blog de pierre

‘pinions sur rue
et
autres textes

 

 

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4ème DE COUVERTURE

       La lutte est trop inégale entre l’ancienne goélette qui se barre toutes voiles dehors, louvoie entre les îles pour éviter d’être arraisonnée et sabordée, et une puissante flotte de yachts mafieux plus armés qu’une armada en guerre et bien décidée à la couler par le fond.

      Est-ce que c’est elle, La Pastourelle, frêle vieille femme, médium et télépathe qui, depuis son ermitage de la Sainte-Baume, tire les ficelles de ces périlleuses aventures, manipule ou influence ‘ses hommes de mains’ ?

      Pourquoi, l’équipage de la goélette, le Commandant, un aventurier des mers, le pirate, un colosse antillais, Ding-Dong le petit cuistot viet et le mousse, l’âme féline du bord, ont-ils enlevé la femme et le fils d’un dangereux parrain de la pègre avec la complicité d’un truand parisien et d’un gros pilote d’hydravion ?

      A Marseille, l’affrontement brutal avec le milieu se poursuivra par une course à mort en Méditerranée. Des cadavres éclatés creuseront leur trou dans l’eau bleue, des bateaux sombreront ou s’échoueront ; pause-escale à Malte, bataille navale jusqu’en Grèce, abordages sans quartier  et gros besoin de cale-sèche à La Ciotat.

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                                                        Jean DAÏX

 

 

         La Pastourelle

 

                                           Roman

 

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 © Éditions @telier de presse 2007

www.atelierdepresse.com

ISBN : 978-2-35310-062-0

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      Aussi loin que je me souvienne, je me suis senti habité, sans trop savoir par quoi d’ailleurs.

      Un jour le Grand Esprit, par une de ses voies aussi impénétrables qu’improbables, se matérialisa pour moi en « La Pastourelle », une femme vraiment incroyable.

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 Ding-Dông

      Salut !

      C’est ici sur mon bateau, La Comète, que je me retrouve le mieux. Un sentiment très curieux que me donne la navigation. Etre au-delà du monde, comme en hauteur. Dominer parce qu’on se sent inaccessible. Plus d’unité de lieu de temps ni d’action. On vogue et on plane, aspiré aux marées de Lune.

      D’aucuns prétendent que ça ne vaut pas le salon spacieux et immobile d’un bel appartement. Mais ça a tout de même de la gueule, et ma Comète est plutôt confortable.

      Seule l’odeur chaude et apaisante d’un feu de cheminée me manque quelques fois à la fraîche.

      Un feu de cheminée sur l’eau ! Une sorte de mec, un Palissy de la marine, qui en pleine mer brûlerait ses meubles puis les planches de son bateau. Pour satisfaire sa flamme, il s’engloutirait par elle. Surréaliste ce feu domestique qui coulerait lentement avec, dans sa lumière menacée, le marin en fauteuil savourant sa bouffarde, les reflets de son œil animé par les braises, comme l’apothéose d’un comédien fou brûlant réellement ses planches.

      Aujourd’hui, c’est la ferraille et la triste matière plastique qui dominent dans la plupart des rafiots. Sauf le mien : du bois, du cuivre, du cuir et un excellant moteur en métal véritable et surtout, surtout, de la toile, beaucoup de toile, pour bien se faire souffler par le vent.

      La Comète ? Quand je survolais la mer, vus d’en haut les bateaux filaient traînant derrière eux leurs traces d’écume comme une comète navigant au travers d’un épais ciel bleu noir transparent jusqu’au profond des étoiles et je me suis donc offert mon rêve : je pilote ma Comète.

      Qui se souvient aujourd’hui de cette curieuse histoire dans le milieu marseillais ? Des bateaux sabotés dans le Vieux Port, un parrain local en fuite, un fichu sale bordel dans la mafia autochtone. Et bien c’était moi… enfin, c’était nous.

      Personne à l’époque n’a su ce qui s’était réellement passé, les véritables raisons de cette affaire, cette débâcle du grand banditisme. Elle a pourtant fait un sacré bruit. Même les flics ignorent encore la vérité vraie. Ils ont longtemps cru à une guerre des gangs.

      Les arcanes d’un événement, les vraies raisons en sont inconnues ; le grain de sable qui fait que quelque fois tout se bloque se détraque et qu’une vie bascule.

