillages violents cautionnée par d’authentiques démagogues.
Les fantassins du complot, je veux dire les casseurs, les déprédateurs, graffiteurs ou taggers couvrent nos cités de peintures rupestres d'un nouvel age néolithique inférieur et malsain.
Comment comprendre le désir absolu de crasse, de laideur ? Surtout ne pas laisser subsister du beau qui pourrait rappeler la vie malgré les difficultés et la misère sociale.
Une bande squattait méchamment un vague terrain à l’ombre glauque d’une tour délabrée et décorée d’antennes culturelles de télévision. Je dois dissuader Jules d'intervenir :
- Tu vas voir, me dit-il, ce que peut encore faire la peur du gendarme.
- Vous êtes fou ! Faut pas…
Brusquement, il quitte son béret, met son képi, s'approche, interpelle et se ramasse la plus belle baffe sonore qu'il m'ait été donné d'entendre. La main, légèrement en conque, se précipite vers la joue qu'elle rencontre très rapidement, d'autant plus fortement que ce superbe mouvement de coup droit vient chercher son élan loin derrière le dos du cogneur. Le képi prend son envol, les mecs se marrent, le gendarme a pris la situation bien en main sur la gueule. Je me précipite prudemment vers Jules, en surveillant la meute pour éviter un objet violant non identifié.
Jules a heurté durement le sol sans l’abîmer. L'hôpital va s'avérer une mauvaise étape nécessaire. Ravi, il va pouvoir nous bassiner avec le complot hospitalier.
- Mai 68 ne nous a pas fait que du bien, me dit-il avant de s'évanouir.
LE CINQUIEME JOUR Où Jules commente ses petits loisirs, ses maux de tête prise sous la presse d'informations manipulées, ses déceptions de supporter de sportifs atones et dé-niaqués ne défendant plus nos couleurs et sa vision de spectacles qui ne l’évadent plus de son quotidien. En vrac, il me raconte la vacance du tourisme, ses lectures nécessaires aux prix littéraires ‘intello’ qui lui sautent des mains ; les distractions à la mode provisoirement indispensables, la culture au rabais qui nous rabaisse, les brocardeurs ne supportant aucunes contradiction et nos restaurateurs assurés que nous allons chez eux pour les nourrir entre plaisir déçu et nécessité. Un peu fatigué, le Jules ! Il faut dire que tout ça n'avait pas de quoi réjouir l'esprit du vieil homme. Il me regardait silencieusement, puis son regard passa au-dessus de mon épaule, se posa sur l'affiche d'un film. J'en profles distractions à la mode provisoirement indispensables, la culture au rabais qui nous rabaisse, les brocardeurs ne supportant aucunes contradiction et nos restaurateurs assurés que nous allons chez eux pour les nourrir entre plaisir déçu et nécessité.itais. Un besoin impérieux de me changer les idées, de ne plus entendre et voir Jules me piétiner le moral : - venez, je nous offre une toile. - Non ! - Pourquoi, non ? N'avez-vous pas envie de vous changer un peu les idées ? - Pas qu'un peu, mais non ! - Il est très bien ce film, si on en croit les critiques. - Sûrement bien fait, bien filmer, une histoire passionnante, de très bons acteurs, un succès terrible. - Et bien alors - Je ne peux plus aller dans une salle obscure. - Auriez-vous peur dans le noir, gendarme ? - Non, j'ai la trouille d'un ennui en noir et blanc de cinéma Technicolor. - Mais vous m'en avez dit du bien. - Non ! Moi, je n'ai fait que répéter tout ce que le réalisateur, les acteurs, la critique, les journalistes complices en ont dit. - Encore une fois, je ne vous suis pas. - Quel est le plaisir d'un bon livre, d'un film ? D'une façon générale, pourquoi aimes-tu te faire raconter une histoire ? - Je ne sais pas moi, le suspens par exemple, la découverte des personnages, la - t'as raison, c'est ça le plaisir. Seulement ce film, moi qui ne l'ai pas vu, je le connais par coeur. Côté metteur en scène, il m'a tout expliqué de son génie : comment il a disposé intelligemment les caméras, présenté les doublures, imaginé les cascades, fabriqué les effets spéciaux, choisi les acteurs. Comment, en filmant, il les a fait répéter. Côté comédien, comment qu’ils ont vachement aimé le ‘scénar’, le-personnage-dont-au-sujet-duquel-ils-ont-toujours-rêvé-que-jamais-sinon-ils-auraient-accepté-de-tourné. Le metteur qui est un pur génie, qu'a réussi à tirer de toute l'équipe le meilleur de son talent à lui. Et puis, pour ne rien oublier, que je sache bien tout, on m'a montré le film sur le film. Comme ça, pas de problème, le pauvre débile lobotomisé que je suis, a compris que tout cela est faux, que c'est pas dans la vie que ça se passe, des fois que j'aurais cru que ça était un reportage une fois ! et que le comédien était bien mouru en héros. Conclusion, le film est irrégardable, je vais n’y voir que la technique et plus l’histoire… S’oublier, emporter par l’action, voilà ! C'est ça qui sera le ‘cinoche’ comme j'aimais avant. - Mais quoi, c'est intéressant de savoir comment on fabrique un film, non ? - Non et non ! Le cinéma, c'est comme tout, ou ça me plaît, et j'applaudis sans qu'on ait besoin de me le dire, ou je n'aime pas, et j'ai pas envie d'entendre que je suis un demeuré, parce que je n'ai pas vu la subtilité de la caméra ou du dialogue. Je ne suis pas là pour apprécier la virtuosité auto-proclamée d'un fabriquant satisfait, mais pour aimer un artiste dont l'art suffit à sa justification. Préserver ma part de rêve, bordel !… Quand tu es avec une fille, t'as besoin de savoir comment fonctionnent sa boyauterie, sa vessie, ou sa vésicule biliaire, toi ? Que son coeur fonctionne, et ça me suffit bien. Moi, quand je bouffe un putain de cassoulet, si le cuisinier commence à m'expliquer comment on a bien égorgé, écorché, et fait saigner lentement le cochon, malaxer la viande pour la saucisse, tremper les haricots, suer le gras, et me dire tout fier ‘le cochon n'a pas trop souffert le cassoulet sera bon !’ je me tire et je vais bouffer un coucous ; comme ça, on me fout la paix, j’comprends pas l'Arabe.
LE SIXIEME JOUR
Où l'on apprend avec surprise que Dieu existe, Jules en parle.
Nous avions roulé toute une longue journée, dans ce silence tranquille qui ne sépare pas les hommes, mais les rapproche en une sorte de communion amicale quand il n’est pas besoin de se parler. Pas de vide à combler. Nous nous gorgions paisiblement de paysages, de beautés étalées comme sur des présentoirs à flanc de montagne. Après ces journées difficiles, un doux rêve d'écologie apolitique. L'écologie au naturel, sans conservateur progressiste, sans colorant de synthèses rouge-vert-rose.
Jules améliorera mon profit de l'instant. Il m'explique un futur quasi inévitable : la nature en boîte, sous vide ou utilisée sous cloche(52), en vente dans tous les bons extra-hypermarchés et distributeurs d'oxygèniques voyages, pasteurisés et allégés. Etat futur de ce que l'on appelle aujourd'hui ‘Réserve’, mais qui concernera l'ultime espèce animale : nous ! On ira se visiter nous-même l'homme en semi-liberté, à la période du brame.
Curieuse impression d'être dans les derniers à en profiter. En attendant, la nature préservée nous absorbait silencieusement, de Terre et d'Univers. On se sent partout chez soi où la main de l'homme ne s'est pas personnalisé le paysage.
- C'est tellement, tellement ! précisa Jules radieux et explicite, qu'on envisage de virer anachorète, peinard, accroché par les fesses à son rocher. Admirer à s'en faire péter la rétine. Tiens, regarde ! Pour nous, aujourd'hui le monde entier c'est ça.
- Non, ici c'est ça. Mais ça, ce n'est pas le Monde. Parce que de l’autre côté
- je veux dire que le Maintenant, l'instant quoi, m'aveugle, ma vision immédiate généralise. Par mon bel oeil n'existe que cette beauté, et mon esprit se désouvient du reste. Un chinois en rééducation(53), un russe invité à résider au goulag(54), un famélique africain sédentarisé dans un désert de famine et qui se demande chaque matin à quoi diable peuvent bien lui servir une bouche et un trou du cul(55), tous ces braves gens voient le monde par le filtre de leurs malheurs. Ce monde là n’est pas le nôtre à cet instant superbe.
- Ouaih ! Nous devons admettre ce que vous dite ?
- A vrai dire ? J’sais pas. Je me disais que si le Chinois susnommé et toi aujourd'hui et au même instant devaient, dans une même langue inter-galactique, raconter la Terre à un martien tout vert, je pense que le mec Extra-Terrestre se demanderait quel est l'enfant de salaud qui lui a noué les antennes. En fait, j’sais pas, sauf qu’une pensée me dérange souvent : où est ce sentiment de justice que nous devrions tous avoir il me semble, et que tout bon gendarme touche en dote avec son paquetage ? Souvent et pour chacun, il est trop au fond du sac.
Soudain, au détour d'un lieu magique fait de beauté, de points de vue, d'odeurs mêlées aux présences fortes de thym, de romarin, de lavande, d'essences de pin et d'herbes aromatiques parfumant des chants aériens et des bruissements de fêtes, Jules nous arrêta ; déformation professionnelle oblige.