      Je pratique souvent le risque, pas pour vérifier mes aptitudes, ni pour susciter la désapprobation de ceux qui se réfugient dans le pacifisme comme on chausse des œillères pour disqualifier le combat et l’effort… non, quand on s’emmerde, à part l’héroïsme, il n’y a rien d’autre de bien sérieux à faire.

      Mais, dans cette histoire, je me suis fait prendre comme un renard qui, la tête coincée dans un grillage, se fait picorer le cul par les poules.

      Je croise au large du Cap Corse ce petit matin-là où, comme toujours, j’aime à m’asseoir à la proue, vider mon esprit. La vie semble encore avoir à être créée, inventée, propre et légère. Je m’harmonise silencieusement avec l’Univers. Les voiles me poussent dans le vent, m’offrent à cette fraîche caresse matutinale. Un bonheur indicible m’envahit comme une prière inexprimée, silencieuse, dont on est certain d’être exaucé.

      L’image de la mère Pastourelle envahit soudain cet instant. Elle s’impose à moi. Sa présence prend une telle ampleur qu’il me faut à tout prix aller la rejoindre dans sa maison perdue du massif de la Sainte-Baume. La Pastourelle c’est sûr, a besoin de moi. Elle m’appelle. Elle exige.

      Cette vieille folle n’a même pas le téléphone ! Immédiatement, je donne l’ordre à Ding-Dông de faire route vers le port le plus proche d’où je pourrai prendre un avion pour Marseille. De là, je louerai une voiture.

      Ding-Dông ? Toute une histoire. A l’époque je naviguais en mer de Chine vers les Philippines. Au loin une épave, un incroyable petit morceau de sampan au milieu de courtes vagues ; il semblait flotter miraculeusement juste au-dessous de l’eau. L’aborder avec mille précautions, de peur que le moindre choc avec mon bateau rompe cet équilibre mortuaire fragile et le fasse couler à pic. Voiles affalées, au moteur, doucement, je viens bord à bord. Des gens gisaient pêle-mêle sur cette méchante coque de noix. Je faisais connaissance avec mes premiers boat people, pendant que les puissants de ce monde se faisaient lécher le cul par quelques courtisans sélectionnés dans le confort abondant que leur octroient leurs pauvres sujets.

      La triste preuve flottante de l’impuissance ONUesque! Je stoppe tout. Un cordage à la main pour rester en liaison avec mon bateau, je me glisse dans le sampan. Tout était mort. Que faire ? Noyer ces corps ? Les laisser poursuivre leur navigation sur ce catafalque, comme une offrande à la disposition de sinistres dieux marins ? Je n’arrivais pas à me décider lorsqu’un râle à peine perceptible me fit regretter d’avoir, sans vraiment le vérifier, décidé que leur immobile puanteur était la preuve indiscutable de leur mort, qu’il n’y avait aucune bonne raison d’aller les renifler de plus près. Quelque chose de l’un d’eux vivait, mais lequel ? Trier dans cette masse infecte de corps entrelacés, coller mon oreille à des bouches putrides, fouiller ce cercueil collectif, chercher de la main un cœur encore actif collé au voile d’une peau tellement sale et visqueuse que l’on n’est plus sûr de ce qui peut en animer la décomposition sous les vêtements en lambeaux gluants. Une vie tenace dans cette pourriture avait quelque chose d’obscène, d’inhumain ; la vision maléfique d’une malédiction : « Vous donnerez naissance à des morts à venir, vos enfants pourriront, vous accoucherez de cadavres » ! Vite, fuir ce drame, retrouver mon bateau, son odeur agréable, sa douce sérénité, pratiquer la joie de vivre, m’obliger à oublier. Je me demandais surtout où prendre appui pour hisser mon survivant à bord. Aurait-il réussi à échapper à l’horreur, pour finir noyé par mes soins attentifs ? Achevé par son sauveur ! La Camarde aurait l’humour noir et la vie serait plus mutine encore. Après mille efforts, je résolus parfaitement mais involontairement le problème de ses futurs ex-compagnons ; coulés à pic purement et simplement dans le mouvement pour assurer mon appui afin de jeter à bord de la Comète mon petit viêt,… et moi à la baille avec ces baigneurs si cadavéreux. Etrange impression d’approvisionner les requins alléchés qui tournaient patiemment à proximité depuis une pas si belle lurette que ça. Accroché à mon fil, j’allais bien finir par en appâter un, plus fin gastronome que ses petits camarades, un qui préférerait un petit blanc frais aux jaunes faisandés. Le susdit gourmet se manifesta trop rapidement. Un sympathique squale aux petits yeux fixes, visiblement désireux de tailler une bavette avec moi, me rappela que je faisais le poids prévu par le règlement de la pêche à l’homme, et qu’en conséquence il ne me rejetterait pas, méprisant, sur mon bateau. Je volais très vite le long de mon filin vers une glorieuse position allongée sur le plat bord, les mains en sang, déchirées par la corde, le corps intact, les pieds vivement levés vers le ciel. Dieu soit loué la peur m’a été plus rapide que le poisson.