La nature s'offrit à nous dans un élan d'hospitalité naïve. Jules s'empressa d'en abuser et de la trahir par notre seule présence dans sa triste bagnole. Il souilla et enfuma de doute la possibilité absolue de croire à l'existence d'un super-divin anti-pollution. Je n'eus pas le temps de lui assener cette réflexion – dont la pertinence me faisait présager une réaction vexée de Jules ; je m’en délectais par avance - que le bougre me prit encore de vitesse :
- Descend ! m'ordonna-t-il brutalement.
Je m'exécutai, étonné.
- Que se passe-t-il, Jules ?
- Je vais te montrer quelque chose de formidable.
Je sautais sur la terre ocre et essayais de découvrir d'un rapide regard panoramique la formidable raison de notre arrêt.
- Ne bouge plus, regarde et ferme doucement les yeux sur l'instantané de cette ultime image.
- Attendez ! Je pense qu'il serait
- ne pense surtout plus ! Ne crois plus rien, écoute !
- Je dois simplement écouter, comme ça ?
- Non, pas comme ça, avec l'esprit.
- Pour ma part, je pense que les oreilles sont plus indiquées, et
- profite de cette formidable paix et intègre-toi l'extérieur.
- Si je vous comprends bien, il faudrait que j'aspire ces paysages quoi ! Mais comment ?
- Sois l'univers à cet instant et tu l'apprendras.
- J'avoue que je ne
- chuuuuuut ! me dit-il pour une fois très doucement, tais-toi dans ta tête. Ne te parle plus, écoute, je te dis ! Tu percevras la connaissance silencieuse ; le doute et tes questions se dissiperont à sa chaleur.
Jules s'immobilisa et sa présence devint intime à la montagne. Moi, j'ai eu peur, peur d'un ennui agacé par le silence, l’ignorance de la méditation, peur du vertige d'un vol au-dessus d'un vide intérieur. Puis, dans l'instant, je décidai de plonger. Prendre un bain de vie pure. La sensation absolue... non ! Plutôt, la sensation de l'absolu. Les bruits de la vie se volatilisèrent dans la paix, plus rien de matériel n'exista à cet instant. Décidément ce gendarme au carrefour des perceptions, m'indiquait toujours le bon sens.
Jules me regardait. Je ne le voyais pas, je le savais. Un regard profond qui accompagna ma redescente sur terre.
- Que l'homme est con, hein ! m'accueilla-t-il alors. Quel dommage !
- A quoi pensez-vous ?
- A tout ça, mon gars.
- Quel rapport avec la connerie de nos congénères ?
- Une réflexion sur un pari loupé, comme ça !
- Ce n'est pas nouveau le coup du pari. Mais vous, de quoi parlez-vous, bon Dieu ?
- De lui justement, de l'au-delà, de l'inconnu, du pari sur l'absolu.
- Par exemple ?
- Par exemple ! Si l'homme croyait, disons... à la réincarnation.
- Ce n'est pas prouvé ça. Encore du domaine de l'imaginaire dans la recherche spirituelle.
- Si tu veux. Mais quand même, un instant, comme ça, on peut se dire, qu'après tout, si ce n'est pas prouvé, personne jusqu'à présent n'a non plus prouvé le contraire, Ok ?
J’okette :
- D'accord, supposons.
- Bon, te voilà raisonnable ! Alors, on a donc plusieurs vies à se taper. Et comme pour la plupart d'entre nous, on ne vit sûrement pas la dernière. On va donc revenir faire un petit tour de manège dans les parages.
- Où voulez-vous en venir ?
- En revenir, serait plus correct. Ca crève les yeux, mon gars. Notre égoïsme de maintenant, est une vraie connerie, encore plus monumentalement criminelle contre nous-mêmes, que contre notre petite progéniture.
- Je ne vous suis pas.
- Comment trouves-tu ce lieu ?
- Indescriptible pour le langage immédiat. On rêverait de pouvoir le transmettre par le regard.
- Bravo, tu viens de réinventer la caméra.
- Arrêtez de vous payer ma tête, c'est lassant à la fin.
- Hypothèsons, mon p’tit gars : je suis un opportuniste, j'achète, je bétonne, je brûle les forêts pour planter quelques arbres décoratifs. Je partage la nature en morceaux pas trop grands pour en faire beaucoup. Je m'enrichis dans l'instant, en un mot, je revends. J'aménage l'endroit. Je le réduis à mes intérêts, pour ce que ma pub appellera un Paradis à vivre sur Terre, en montrant les photos d'avant le chantier, bien sûr. Je détruis pour construire ma fortune. Puis, naturellement un jour je casse ma pipe de luxe, retournant à la terre que j'ai tant exploitée sans compensation pour elle. Et puis, dans de nombreuses décennies, je reviens faire un autre tour de vie, et, facétieuse comme tu la connais, elle me re-fout ici, dans cet endroit que j'ai démoli, et qui, fin de mode oblige, ou par nécessité, est devenu une ruine de ferraille et de ciment, de ronce, désertifiée par la pollution et les acides. La laideur pour décor misérable, l'assurance sinistre d'une vie bien ratée, une connerie à se faire péter l'aorte de misère.
- Si je vous comprends bien, l'égoïsme équarrisseur de ces superbes espaces est une connerie, selon votre propre expression, car préparer l'avenir d'une belle planète, c'est s'offrir la beauté du lieu où l'on effectuera son prochain tour de service de vie : ‘s'il vous plaît de me garder ce beau paysage, je compte revenir m'y promener dans une fraction de millénaire’. C'est ça ?
- Exactement ! Ca t'as fait du bien, hein ! d'arrêter de forcer sur le raisonnement pour entendre la raison.
Sur ce coup de pied de l'âne, on remonta en voiture, sans parler. J'avais envie d'être seul en moi un instant. Je ne voulais pas demander à Jules comment, au risque d'être encore soupçonné de réflexions préhistoriques, on pouvait arriver à conjuguer le progrès et la forêt. J'ai eu peur qu'il n'ait une explication plausible qui durerait deux plombes. J'avais ressenti déjà beaucoup trop de choses que je n’avais jamais envisagé. Un besoin puissant de les assimiler me forçait à me taire.
Trois minutes. Je ne pus tenir plus de trois minutes. Je suis curieux, si curieux de comprendre l'esprit de Jules, sa mécanique spirituelle intuitive. S'il me bouscule souvent et croit maîtriser notre duo, moi je le fais parler à fin d'étude du comportement du gendarme français en campagne de réflexion. Un modèle peut-être pas si rare que l'on veut bien le croire ; j'espère !
- Jules ?
- Oui mon petit ?
- Dites, ça va comme ça, hein !
- Repos mon gars ! Quoi tu veux ?
- Ce que je veux ? Quand vous me parlez comme ça, j'ai envie de descendre. Voilà ce que je veux.
- A ta guise ! Il commence à faire nuit et on doit être seulement à quelques gros kilomètres qui montent de la prochaine étape. Je t'arrête là si ça te chante !
- Ca ira pour cette fois encore.
- Mon capitaine est bien indulgent avec le militaire de base. Alors ?
- Vous m'avez bien dit tout à l'heure : ‘sois l'Univers’?
- Tu réagis vite, hein ! Evidemment sois l'Univers, voyons ! Mais, attention, il faut l'être consciemment, sinon ça marche pas le truc.
- Ce n'est pas Le problème. Donc, je ne suis pas, je suis ‘dans’ ?
- Ha là là, non ! Je te l'ai déjà
- je sais. Vous allez encore me répéter, sans doute, que la goutte d'eau est la mer parce que dans sa constitution de petite goutte, elle en possède toutes les propriétés salées, tous les éléments, c'est vrai ! Mais toute seule elle n'est tout de même pas la mer. Elle est une toute petite goutte d'eau salée, éventuellement dans la mer. Qu'elle y tienne son rôle, je veux bien, mais enfin
- t’en es-tu si sûr, toi ?
- C'est une évidence de... dimension, de quantité.
- Quand on lui montre la lune, le fou regarde le doigt.
- Peut-être parce qu'un doigt n’est pas sensé pour un fou, en dehors de sa fonction immédiate de préemption et de grattage de nez, indiquait aussi le bon sens astronomique.
- C'était symbolique et chinois. Par le rationnel systématique, on peut tout redescendre au plus près des pâquerettes. Mais il n'est pas si sûr, qu'à cette hauteur, le point de vue soit meilleur.
- Sommes-nous l'univers, parce que nous sommes fait de tout ce qui le compose ? C'est ce que vous essayez désespérément de me faire comprendre en me réduisant moi à une goutte, et la mer à l'infini. C'est ça ou pas ?
- Moi, tu vois, c'est pas pour me vanter, mais je n'ai aucune instruction. Mes connaissances en science sont quasi proche du néant absolu. Mais quoi qu'en pense mes deux confesseurs, ma concierge et mon psy, je suis comme tout un chacun, en contact direct avec le tout qui nous enrobe, par la peau extérieure, par exemple, et puis aussi les sensations et l'esprit. Alors, on se pense l'univers vrai. C’est beau, les couleurs sont jolies et le voilà qui prend sa forme en nous. Mais par exemple, en rapprochant deux images, et en les superposant, d’un côté notre système solaire et de l’autre un atome, moi, ça m’a fait Tilt !!!
- Vous avez disjoncté ?
- Ca te ferait plaisir hein, mais non ! j'ai pas viré fada, t'inquiète ! Mais toi qui te veux si intelligent avec moi, parce que tu crois savoir deux ou trois choses de plus, regarde bien, suis la direction de mon doigt. Vois notre système, soleil au centre et les planètes qui lui font la fête autour, d'accord mec ?
- Oui…
- Bon ! Maintenant, prends un atome avec son noyau central, et ses électrons qui orbitent sans cesse autour de lui. Tu ne vois pas un rien de similarité, rien te frappe ?
- Mmmmoui ! dis-je inquiet de savoir où il voulait à nouveau m'entraîner.
- J'explique : je rêve l'homme, sa vie dans l'infini. Mais in-fini comme pas fini, hein ! On ne sait pas si ça ne continue pas à se développer en accélérant, plus loin encore. Une autre dimension, la sixième, la septième… puis la dimension intérieure. Une idée atomique de notre système, une impressionnante et vertigineuse vision de l'infiniment petit, à l'infiniment grand. Un regard tourné intérieurement vers l'univers, un…
- Hé, hé, ho, pouce ! Une pose s'il vous plaît. J'aimerais vous suivre.
- T'es largué, déjà ?
- Je ne vois pas très bien où on va, là.
- Simple. Comment te dire… oui ! J'ai un jour essayé de voir, de me représenter le plus grand et puis le plus petit. En général, la pensée ne pouvant s'appuyer sur rien, il est difficile de visualiser l'espace sans tomber dedans, fou d'impuissance. Mais, ce n'est quand même pas une misérable petite galaxie de rien du tout, qui va me menotter le cerveau. Je dois la maîtriser. C'est alors que, regardant au hasard d'un dico le dessin d'un atome, il m'a fait penser à notre petit système solaire. Soleil égale lumière, et le jour m'a illuminé dans la tête. Notre système n'est qu'un atome dont le noyau est un beau soleil et nos planètes les petits électrons. Tu me suis-tu, toi ?
- Pas à la vitesse de la lumière, mais enfin…
- Chacun de nos atomes qui forment nos cellules qui forment notre corps, est un système étoiles-planètes.
- Attendez ! Vous voulez dire que l'univers en nous, ou nous dans l'univers, c'est un peu à la façon des poupées gigognes, nous
- je veux pas forcément le dire. Simplement, le rapprochement des deux photos m'a frappé. Et puis, ça me plaît, ça me fait rêver et ça expliquerait bien des choses, non ?
- Mouuiii ?!?!
- L'homme à l'image de dieu, par exemple.
- En toute simplicité !
- Nous sommes un univers dans l'univers. Nous, nous habitons les électrons d'un atome d'un mec qui serait à notre image, et qui serait aussi les limites de notre infini. C'est-y pas divin comme idée ça ? Et attention, lui-même, notre Mec-Dieu-Univers, habiterait l'électron d'un atome, d'un autre type qui serait les limites cutanées de son espace infini à lui, et ainsi de suite de suite, de suite… Voilà pour l'infiniment grand… Alors ?
- Je suppose, que d'après votre théorie, en ce qui concerne l'infiniment petit, c'est pareil, mais exactement en sens contraire.
- C'est pareil… je te le fais pas dire.
- Si !
- Chacun de nos atomes, forme un système solaire de l'univers. Et si l'un d'eux est habité, cet habitant aurait en lui des atomes qui… et on continue à réduire… marrant, non ?
- Allez, pour le plaisir, on se dit que vous avez raison. Mais alors, voyons ! Existe-t-il des extra-terrestres dans votre fantasme ?
- Pour sûr, et naturellement ! et par définition, ils nous ressemblent.
- Alors, d'après vous, les extra-terrestres sont une réalité. C'est une affaire généralement pas prouvée, mais possible. Mais votre nouveauté, ce sont ceux qui, à l'intérieur de nous, galopent sur l'électron Terre d'un de nos atomes. C'est bien ça ?
- C'est ça, t'as mis dans le mille, Emile ! T'es plein de petits hommes verts.
- Breuuuu ! Je les sens grouiller, tout d'un coup.
- Ne ris pas trop vite. Ma théorie, comme tu dis, est assez pratique.
- Oui, pour un auteur de science-fiction.
- Pour comprendre ce qui nous entoure. Les mystères de la création par exemple, et ceux du cosmos. Il suffirait de me regarder, de m'étudier. Tout ça, c'est en moi.
- Léguez votre corps à la science. A un laboratoire d'astrophysique, par exemple.
- Pas la peine. Qu'ils essayent d'étudier et comprendre l'espace, un oeil vers les étoiles, et l'autre vers l'homme. Leur démarche en canard sera curieuse, ils ne décrocheront peut-être pas le Nobel de la Lune, mais ce seront les premiers scientifiques à découvrir Dieu.
- Qui est nous, en dessus, dehors, partout quoi.
- A l'image de Dieu, c'est bien connu !
- Ca, au moins, c'est dans la Bible.
- Et oui ! Nous sommes tous Dieu image de celui dont nous sommes, et image de ceux dont nous sommes faits.
- De plus en plus simple.
- Oui, hein ! Pour comprendre alors le cosmos, il suffirait de retourner les grosses lunettes astronomiques vers nous.
- Vous venez de réinventer le microscope !
- Tu sais que t’es drôle, toi ! !
- Donc, la connaissance du corps humain suffirait à la connaissance de l'univers.
- Ouaih ! Quelle économie en satellite. Tu vois, on les remplace par des suppositoires ‘En position, slip sur les godasses : 5-4-3-2-1-0’ et hop, d'un coup de main, le départ est donné.
- Ca relativise drôlement l'importance de la NASA.
- Le pas de tir reprend figure humaine… si j'ose dire.
- Au fronton du temple de Delphes était gravée : ‘connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux’.
- Pas con le ‘curé antique’ qu'a écrit ça sur son temple ruiné par l’histoire.
- Ouaih, bon ! Attendez, question : par exemple, à votre avis, notre atome à nous, notre système solaire, où est-il dans l'homme que nous habitons ?
- Heu… ça serait bien, si c'était un atome du coeur, ou mieux, un de l'âme charnelle.
- La création de la Terre, ces milliard d'années, quinze au moins, je crois
- le temps général n'a pas la même horloge parlante par rapport à notre existence à nous. Mais la création… comme par la femme peut-être, un univers fécond ensemencé par Dieu qui créa le ciel et la Terre. La naissance et la mort d'un hyper-système à répétition qui explose hors de la matrice pour s'épanouir vers sa destruction, en générant en lui d'autres univers.
- Un univers gigogne en quelque sorte.
- La gigogne livre bébé-univers, l’à-peu-près de la vraie natalité alsacienne.
- Ben voyons ! Puisque vous êtes si malin… et le trou noir, par exemple, alors ?
- Le trou du cul, couillon ! Mais vu de l'intérieur. Tout ce qui y tombe, disparaît vers un autre espace, un immense gogue sidéral. T'es content ou tu continues à me gonfler avec tes questions connes à éparpiller un rêve en mille petits cauchemars ?
Cette journée se termina dans une belle auberge. Une vraie superbe récompense, un lieu calme, idéal, chaleureux, convivial, unique, finalement tout ce qui nous manque au quotidien.
Après un solide repas de pays, nous nous installâmes comme pour une veillée au coin d'une vaste cheminée, dans un vrai vieux fumoir, petite salle malheureusement vide d'un chien à nos pieds.
Un sabbat d'ombres rejetées, orchestré par le bûcher en flamme, rythmait autour de nous une danse noire, aux maléfices inoffensifs. Le regard jouait librement sur les cendres de soies qui gonflaient l'écorce rougie des bûches en feu.
- Il y a, me dit Jules, comme une vision dans la flamme. Elle brûle comme on vit. Elle est forte sous le vent quand on active sa vie. Pourtant, la moindre bise sur une passion qui s'éteint la souffle ; loupiotes et feux follets.
Je ressentis, à cet instant particulier, l'ambiance propice aux confidences de la pénombre. Dans cette boule de lumière au coeur de braise, la frontière noire de la nuit extérieure protégeait les conversations douces, les confidences d'âmes libérées de leurs pudeurs, de leurs retenues sociales, prises dans un carcan de gêne et de peur du ridicule. Un cœur à cœur en quelque sorte, me dis-je.
- Des confidences sur l'oreillette(57), répond jules à cette pensée inexprimée.
- Depuis le début de notre voyage, vous me parlez de l'homme, de sa réussite, de son accomplissement. De son autonomie dans l'univers, en somme. Et puis vous revoilà parlant de Dieu pour l'homme, de son pouvoir inévitable pour l'aider à s'accomplir. L'homme ne peut donc rien sans la tutelle divine.
- Oui… et non !
- Comment expliquer ça ? Vous affirmez comme vrai deux choses différentes, presque en opposition.
- C'est toi qui les vois différentes et les opposes
- Mais enfin, ou l'homme peut s'accomplir seul ou il doit demander un coup de main à un dieu, comme vous dites ; faut savoir !
- On sait !
- Si seul Dieu fait, qu'il le dise et l'accomplisse.
- Pas si l'homme ne veut pas, sinon le jeu est faussé et demande un arbitre : le libre arbitre.
- Attendez ! L'homme n'a pas de pouvoir, si Dieu ne l'aide pas.