      Ainsi, je fis la connaissance de Sammy Yang qui devint mon bonhomme à tout faire sur la Comète. Après une vive remise en état, des vitamines de pilules naturelles, un bain propre, un tour de sommeil convenable, un cassoulet en boîte sertie personnellement à Castelnaudary, un grand verre de vin de chez nous, il ne pouvait que me raconter sa galère.

      Sa vie est une partie de celle de son pays. Sa grand-mère paternelle avait épousé un Chinois. Sa grand-mère maternelle plus avisée, avait opté pour un cuisinier français. Son père lui a transmis son héritage de connaissances en médecines orientales et de fausses citations de Confucius pour grandir toutes ses petites pensées.

      Sa mère lui a enseigné la vraie cuisine, la française, astucieusement corrigée par la cuisine sino-vietnamienne ; étonnant ! Avec moi, il apprit à naviguer. Quand le repas est prêt, n’ayant pas prévu à bord de cloche pour le coq, il hurle à la volée « ding-dong, ding-dong, ding-dong… » Cette onomatopée à la jolie sonorité chinoise nous a soufflé son surnom.

      Comment se retrouve-t-on un jour en train de crever sur un esquif ? Je laisse à tous les pseudo-humanistes de masse la responsabilité de leurs dictatures, de leurs explications, de leurs tristes justifications. Sa famille a été en partie massacrée par ceux qui voulaient le pouvoir en se servant largement dans une idéologie de la liberté collective obligatoire. L’autre partie de sa parentèle était avec lui dans la croisière vers le droit à la liberté de fuir ; espoir qui offrit le sampan à la cruauté de pirates de circonstance. Coincés entre les salauds indifférents de la politique et ceux cruels du brigandage, les braves gens de la famille de Sammy Yang n’ont plus qu’un seul représentant vivant « Ding-Dông ».

      Depuis il refuse de quitter le bord. Il ne remettra un pied à terre que sur le sol d’un Viêt-nam, peut-être moins populaire, mais sûrement plus démocratique. Il rêve chaque jour d’embrasser papalement son pays, de s’allonger, le ventre ou les reins collés au sol, les bras en croix comme une étreinte mystique qui se confond à l’amour, en union totale avec la terre de ses ancêtres.

      J’ai bien peur que sa vie ne se termine sur ma Comète que le hasard lui a librement désignée.

      Au terme de sa route, si elle restait maritime, l’habitant permanent de ma fausse étoile veut alors être immergé au grand cimetière des marins anonymes pour que son corps, soluble dans l’eau de mer, dans ce vaste linceul, caresse les rives de son pays et donne du vague à l’âme à sa mémoire.

      C’est agréable les amis ! Ils vous demandent toujours des services impossibles. Mon cuisinier lui, veut finir au bouillon.

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La Vieille

      Pauvre jeep ! L’escalade de la côte qui mène chez la mère Pastourelle n’est pas de tout repos pour ses quatre grosses roues, même motrices. Elle glisse, bondit, dérape, s’accroche. Chaque roue semble avoir une vie indépendante, essaye de s’agripper aux parois de la montagne. Quand une d’elle meule chaudement le sol ou creuse le vide, elle confie aux trois autres le soin de me hisser vers le sommet de ce chemin de croix. Un véritable « rompecul », comme dit la Pastourelle ; vertige d’escalade mécanique. On doit mériter cette montagne mystérieuse, atteindre enfin à l’Esprit à la force de ses mollets ou plutôt de ses essieux.