- L'homme a ce pouvoir, s'il veut l'obtenir de Dieu qui l'a mis à sa disposition. Faut être volontaire, quoi ! Comme pour la Légion, ou la corvée de pluches. Qui veut aller au bordel ce soir ? les volontaires avancez de trois pas… vous êtes de service pour la messe de Dimanche, 11 heures.
- Je ne comprends pas.
- Il faut aimer Dieu librement, comme un entêté, qui veut l'égaler. Et c'est lui qui t’aspirera jusqu'à son souffle. Aimer jusqu'à se forcer à ne plus rien demander consciemment, que seuls les actes soient l'unique et vraie prière.
- Et ainsi on obtient le pouvoir ? Pour en faire quoi ?
- C'est toute la question, et tout le danger.
- Dangereux le pouvoir ?
- Déjà le pouvoir humain est à ne pas mettre entre toutes les mains griffues. Alors pense, celui qui vient de Dieu doit d'abord et avant tout être de sagesse.
- Alors, au divin d'être extrêmement vigilant.
- Oh, tu l'as dit bouffi !
- Et c'est quoi la vigilance de Dieu, Gendarme ?
- J’ai un vrai conte qui te l'expliquera, si tu veux le comprendre.
Il me tutoie comme un enfant à qui, dans une église, un vieux Prêcheur fait la leçon.
- M'en souviens plus très bien, mais je vais essayer de t'en dire l'esprit. En ce temps là, Dieu voulait cacher son pouvoir pour que l'homme, en qui il avait une confiance particulièrement limitée, rappelle-toi le coup de la pomme, ne puisse le trouver et surtout l'utiliser à n'importe quel escient. Il demande conseil à ses potes ailés : où pourrait-il se le planquer ? Un de ses bons copains, un corse appelé Ange, lui propose le fond des mers, près de Bonifacio ou Calvi, je crois. Dieu ayant prévu Cousteau, lui dit que tôt ou tard, l'homme pourrait descendre frayer chez le poisson, draguer la sirène, plonger dans les abysses. La plus haute des montagnes, lui suggéra un autre de sa voix montante. Mais non ! répondit Dieu, un jour, le problème ne sera pas de pouvoir grimper là-haut sur la montagne, mais qui pourra le faire le plus rapidement. J'ai une idée dit Pierrot : la Lune ! Colle donc ton pouvoir dans un cratère. L'homme à l'évidence ne peut s'y promener qu'en rêvant, comme Cyrano. Mais Dieu lui savait forcément qu’un jour viendrait l'autre Jules, le Verne. Mais aussi et surtout la technique, la plus folle course de l'homme pour rattraper l'univers, commencerait bientôt. C'est alors que Dieu, s'auto-inspira, c'est normal. Il trouva seul sa solution. Il n'y a qu'un unique endroit où l'homme n'ira jamais chercher mon pouvoir, c'est au fond de lui-même. Alors, malignement, il le déposa au fond de l'homme, caché derrière son cœur à la droite de l’âme. Et, la plupart d'entre nous continuent à regarder vers l'extérieur pour le chercher. Dieu a bien joué le coup, et l’homme regarde toujours le doigt de Dieu.
- Si je comprends bien, l'Homme plongé dans sa vie, se doit d'être sa propre réussite.
- Mais pas une victoire à vaincus, succès en terme d'acquisition symbole de prestige, de décoration, de puissance. Ce chemin conduit à la névrose par son matérialisme absolu.
- La plénitude, si je vous entends bien, se doit d'être raide comme un passe-lacet. Pas réjouissant l'amour de Dieu.
- Je n'ai jamais dit ça. L'accomplissement de soi, satisfait l'esprit et servira de plus nos besoins qui ne sont vraiment qu'accessoirement indispensables à nos plaisirs. Les réussites les plus remarquables seraient celles qui ne courent pas uniquement vers le confort du corps, mais aussi et surtout vers celui de l'esprit. Pour l'Etre accompli, vivant dans nos sociétés, la matérielle n’est que le point d'orgue, la cerise sur le gâteau, l'écrin du mot Amour.
- Si vous parlez de matérialisme, il a surtout été la volonté d'un communisme. Pas celle du capitalisme.
- Pourtant l'un a échoué, et l'autre ne s'est pas encore franchement libéralisé. Pourquoi ? Et bien puisque tu ne me poses pas cette question difficile, je te répondrai volontiers que le matérialisme leur a coincé les burnes à tous les deux. Beaucoup plus le communisme qui en a fait une religion contre la religion. Il a dynamité le pouvoir de l'esprit. L'Homme ne pouvait plus s'accomplir ne pouvant pas s'élever, lesté qu'il était d'un lourd système de plomb. Le capitalisme, lui, a refaçonné ce que des chrétiens authentiques pourraient appeler un néo-veau d'or, art moderne et re-stylisé, plaqué d'ailleurs pour l'essentiel, car même là, nous sommes à une époque de surface. Ces gens ont tous cru que le seul fric pourrait suffire à se bâtir un bonheur doré. Mais ils l'ont eu dans l'os eux aussi. La définition du bonheur, oubliée pour beaucoup d'entre nous, se trouve d'abord en soi, par une vue intérieure pour chercheur d'or pur spirituel, et non par le seul lieu ou l'objet.
- Dites, Jules, alors, pour vous qu’est-ce qu’un chrétien authentique ?
- celui qui croit, simplement, comme son nom l'indique.
- Chrétien ? vous ne pensez pas, que dans chrétien, à l'origine du mot, il y a plus de Christ que de croire, non ?
- Ben, c'est ce que je te dis ! Il y croyait lui, c'est un bon guide.
- Ce que vous pouvez être de mauvaise foi, quand même.
- Mais non ! Dieu est un mec sympa. Faut simplement être gentil avec lui, c'est tout.
- Vous dites ça comme ça : c'est tout ! Mais ce n'est pas si simple. Il faut trouver à vivre, coincé entre des nécessités immédiates, manger, boire, se loger, se reproduire et une pensée élevée, détachée des réalités, superbe mais abstraite.
- Pourquoi tiens-tu absolument à tout séparer ? Tout ça, c'est du pareil au même et forme un tout. Il faut au moins deux choses pour être. L’esprit et la matière s’équilibre sinon ce n'est pas viable, on ne peut pas avancer, on évolue bancal.
- L'Homme aussi ?
- Surtout ! D'aucuns prétendent, par exemple, que l'équilibre du corps est dû à un vague problème de gravité(57), de pesanteur, que sais-je encore, d'autres foutaises physiques. Non, l'homme est maintenu par ses oppositions intérieures, le bien et le mal pour parler des plus célèbres. Elles le tentent tout pareil. Dans cette tension tempétueuse, par ses choix, il tangue mais reste finalement vertical et vivant.
- Je ne comprends pas.
- Ca ne m'étonne pas. Tu as trop lu, trop étudié froidement et pas assez regardé pousser les arbres. Tu es comme tous ces pseudo-scientifico-machin-trucs, qui pour dire de comprendre, d'expliquer à tous prix, décortiquent, analysent, et commentent, parfois même de bonne bonne foi, un seul aspect des choses, le seul reflet du miroir. Du coup, plus rien ne se ressemble à rien. Comment peux-tu vivre le jour sans y voir la nuit, le bien sans la vision du mal, le bon Dieu sans son côté Malin ? La médaille perd la face si l'on y voit que la pile qu'on prend. Le tout est un ensemble qui ne se livre pas si on le découpe.
- Et votre complot dans tout ça ? Dieu ne peut pas être une victime, j'imagine. Et puis même si cela était, Dieu n'est pas que la France, tout de même.
- Le complot contre Dieu, c'est une autre paire de manches. Quand on l'attaque Lui, c'est sur nous que ça retombe. Lui y risque rien. Mais l'attaque reste quand même anti-France. Car si Il est en chacun, nous en priver, c'est aussi en priver le pays.
- Hé là ! Personne que je sache actuellement en tous cas, n'a jamais interdit la moindre pratique en France.
- Tu es aveugle. C'est vrai que personne n'a directement interdit un lieu de culte, n'y a même peut-être jamais songé, peu importe. C'est beaucoup plus subtil que ça.
- Au risque de me répéter, je ne comprends pas.
- Un lieu, c'est un endroit de pratiques, de rites, d'habitudes. C'est aussi un symbole de sa croyance. Un endroit où il faut aller pour prouver, plus souvent aux autres qu'à soi-même, que l'on a un coeur éclairé d'une âme.
- Tous ceux qui vont prier ne sont pas forcément des bigots faux-culs.
- Je n'ai pas dit cela. J'le crois même pas. Simplement, en un tel lieu on recherche et souvent trouve le calme et la sérénité nécessaire au recueillement(58) dans ce monde bruyant. L'âme, par l’habitude sait qu'elle est venue y faire une petite toilette, une re-prise de contact, un instant d'intimité avec son dieu, un bain de jouvence spirituelle.
- Vous reconnaissez alors l'importance d'un lieu de culte.
- Evidemment ! Où que t’es allé chercher le contraire ?
- J'avais cru comprendre.
- N'essaie pas, n'interprète pas. Ecoute simplement, comme tu dirais, au premier degré. Les églises, en France, pas touche ! Mais on protège surtout le bâtiment et tout le saint-frusquin - à de rares périodes près – et ceux qui s'en veulent les gardiens et en vivent. Non, on a cassé des statues mais pas les pierres. On s'est plutôt occupé de l'esprit des gens. C'est fragile, facile et ça fait pas de décombres visibles sur le trottoir. Alors là, en avant le carnage. On a assassiné à tour de bras, bousillé les coeurs, ravagé les âmes. Par clientélisme, on a abaissé Dieu vers l'homme, en étranglant, étouffant, dissimulant sa puissance au lieu d'aider l'homme à s'élever vers lui. Dieu se voulait un complice, et on L'a réduit en force à ce qu'Il n'est pas, un confident apitoyé… Si notre chemin est bon, il faut en suivre le sens, monter, ne pas vivre comme l'eau, sans volonté, ce laisser-aller vers la ligne de plus grande pente.
- A votre avis d’expert, l’homme peut-il réussir à être enfin lui-même ?
- L'homme sera aboutit quand Dieu n'aura plus besoin de se faire prier. Car il se fait prier le Mec. Et il a raison, avec tous ces comploteurs qui lui cassent son coup.
Et la conversation s’éternisa.
Il reste à banaliser quelques réflexions juliennes. Je vous en livre en vrac :
PRO-COMPLOT :
Cultiver le mystère, le discours hermétique, inventer un jargon psychanalytique ou pseudo-spirituel pour fermer aux autres l'accès à la connaissance et pouvoir ainsi dominer les consciences et les esprits, en user et s'en nourrir.
ANTI-COMPLOT :
Croire n'est pas une religion en soi-même, mais une pratique quotidienne, une attitude, le sens de la vie. Quelles que soient son origine, sa langue, sa couleur ou la face du globe sur laquelle on trotte. Là, étroitement recroquevillé, pour beaucoup la Terre est encore plate dans leur tête, et au-delà des mers, au-delà de leur propre horizon, on tombe dans le domaine des monstres.
Rêver, voler, faire de la luge sur les pentes nuageuses. Vivre en apesanteur spirituelle. Ne pas en parler avec un de ces airs tristes et confinés à faire fiche un bourdon du diable au plus enraciné des croyants. Forcer la joie d’être, c'est le cadeau-bonheur que l'on fait aux autres.
Il faut trouver, comprendre, refaçonner le monde en glissant son geste dans la main de dieu, articuler lentement le mot juste avec ses lèvres, admirer le monde par son éternel regard. C'est découvrir en soi sa vérité profonde, la vraie raison d'être, la force universelle d'exister.
Après un long silence, Jules me dit :
- La plupart des péchés répertoriés ne le sont pas contre les autres ou contre un Dieu, mais contre soi : l'envie, la haine… et en Provence, de lutter bêtement contre le sommeil. Allez petit, je te souhaite la bonne nuit.
Et il rejoint sa chambre.
Allez dormir vous, après ça. S'il y a un fond de vérité quelque part dans le ciel tourmenté de Jules, j'ai quelques belles années de certitudes à modifier.
Bonne nuit ? Tu parles !
LE SEPTIEME JOUR
Où il est traditionnellement prévu de pouvoir enfin se reposer sans refaire le monde, sans chercher à le polir. Une nécessité quotidienne réjouissante, mais souvent frustrante.
Jules, selon sa mauvaise habitude, fait irruption dans ma chambre, et sans un bonjour :
- Et je ne t'ai montré qu'une partie du problème. On a visité l'évidence, le complot à la porté de tous les oeils du cœur.
- Yeux !
- Pardon ?
- Quand il y a plusieurs ‘œil’, on dit un ‘yeux’.
- T’es trop… bête, tiens ! On aurait dû encore aujourd’hui voir, mais… et puis merde, je rentre. Il y a trop de désespoir à voir. C'est au-dessus de mes forces et apparemment pas une urgence politique. Je vais comme l'autre rentrer chez moi cultiver mes patates dans le bout du bout du monde de mon jardin. Le bonheur réel, faire des frites dont je pourrai régaler mes voisins, mon entourage et le gras de mon ventre.
Tu sais, refaire le monde c'est tentant, très chic, bien porté aujourd'hui par les aventuriers de salon. Mais que Dieu s'en occupe sans moi, j’peux plus. C'est le job qu’il s’est fixé après tout. Faut lui faire confiance. Lui peut voir les choses d'en haut, en grand, moi je ne peux m’occuper que d'un tout petit bout de terre, me servir d’un tout petit pouvoir autour de mon petit moi, et j’suis crevé. Et puis, lui et moi, la main dans la main… a-t-Il besoin de moi pour réussir ? Le septième jour, Il a bien dit ‘repos’, non ? Alors salut, mon p’tit gars ! J’me casse.
… et Jules demi-tourne réglementairement sur ses talons, prend la porte, la claque et me plante là.
C’est souvent ainsi avec les prophètes ou les visionnaires. Ils vous entraînent dans leur délire et vous y abandonnent avec des troubles, des prises de conscience et des problèmes qu’on n’avait pas avant eux.
J’imagine mon Jules qui s'éloigne seul, sur la route, lentement, face au soleil poudreux où il disparaît dans la lumière… ouououaih !
Je n'arrive pas à écrire FIN.
Comment finir seul, ce que nous avons commencé ensemble ?
Jules s'est-il fait peur ?
Les comploteurs ont-ils eu raison de lui ? Mystère !
Ce livre restera donc inachevé de ce mot, car Jules a disparu, créant le vide, me laissant seul avec un énorme cadeau empoisonné. Moi, je vous passe la patate chaude : une masse compacte de réflexions, de pseudo-solutions à problèmes insolubles.
Où que tu sois Jul’X - voilà que je te tutoie comme n'importe quel souvenir - ce récit t'appartient, et sache que j'ai encore besoin de toi, de tes colères de juste, pour réfléchir et comprendre la vie à travers le filtre si particulier de ton simple esprit.
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EPILOGUE
A la réflexion, écoutant attentivement ce bon Jules, j'ai fini par me demander si, effectivement, il n'était pas complètement fou. Fou de croire que la France était encore le centre du monde, le nombril musical du genre humain, une parure ventrale de créateur d'opéra inutile.
Notez que ce mal dont elle est atteinte n'est sans doute pas spécifique à notre pays. Y aurait-il en définitive, complot international de l'intérieur, ou manipulé par l'extérieur ?
Ce raisonnement de fiction nous donne-t-il pas à penser à l’existence d’une puissante organisation humaine qui se veut maître du monde ? A une véritable force inter-galactique animée par une intelligence qui nous est infiniment supérieure, voir plus banalement des extra-terrestres en goguette par chez nous, envahissant notre planète pour se distraire d'un ennui sidéral, grâce à un immense réseau de collabos ?
Jules n'a pas voulu y réfléchir. Franco-franchouillard convaincu, il est uniquement voyageur hexagonal. Ce complot n’est peut-être qu’un monde qui s'oublie, qui se pisse dans la culotte croyant inonder la Terre ou plus simplement les fuites d’un esprit incontinent.
La nostalgie d'un avenir sans Jul’X ? Alors vivez la France, et s'il n'en reste qu'un pour lui, soyez celui-là.
NOTES
OU
REFLEXIONS DE JULES X
(1) : HOMMES DE MAIN – CAMARDE : Au fait, peut-on dire ‘femmes de main’ ? On connaît les ‘petites-mains’, mais est-il plus agréable de recevoir la mort par les petites mains d'une femme de main ou, d'une façon générale, trépasser reste désagréable quel que soit le vrai sexe qui manie la faux ? (conf. la mort de Félix Faure).
(2) : ANTIFRANCE : Dois-je, ou ne dois-je pas, lui ficher un trait d'union ? La formation de ce mot étant un constat terrible, mais de forme orthographique occasionnelle, je le devrais, peut-être, peutétre pas. Faciliter la compréhension ou l'écriture. Tirez sur le petit tiret : le coup passa si près que le ^ tomba. Jul'X, me précise, que pour lui, tous ces blabla, avec ou sans -, et ‘s’ ou pas, il les laisse à ceux qui se croient obligés de décider d'un usage au lieu de le constater. Pour lui, quand il se bat contre la lâcheté et les pétochards, il écrit et se veut ‘anti-lope’, parce que ça illustre parfaitement sa pensée : et c'est à ça qui sert les mots que je dis, qui rajoute le Jules.
(3) : COURRIER : Cette lettre est la reproduction manuscrite de celle de Jul'X. Ainsi, elle prouve l'existence de Jules, d'une façon aussi convaincante que les témoignages en publicité, prouvent l'efficacité d'un médium, d'un talisman, d'un appareil ou d'une technique nouvellement inconnue.
(4) : --------- : Politesse expurgée, mais je tiens à ce que l'on sache, que ma modestie en aurait rudement souffert.
(5) : PALAIS : Type de mot parfaitement inadapté. Quel palais aujourd'hui se souvient de délices culinaires à faire rêver une petite princesse ? Cramer à force de Hamburger et autres fast-footeries, ou préparations sur-et-congelées, nos palais perdent le sens du plaisir. Ils se sont définitivement prolétarisés : PALAIS = DATCHA.
(6) : --------- : Voir (4).
(7) : POST-SCRIPTUM : D'un commun accord, nous employons l'expression en entier et à dessein, car l'utilisation des initiales, pourrait laisser à penser que ce rapport aurait une ambition de nature politique. Ce serait aux antipodes de notre démarche, comme chacun le constatera à travers ce qui va suivre.
(8) : LECTEURS : Pluriel peu rentable, mais obligatoire à partir de deux. Après tout, c'est déjà ça.