      Il existe un chemin plus praticable par la route puis une bonne piste ; plus long mais moins spectaculaire. Mon angoisse pour la Vieille s’amplifie avec le temps qui passe. Dès qu’elle me fait le coup de la télépathie, j’ai très peur que sa dernière pensée ait été pour moi.

      Cette vieille sorcière a des pouvoirs dont je n’arrive pas à me libérer. Elle m’a totalement « emmasqué », comme on dit en Provence. Que je résiste à son emprise, elle me le fait aux sentiments. Que ça échoue, elle me rappelle ma dette. C’est vrai ! Sans elle, pour connaître mon histoire, il faudrait vous caler sur une fréquence d’outre-tombe. Je me demande toutefois si le repos éternel ne serait pas plus confortable à mon âme méridionale.

      La moto de Patou est déjà là. Ce mec passe sa vie à voyager sur cette énorme Harley-Davidson flanquée de grosses sacoches en cuir. Son saxo protégé dans un vieux sac à parachute s’accroche à l’arrière de sa bécane quand il n’y souffle pas un blues, l’instrument planté dans le mufle. Le saxo est là, pas de musique aujourd’hui.

      La Pastourelle a recueilli ce colosse antillais quand il avait douze ans. Il a sans doute été le premier à recevoir son bip-bip télépathique. Je peux dire avec certitude qu’il a immédiatement tout laissé tomber, tout lâché. Si à cet instant il avait soulevé de terre une fille pour l’embrasser sans se pencher, la pauvrette se serait retrouvée sur le cul.

      A tous les coups on a peur du pire et elle se portera comme sa montagne provençale quand aucun salopard ne lui a foutu le feu. Moi, pauvre pomme, je vais encore lui obéir en la maudissant…

      Et puis merde ! Si elle ne nous a pas fait la mauvaise plaisanterie de nous attendre pour nous offrir son dernier souffle, elle pourra m’hypnotiser, hurler, pleurer même me menacer d’aller ad patres occuper la place laissée libre en me guérissant, je retourne séance tenante sur mon bateau après avoir bu son pastis maison et m’être goinfré de sa formidable cuisine méridionale… et, après la sieste obligatoire, je vais reprendre la mer. J’y suis cette fois parfaitement bien décidé.

       Voilà tout ce qui me passait par la tête avant de pénétrer la fraîcheur conservée dans sa vieille maison de pierres sèches. A l’heure bénite où les cigales joyeuses se chauffent le ventre, la maison semble s’allonger à la sieste puis s’étirer pour boire à la petite fontaine à vasque d’où coule une source. Des iris violets fusent noblement de la base des murs, portés par leurs longues feuilles vertes. Un vent léger cueille des parfums et vous bise les narines. De petites fenêtres trouent les murs épais, surveillent la Sainte-Baume et aspirent un peu de sa lumière. Cette ambiance a quelque chose d’étonnamment rassurant. L’amour règne en maître ici. Il n’y a d’ailleurs jamais eu de porte fermée à clé ; juste en été le rideau bruyant de grosses perles en bois. A l’instant précis de franchir très vivement le pas, frontière subtile entre la masse de lumière et un frais rayonnement de pénombre, vous êtes devenus inoffensifs. C’est un lieu imprenable par les peurs, les haines ou la méchanceté qualifiée. C’est le royaume d’une vieille femme magique, sans âge. On ne peut l’imaginer autrement qu’elle est aujourd’hui, pareille à ce qu’elle fut hier, sans doute depuis très longtemps, son fichu foulard noué sous la pointe derrière la tête.

      On ne peut même pas supposer qu’elle puisse s’appeler autrement. Comme ces gens au nom prédestiné à leur état, Monsieur Cocu, par exemple. Elle doit descendre des pâtres de Haute-Provence. Du pastor au pasteur, du berger au pâtre, de la brebis au troupeau, des alpages plus élevés vers Dieu, une femme accrochée à une vieille branche de son arbre généalogique a dû prendre un jour, il y a bien trop longtemps pour la mémoire indifférente des hommes, la fonction de pastourelle et ne fut plus connue que sous ce nom.