(9) : COMMERCANT : Le danger réside dans leur isolement. Ils vous tiennent par le ventre ; sauf pour le petit commerce prositutionnel où la prise est ailleurs. Vous avez le choix entre prendre la voiture vers un super-marché ou vous humilier pour un bout de quelque chose à bouffer. Un quartier piégé = outre un B.O.F., un mauvais boucher boulanger et épicier. Et si en plus, ils sont CONploteurs, ils vous le feront payer, et pas seulement en francs trop lourds.
(10): CRU : J'ai relu ce passage à Jules dans l'espoir de son approbation et il me prit à parti :
« Cru ! Ça veut dire quoi ‘cru’ ! Ce mot est fou et inadapté. Tu confonds asile et terroir. La qualité d'une bonne folie dépendrait de l'exposition de ses racines cervicales au soleil du coteau occipital. Un Bacchus complètement décuvé se pressant la grappe pour s'arroser les vignes du Seigneur. Ou alors, c'est véritablement le cru du croire et on participe présentement au cru du vin, et hop ! In vino veritas comme disais les anciens italiens après s'être piqués la ruche au pinard antique. Ou mieux, c'est la brutalité d'un état violent au naturel sincère, exemple : le fou devrait toujours être cru sensé… sans ces effets cuisants des neuroleptiques. Et puis de toute façon ce mot me déplaît. Employé par toi à propos d'hôpital, il me gâche le palais. Alors tu me le supprimes. Si je t'ai promis la plus totale liberté d'écriture, tu vois, je tiens parole, sucre-moi ce ‘cru’ ! Ce ne sera pas la première vinification trafiquée en honneur dans la France du complot. »
Inintelligible ! Je n'utiliserais que ce court exemple enregistré pour vous faire juge de ce qu'a été mon chemin de ‘crois et marche’ à l'impératif de Jul'X.
(11): BLEU : Ce n'est plus une couleur, c'est une marque. Un gendarme bleu, devant son véhicule bleu, sur fond de ciel méditerranéen par une belle journée du mois d'août, est très difficile à repérer. Contrairement à une opinion généralisée à tord, le susdit gendarme peut servir à autre chose qu'à la régulation routière, et la pose de radar camouflé. Pour permettre à l'humble citoyen de le situer en cas de besoin, il eût fallu le peindre en rouge. Seulement, l'administration dans son immense sagesse, avait déjà affecté cette couleur aux pompiers, pour que l'on puisse mieux les apercevoir sur fond d'incendie.
(12): GRADE : Mot plus adapté à la gendarmerie que titre.
(13): FRANCHISE : Nécessité d'une apparence. Devrions nous avoir confiance en un politicien qui aurait franchement l'air d'en être un…
(14): RESPONSABLE : Marié avec ‘administration’, ce mot est-il toujours bien adéquat ?
(15): MAIN PROPRE : Encore une fois, gare aux apparences en politique.
(16): DISCOURS POLITIQUE : l'amplification de la presse lui est plus profitable au cours d'un déplacement ruineux hors des ors de sinistres ministères où les murs n'ont pas forcément les bonnes oreilles correspondantes aux mains qui glissent le ‘bon’ bulletin dans la bonne urne.
Il est vrai que ce n'est pas leur pognon. La bonne parole est toujours payante, mais toujours par nous. Le comble, c'est nous qui les Elysons
(17): DOIGT : Le coefficient d'erreur peut être estimé en fonction du pourcentage d'infirmes, de mutilés et autre cul-de-jatte, plus nombreux après une guerre, durant laquelle ils n'ont pas toujours eu le bon goût de mourir. Ils sont aussi nombreux sous la responsabilité attendrie de Bison Futé au cours d'un des rares ponts de notre beau calendrier.
Un conseil aux politiques : évitez ce solliciteur, ce citoyen incomplet qui ne se rend le plus souvent pas compte du coût de l'adaptation urbaine. Ca ne vaut évidemment pas en période de promesses électorales, car le vote de l'infirme, lui, est valide. Incroyable ce que ces gens vous pousseraient à mal faire contre votre nature si profondément pure et réfractaire aux mensonges démagogiques ou électoraux.
(18): TEMPERATURE DE L'OPINION : Comment fait-on ? Pour un individu, on imagine, mais pour une foule.
(19): SYMPATHISANTS SELECTIONNES ET BRUYANTS POUR LES MICROS : l'enthousiasme préparé est essentiel, pour la bonne projection d'une image de marque de grande popularité, imposée à l'opinion publique française très moyenne, vous et moi.
Sans pour cela couvrir la voix du son-maître, on sait que la raison du plus grand décibel perturbe la pensée noyée dans les bruits que font les apparences, en se grattant le ventre d'un plaisir cigalique.
(20): CORBEAU : Pour que ce soit répété à l'étranger. Il faut bien développer le tourisme, je croas.
(21): VIERGE : on trouve deux grands types dans la Vierge, en général. Le type respectable, celle qui l'a décidé, et, l'autre qui l’a subit. Il est à noter, que souvent, ce sont les deuxièmes qui brandissent le plus haut l'arrogance de leur vertu. Moralité, elles brandiront encore et pour longtemps.
(22): DIVIN-FRIC : le moderne Veau d'Or, l'objet divinisé au lieu d'être utilisé dans son essence. Rien à voir avec le pétrodollar bien sûr, mais avec une puissance justement détournée de son objet.
(23): CERVEAU : l'angoisse alibi de la police ou des médias. Quand on ne comprend pas d'où et comment vient un coup, un mauvais de préférence, on décide d'un Cerveau initiateur. Dans ce texte aussi, d’ailleurs.
Le fait de son individualité peut faire espérer sur ses propres capacités à résoudre l'énigme. Mais plusieurs cerveaux, c'est terrible, ça vous donne tout de suite l'air d'être un con : qu'il y en ait tant, et ne pas en être !
(24): MULTINATIONALE : Entité diffuse, vicieuse et pratique. Grand Satan de catéchisme idéologique, bouc émissaire indispensable à la lutte des classes. On l'a tellement accusée, qu'elle ne peut être totalement innocente. D'autant plus que sa volonté acharnée à symboliser le capitalisme reste éminemment suspecte. En tous cas, elles existent. On peut en rencontrer à la bourse.
(25): REVERS DE VESTE : Difficile de trouver une expression symbolisant mieux l'échec !
(26): GENDARME-PROPHETE : Plus connu sous les initiales titres de G.P.
-a): Tuer un prophète : L'histoire en a fixé le prix. Conférer quelques guerres de religions. Les plus près de nous, islamo-arabe, christiano-chrétienne, arabo-chrétienne, islamo-israélienne ou arabo-juive, enfin comme ils veulent, en tous cas crétinodéiste.
-b): Tuer un gendarme : Là, c'est le code pénal qui dit le tarif. Mais dans sa formulation et son contenu, il a de la peine à suivre notre époque. Remarquez, c'est normal à son âge. L'administration récupère rarement le coût pourtant élevé de la formation gendarmesque perdue et de la tenue déchirée par mort violente. Cas exceptionnel, quand un gendarme se doit de mourir pour rien, au service oublié d'un courage politiquement complaisant, appelé aussi raison d’état. C'est incroyable, mais souvent les veuves et les orphelins n'arrivent pas à comprendre ça. Absence totale de sens civique et égoïsme consternant allant quelque fois jusqu'à la demande de pension.
-c): Tuer un gendarme-prophète : C'est combien, dîtes ? Voir le code pénal compliqué de la raison d'état, augmenté du coût de l'administration. Sauf, nous l'avons vu, si l'on puise ses intentions meurtrières aux sources limpides d'une justification politique aussi légitime que ‘La libération de l'Ile Saint-Louis (75004) du joug colonial parisien’.
(27): DERISION : La moquerie bête-méchiante dans des formes répétitives convenues. L'ironie sans humour qui ne supporte la moindre réplique. Faire rire complice au dépend de… (lapidation médiatique convenue). La dérision systématique, c'est la lâcheté de l'humour, le rictus à la mode des courtisans.
(28): BIEN : ‘bien’ est bien sûr une façon de parler qui, le plus souvent, s'accorde bien mal à son sujet. Un exemple à propos du devoir : ‘il faut bien le faire!’ Ça serait parfait pris au pied de la lettre.
(28): RESPECT DU BIEN D'AUTRUI : Et puis quoi encore ! Curieuse cette manière d’attachement des gens à des choses si bassement matérielles qui ne m'appartiennent pas. C’est bien fait ! Une bonne leçon. Et qu'ils ne s'avisent pas de se plaindre, espèce de petits bourgeois sans idéal…
Camarade ! Il nous faut les faire réagir, se les tirer de cette léthargie, se péter le bourgeois, libérer le sexe de sa braguette inhibitrice, émanciper les peuples du joug des autres : US GO HOME! Et puis c’est tout !
Excusez-moi, je ne sais pas ce qui m'a pris. Si ce n'est pas trop tard, j’aimerais effacer ce vestige post soixant'huitard attardé.