      Son âme si légère ne fut jamais lestée par la vie. Chaque fois qu’elle vous ouvre son cœur, on prend peur qu’il ne se libère tout droit vers le ciel. La Pastourelle nous survole modestement mais tellement de sa grande élévation spirituelle que moi, piètre marin pétri de défauts à voile, j’ai l’impression de naviguer ma vie à cent mille lieues sous mémère.

      Quand vous quittez le soleil, l’ombre s’obscurcit davantage. J’accommode. Mes yeux se reposent sur les personnes présentes. La Pastourelle, menue dans ses jupailles de paysannes provençales, se tient bien droite à l’abri imposant de son Patou. En face d’eux, je devine une jeune femme qui doit être jolie. Je me compose la mine décidée du mec avec qui on ne plaisante pas. La Pastourelle pose son regard sur moi et toutes mes résistances s’évaporent à sa chaleur. On est là pour elle :

– T’en as mis un brave temps à t’amener !

– J’étais en mer, figurez-vous. Si vous vous décidiez à installer le téléphone, j’aurais pu appeler pour…

– Pour pas venir ; t’es pas fada ! Que là je te tiens. Tu pourrais pas m’embrasser dis, grand bon-t’à-rien.

      La prendre dans ses bras, toute petite, toute frêle sous sa blouse noire serrée à la ceinture par un tablier; poser ses lèvres tendrement sur ses joues, près de sa bouche, dans son souffle, pour recevoir une décharge de bonheur, de sensualité asexuée faite d’amour massif. C’est un bout de femme que l’on serre contre soi pour s’y réfugier. Un bonheur d’homme libre d’être encore un enfant, une chance inouïe d’être des siens. Et elle s’ébroue et vous gronde, heureuse d’avoir ressenti votre bien être.

– Salut Patou, ça va ?

– Solide Commandant.

– Vé, les bazarettes, quand vous aurez fini de papoter, vous autres !… Jeannot, viens-toi ici que je te présente la petite Hélène, qué !

– Enchanté !

– Ne mens pas mon beau ! me coupe encore la Pastourelle. C’est grâce à elle que t’es là.

– A cause, serait plus juste, j’en ai peur… Quand me ferez-vous venir seulement pour vous ?

– Ça te ferait plaisir que j’aie les gros soucis ?

– Mais, non…

– Vaïl, c’est pas demain la veille du jour mon petit. A moi, tu vois, y peut rien m’arriver que la vie me protège, qu’elle me colle dessus comme l’arapède.

– En êtes-vous si sûre ?

– Peuchère, je te crois ! Les hommes ne me peuvent rien contre. J’attends seulement de partir un jour ou l’autre, déjà que je croyais pas de venir si vieille. Le bon Dieu y me protège de la folie humaine ; et toi que je préserve personnellement par mes prières, tu vas m’aider l’Hélène.

– Faut voir !

– C’est tout vu ! Assoyez-vous qu’on cause tranquille.

      Nous trouvons naturellement notre place autour de la table où trône la vieille bouteille de pastis, de vieux verres et une carafe de terre cuite pour l’eau fraîche prise à la source. Notre vieille hôtesse nous sert lentement, avec son application habituelle pour tout ce qu’elle fait. Nous trinquons et nous nous rafraîchissons en silence.

– Alors madame Hélène ?

– Je dois quitter la France avec mon fils.

– Et c’est tout ?

– Mais oui, c’est tout.

– En quoi puis-je vous être utile ? Avez-vous peur en avion ou seule dans un train?… Problèmes d’argent, de papiers ?

– Il faut que je disparaisse… discrètement.

– Ah, je vois ! Vous êtes recherchée par la Police.

– Pas du tout !

      Je ne voyais pas bien ce que l’on attendait de moi. Patou aussi commençait à s’agiter sur sa chaise. Cette force de la nature ne peut rester immobile qu’à table, lorsque ses mâchoires fonctionnent, que son estomac est en fête. Mais là, inactif, il s’agace :

– Ecoutez Commandant, personne la cherche encore. Mais faut qu’on se l’enlève avec son petit et qu’on les passe par-dessus les frontières à travers des problèmes qu’à côté, notre fuite mortelle d’Afrique avec vous à moitié canné, c’était que dalle question dangers.