(29): BOMBE ROULANTE : L'homme peut-il dominer la machine ? Et oui ma gamine, répond Jules, la question se pose. L’être dit humain est-il responsable de la modification physiologique et mentale qu'il subit dès son introduction dans cette boîte métallique, pourvu d'un moteur à fin de se mouvoir vers une destination dont l'introduit précédemment cité, est en principe le maître ? Hélas, la mutation est dès lors instantanée. Cet animal de Faraday, en dehors d'être anglais, a omis, soit de penser à l’étudier ou de communiquer les résultats de ses expériences sur le comportement de l'homme enfermé dans cette fameuse cage. Cage dont il prit le nom, comme la vieille aristocratie se coiffait du nom du bout de terre qu’elle s’était octroyé. Il est à noter à sa décharge que l'électrique phénomène a peut-être été constaté sur un anglais, donc pas généralisable à l'Homo-érectus commun. Ce ne sont que conséquences sur le comportement d'un insulaire britannique encagé métalliquement.
Reprenons l’auto. L'introduit faible d’esprit y est dès aussitôt dépossédé de lui-même et tout à trac possédé par la machine, deus ex machina ! Le couple homme-auto perd sa part d'humain. Il devient strictement mécanique. La tête-homme se mue alors en corps-machine. La technique a gagné. L'appareil sans coeur, ne pourra se demander s’il doit ou pas punir un enfant qui court après un ballon. Elle l'écrabouille sans état d’âme du plus profond de ses soupapes. Elle n’a pas la reconnaissance de la bielle en quelque sorte.
Si l’heureux possesseur d'un permis de port d'arme agit comme certains détenteurs d'un permis de conduire, au feu vert il peut flinguer et tout ce qui bouge fait cible.
Certains parents à pieds revendiquent la sécurité de leur chair-progéniture. Mais dès le volant, le phénomène se produit. Ils jouent leurs vies à ‘Qui Fonce et Double est un homme f(m)ort’. Sa famille aussi.
Jules, toujours l'esprit d'à propos scientifique, suggère pour de rapides progrès utiles à la technologie, que nous en devenions l'âme en investissant l'objet ?!?
(30): MON BOUCHON : familiarité adaptée à notre propos de circulation. Ca ne fait rire que lui.
(31): CROTTE FRAICHE : Danger ! Lapsus ? Ne pas confondre avec ‘Une côte fraîche dans le Rhône!’ Celle-ci se déguste sur zinc à l'heure du manger.
A ce propos, je voudrais souligner à l'intention de certain la vulgarité qui consisterait à croire que l'on peut tout se permettre en la matière. S'originaliser désespérément un pseudo talent d’art dit conceptuel et rendre exposable un malodorant colombin, ne prédisposera jamais Colombine à en devenir la maîtresse.
(32): LES FAISEUSES D'ANGES : Que le mot est donc joli ‘Faire des anges’. Un rêve ! Ca doit être beau le rêve d'un enfant que ces faiseuses n'ont pas angélifié.
Certains mots ou expressions agréables cachent de tristes réalités. Un souteneur, par exemple. Petit, je me disais que cet homme valeureux qui s'occupait si expressément de dames seules, leur prodiguait travail et protection, devait être quelqu'un de bien admirable. Imaginez ma déception plus tard face à ces imprésari pour péripatétiputes et qui se sont surnommés eux même les ‘Hommes’. Tiens, puisqu'on en parle ‘le Code d'honneur’. Chouette, hein ! Dans un certain milieu on peut traduire ‘tu fermes ta gueule tout seul ou on t’y donne un coup de main’. La loi du silence quoi, l'omerta des pigeons qui frissonnent de la plume. Ce silence là est vraiment d'or et impose ces fausses lois pour de vraies peurs.
(33): AVANCE : Nous pouvons évidemment douter du soleil que nulle technique humaine ne maîtrise alors qu'une montre, surtout une suisse, ne peut trahir notre confiance. Ne pas prendre l'Helvétie pour la lanterne qui nous guide vers la toute bonne horlogerie.
(34): NOTAIRE : Je vous demande pardon une fois pour toute, de ces atterrants légers badinages de corps de garde de gendarmerie, mais j'ai promis une transcription intégrale. Toutefois, l'honnêteté nous oblige à signaler que, si la modification du sexe des clercs, profession envahie par la gent féminine, donnent un peu d'humanité aux poussiéreuses Etudes, appellation déjà rébarbative pour le cancre que je fus, elle rend difficile la compréhension de cette fine plaisanterie. Le corps féminin, aussi beau qu'il soit, offre moins de prise à cette blague éculée.
(35): CONTROLE D'IDENTITE DE ROUTINE : Attention, il n'est pas question ici, de ceux qui se meuvent en Rolls ou campent dans le luxe de grands hôtels palaces 5 étoiles du sud. Ils sont rarement tutoyés, visés par aucun contrôle de routine. Tout compte en banque présumé important rend le racisme impraticable, fait saluer le politique et le commerçant, transforme le bougnoul en arabe, voir en Emir s’il puise la noblesse de ses origines en forant le désert.
(36): CANARD AUX AILES DEPLOYEES : Surréalisme journalistique qu'apparent. Pensée profonde ? Non ! A mon avis, Jul'X a voulu faire de l'esprit. La réflexion obscure, déchiffrable aux seuls initiés, ne s'accorde qu'à ceux ayant déjà établi une notoriété basée sur leur propre affirmation d'un immense génie dans le cadre d'une harmonisation avec une mode de pensée. Moins ils sont clairs, donc plus obscurs (conf. cette phrase) plus leur crédit d'intelligence supérieure s'accroît, confirmé par le hochement de tête et les regards complices et sérieux de leurs disciples qui eux, et eux seuls, peuvent suivre la messe. Si de plus, par la mode de pensée en cour et que ses propos difficiles se compliquent d'un accent épouvantable, c'est le délire. Sa situation est faite, son avenir assuré. Rien à voir donc, avec notre pauvre gendarme, gourou à l'accent marseillais et dont les origines et la formation policière ne lui confèrent aucune référence supérieure. Elles poussent plus à se taper sur les cuisses qu'à provoquer une inconditionnelle admiration.
Vous voyez nos intellos-bien-pensants suivre en rang serré notre Gendarme dans une manif incantatoire et branchée. Tous les petits coqs derrière le poulet ? Un fou-rire fou.
(37): TOILETTES : En français ‘vécé’. Initialement parlant, lettres anglaises dont la gloire et la notoriété, sont dues plus à la fréquentation du lieu qu'à Winston Churchill. C'est un Anglais, je sais bien, mais lui, au moins, on a compris à quoi il servait. Quel mec ! Il aurait pu être des nôtres.
(38): MOUCHOIRS EN PAPIER : Pardon ! En français, lire ‘Kleenex’.
(39): ENVIE D'ETERNUER : l'explication peut être due à la très controversée mémoire des cellules. Le mouchoir étant destiné à s'essuyer le pif de morveuses conséquences sternutatoires, nos cellules n'en ont sans doute pas encore programmé une autre utilisation, d'où réaction.
Jules se croit également obligé d'ajouter ce qui suit, sous sa seule responsabilité, bien entendu : ‘Si la feuille de journal découpée et proposée à l'utilisateur des toilettes publiques de ‘campagne d’avant’ était moins hygiénique, elle pouvait cependant, grâce à sa résistance supérieure, éviter quelques perversions. Moins traversable que le papier classiquement présenté en rouleau, le doigt restant à l’abri, la découverte accidentelle de plaisirs conséquents, n'existerait alors pas, dans une utilisation répétitive fréquente et forcenée, corrélativement aux obligations consécutives aux fonctions digestives (ouf !). Il y a fort à parier alors que non seulement le taux de la natalité française ne serait pas en baisse, mais aussi que celui des M.S.T. ou autres éraflures infectées, ne progresseraient pas. C'est ainsi que de l'Huma au Quotidien les journaux, toutes tendances confondues, apporteraient en deuxième main et par un effort involontairement commun, leur contribution innocente à la Société Française en Reproduction.
(40): COUé ET SA FAMEUSE METHODE : Les bien-pensants, les intelligents s'en sont moqués. Il faut dire que pour la plupart, le persiflage est leur seule créativité. Lui, le Coué, il avait compris que le bonheur était en nous, que chacun avait le pouvoir de se le stimuler, de se vaincre techniquement les idées noires. Mais il n'était pas un mystique indien, pas l'élève d'un mage oriental. Qui aurait dans ces conditions ridicules put le prendre au sérieux avec ses mots simples ? Il ne savait pas se vendre. Il lui manquait les services d'un grand communicateur. Il continua à s'appeler Coué. Un petit bourgeois pharmacien de province, ça manque de méthode, de logique médiatique, ça fait pas rive gauche. Coué ! Je vous jure… Ce n'est vraiment pas porteur, merde quoi !
(41): AU JOUR DU GRAND SOIR : Que cette réflexion ne vous surprenne pas ! Jules m'a expliqué que le soir était toujours précédé par un jour qui lui offrait sa naissance. Encore la logique du temps qui passe. Le fait que ce soir là fut plus grand que les autres, ne changea rien à l'affaire. Comprenne qui pourra. Il est vrai, que je ne suis pas révolutionnaire.
(42): FORTUNE : Beaucoup se sont créés au profit de purs militants, établissant un commerce sur les bases d'un sentiment à la mode. Ils deviendront non par profit mais par convictions intimes les plus grands défenseurs d'une pensée politique. Un fonds de commerce, surtout à Paris, vaut bien une messe même païenne.
(43): COURIR : L'avantage évident de la lâcheté, c'est de pouvoir éviter l'obligation salutaire et vitale d'un entraînement à la course à pied. Il suffit tout simplement d'accepter d'emblée la loi de celui qui crie le plus fort.
(44): EXECUTION : Terme révolutionnaire accrédité par de nombreux médias. Il donne à beaucoup d'assassinats politiques, exécutés justement par des mouvements de lutte qui s'auto-légitiment, d'une parure d'authentique Loi d'exception immanente. Entre autres exemples du même tonneau, dans une ‘action directe’, ses membres ont ‘arrêté’ des otages.
(45): DERNIER NEZ : Dommage qu'il faille l'écrire. C'était plus joli phonétiquement. C'était l'espoir.
(46) DEMOCRATIE : cherche mariage POPULAIRE ! Deux jolis mots pris séparément. L'amalgame est une puissante alchimie politique. Vous prenez de la démocratie à l'Etat brut que vous réduisez dans un mortier. Jetez une pincée de populaire et vous obtenez un philtre de dictature à faire absorber aux peuples confiants pour expulser les humeurs malignes de ceux qui suçaient son sang de prolétaire exploité ‘et que vive la Liberté !’.
(47) ECHO : Un seul cri qui résonne sur des obstacles, se répète et donne l'illusion sonore d'une majorité criarde. Mirage acoustique très connu des ‘minorités agissantes’ aux missions libératrices. Leur hurlement unique et agressif fait écho sur les Médias et résonne d'une Chaîne à l'autre, donne une déformation d'information de mouvement populaire, provoque sur des millions de gens le sentiment confus d'être les seuls à ne pas en faire parti, ou tout au moins, à ne pas partager ce sentiment apparemment général et évident.
(48) CAMARADE : Au temps déjà lointain de notre révolution, celle du bicentenaire, Camarade s'écrivait Citoyen. Aujourd'hui s'orthographie Pote.
(49) ERREUR : Je me suis souvent demandé si ceux qui chez nous dans le calme de la grande réflexion universitaire ont eu en charge le modelage intellectuel de Pol-pot et lui ont fait comprendre les désastres capitalistes, admirer les grandes révolutions libératrices des peuples opprimés, peuvent être décemment joyeux aujourd'hui après le sinistre monôme que leur disciple ébloui a mené consciencieusement dans son magnifique pays ?
(50) OPINER DU CHEF : Une façon pour moi de reprendre de la hauteur sans dominer Jules. Plus j'opine dignement, plus on peut penser, vu de l'extérieur, que je comprends ce qu'il m'explique, et qu'éventuellement je peux le reprendre et corriger ses erreurs. A mon avis, ça ne changera pas nos rapports. Jules n'étant pas garçon à se laisser impressionner par les opineurs, du chef ou non. Mais moi, j'ai moins l'impression de passer pour un con aux yeux des gens qui nous entourent.
(51) DEUX GAULES : Est-il à ce point étonnant de constater que le nom de l'homme qui a le mieux incarné notre pays pour ce siècle, son culot, son génie, sa provocation constructive, le goût de son territoire et de ses fromages ingouvernables soit phonétiquement nos origines? Si l'écriture est différente ‘de Gaule’, un coq ça a deux ailes mon Général et vous avez déjà eu les étoiles bien avant d'y monter.
Combien de ceux qui nous gouvernent aujourd'hui, lui ont reproché, pour libérer la France de sa présence, ce qu'aujourd'hui ils attribuent à son génie. Ils auraient pu attendre un peu. Même les grands hommes meurent un jour. Ils honorent dans l'amnésie celui dont ils ne pouvaient supporter la comparaison.
(52) L'ETAT VAQUANT A LA FRANCE : Le mot n'est évidemment pas volontaire, vous vous en doutiez bien sûr. C'est vrai, on se justifie, et hop ! Comme ça, on se sent un peu moins coupable.
(53) CLOCHE : Puisqu'on parle de nous, tintons à l'appel des élus de nos coeurs prêts à se peindre en vert dans le bon ton politique. Ils attendent volontiers d'en tenir une deuxième couche, le vert opportuniste, et préconisent la larme en coin d'écologie la protection du vert-nature. Une façon d'un peu se fleurir l'urne. Arrêtons-nous de sonner quand ces tristes bedeaux nous tirent sur la corde avec musique de chanvre. Que chacun s'occupe au près de son arbre, tranquille, et la chlorophylle sera bien gardée sous une couche d'ozone protégée du pet méthanique des bovins aux champs.
(54) REEDUCATION : Pas sous la tutelle du Ministre de l'éducation nationale. Pour éduquer, il faut un professeur. Mais, pour rééduquer, il faut un militaire, un flic ou un commissaire, mais politique celui-là. Ce qui prouve que dans certains pays, la police ou l'armée ont un niveau de culture très supérieur au nôtre. Exemple à suivre, quand la seule imagination qui préside aujourd'hui est de comparer ou de copier ce qui se fait ailleurs, comme si les autres tenaient forcément la vérité… Pourquoi pas, au fait !
(55) GOULAG : Gorby, le commis voyageur, brade très cher du baume politique à déculpabiliser. Prix Nobel de sa paix qui règne toujours dans les hôpitaux-asiles aux folies contre-révolutionnaires et prisons politiques. Caïd béni des occidentaux en quête de bonnes consciences. Il a inventé la transparence, l'eau chaude n'existant pas encore aux robinets de tous les Russes. La liberté des aquariums dirait un poisson de mes amis.
Jules me dit :
- Je suis prêt à l'applaudir des deux mains. D’une seule ça fait gifle méritée ou ça bat l'air. Après s'être entraîné, mis au pied du mur de Berlin, piochera-t-il celui des goulags ? Prisons de glace pour esclaves décérébrés, Glasnots translucides aux regards sympathisants, maisons toujours closes pour ses pensionnaires, coupables des rouges.
(56) BOUCHE ET TROU DU CUL : Il y a aussi les dents ! Des gencives indépendantistes, assistées par le scorbut, les boutent hors de leur bouche. Elles laissent celle-ci à son ultime fonction, le passage d'une plainte ou d'un appel au secours étouffé par le soleil, la distance et la couleur d’une peau vide de chair.
D'ici à quelques années, par le jeu de l'évolution des espèces, ces mêmes affamés se reproduisant quand même, ne seront plus dotés que d'un tout petit trou de cul d'oiseau et d'une minuscule ouverture buccale pour le passage d'un souffle court et d'un grain de riz. Au-delà de leur mer dépoissonnées, la plupart de nos tribus occidentales se gratteront un gigantesque anus par fesses admirables et bailleront d'une énorme bouche au travers du gras de leurs lourdes bajoues. Depuis ces pays à économies faibles mais à la fréquentation minérale enrichissante, les gras dictateurs aux palais somptueux militairement bien protégés, nous inviteront à danser au rythme du tam-tam des ventres creux.
(57) OREILLETTES : Jules dixit, qui s'empresse, à la relecture de ce rapport, d'ajouter ‘c'est plus agréable que de causer avec ceux qui à tout bout de champs vous tapent familièrement sur le ventricule’.
(58) LA GRAVITE : Comme son sens l'indique, c’est un problème sérieux. Et comme la tarte, elle trouve sa meilleure recette en utilisant les pommes. La pomme est le fruit qui a le plus influencé notre existence en provoquant sur deux hommes, notre unique ancêtre et un de ses descendants, un petit jeune, des conséquences inattendues.
Tout d'abord, le pépin. Il y a eu cette pomme d'Adam qui lui est resté en travers de la gorge. Il a mis l'homme au travail, ce que la femme lui reproche le plus souvent possible, histoire d'oublier ses mémoires d'Eve. Et puis, la science, la découverte, en un mot la bosse d'Isaac provoquée par la chute de la pomme de Newton. La vérité enfin ! L'attraction universelle était née et se révélait au monde par le KO technique de son découvreur. Un autre en eut eu une légère migraine, lui il y trouva la gravité. La découvrir permettrait bien plus tard de s'en arracher car personne, aussi ingénieur soit-il, ne peut partir de quelque chose qui n'a pas encore été inventée.
(59) RECUEILLEMENT : Dans ses succursales terrestres, toutes confondues, église, mosquée, synagogue et autres temples, les représentants du Patron ont écrit sur la porte close ‘Oh toi Pèlerin qui passe, ici on ne reçoit que sur rendez-vous ou à heure fixe au culte ! A Dieu et à bien tôt !’ Pendant les heures de fermeture le Café Du Commerce sur la Place reste ouvert.
Les clés du Saint-Pierre de chez nous, le portier-comploteur céleste, restent frileusement accrochées à sa ceinture pendant qu’il entonne en coin une bouteille d'un nectar divin.
Quand ton âme assourdie des fureurs extérieures, veut trouver un peu de paix et de force en ses lieux, il lui reste les monuments mystiques et glorieux où la seule architecture attire les bermudas à fleurs sur cuisses roses. Des touristes goguenards ayant acquittés au près des marchands le droit de visite, commentent à haute voix la légende historique, rameutent le troupeau pour la visite guidée, éblouissent de photos les vierges maternelles serrant fort sur leur Saint un enfant Jésus étonné de bientôt se faire crucifier pour ça. Ils fossilisent un Dieu vivant pour cathédrale-musée. Enfin, avant de libérer la nef à l'ombre lumineuse et apaisée des vitraux, plantent un cierge superstitieux aux pieds déjà trop chauds d'une statue indifférente.
Si tu es douloureux, que ton coeur ou ton corps ont faim, froid, soif, les employés de Dieu ne te permettront pas de te réfugier chaleureusement en sa maison. Ne pas salir un lieu où l'on a plus le temps de chasser un diable voleur d'un coup de balai charitable.