       Patou est un homme concis et direct. Il va au fait, sans fioritures. Ce n’est pas le mec qui vous dit au moment de mourir que tout va bien, plutôt : « T’as plus pour des lunes mec ! Avant de canner qu’est-ce qui te ferait plaisir ? »

« De vivre ! »

« Pas le temps de dire des conneries ! Si t’as un besoin, grouille. Tu bafouilles du cœur, t’es sur la réserve d’oxygène et t’as l’âme à quai pour l’enfer ».

      Il peut aussi vous apaiser : «Te casse pas gars ! La mort ça n’arrive qu’une fois dans la vie. Dès que t’as donné, t’es peinard. Tu risques plus rien ! ». Pour lui, il vaut mieux savoir où on en est, dans la mort ou l’ailleurs.

      L’homme est aussi pétri de bon sens ; il est amoureux fou de l’instant. Sa philosophie : « Hier, c’est fini ! Demain, on verra ! Là, c’est maintenant ou jamais ». Il ne se souvient jamais de l’intérêt du passé.

      Enfin, là où on se cherche des raisons de se plaindre ou de se faire plaindre, lui découvre celles de se réjouir. Son amour de la vie et de ceux qui la composent viendrait d’après lui du sentiment de communauté joyeuse et accueillante que procurent à leurs originaires les îles aux soleils. Il n’a jamais voulu, ou pu, m’expliquer ce pluriel.

– Tu vas comprendre mon petit Jeannot, rien de bien compliqué pour toi. La petite Hélène ci-présente est séquestrée prisonnière par son mari à Marseille, et…

-  Pour une séquestrée, je lui trouve un je-ne-sais-quoi de femme libérée !

– J’ai pu m’échapper.

– Bravo ! Alors plus de problème, on passe à table et demain matin je navigue à nouveau.

– Pas sans elle !

– Ma chère Pastourelle, quand on est roulée comme elle, la solitude est un état temporaire. Un bon mec sera toujours prêt à lui filer un coup de main où et quand elle le voudra.

– Fais pas le grossier, tu veux !

– Elle est mignonne, Commandant, c’est vrai ! Mais là, ça lui sert pas.

– Mon seul problème, Monsieur Daïx, c’est mon fils.

– Hé ! je ne suis ni conseiller conjugal ni assistante sociale.

– Même s’il ne me refusait plus que je parte, mon mari garderait mon fils. Il me tient.

– Pourquoi, y’a des lois non ?

– Non ! me répond sèchement la Pastourelle pour qui tout ce qui touche à la justice des hommes est suspect.

– Voyez Commandant, de longue, son mari la tient ferme pourquoi ils sont à lui, elle et son minot. C’est sa propriété personnelle à ce saligaud.

– Elle est libre aujourd’hui, non ?… Elle va à la Police, prend un bon avocat et fait pleurer le tribunal sur ses malheurs. Si le Juge porte aussi des robes dans le civil, c’est tout bon, son mec l’a dans l’os… à condition toutefois qu’elle puisse prouver qu’il…

– Vaïl, toi quand tu te refuses à comprendre, hein !

– Quoi ! Elle obtient officiellement la garde de son mioche, et une pension alimentaire en plus. L’affaire est jouée, réglée et… et voilà ! Et pour vous ma bonne Pastourelle, quoi de neuf ?

– Prouver ? Impossible ! Mon mari est un homme craint et très violent. Jamais personne ne témoignera contre lui.

– Qu’ils témoignent pour vous alors !

– Où est la différence ? Etre pour moi, c’est parler contre lui. Qui en prendrait le risque ? De plus je ne veux pas que mon fils soit élevé par lui et devienne un voyou, vous m’entendez ! Quant à son argent, je m’en fous ! Je veux m’enfuir, loin, très loin de lui et de cette maudite ville… Madame Pastourelle m’a promis votre aide.

– Elle a eu tort !

– Elle a toujours raison Commandant !

– Tu nous perds du temps Jeannot… Voilà comme je vois les choses…

– Attendez, vous !… Que vous ayez des dons, et que ceux-ci vous informent des soucis et des drames de tous les « autruis » que vous voulez, c’est votre problème. Je ne sais pas pourquoi c’est votre problème, mais je veux bien croire qu’il existe une bonne raison et que cette raison m’échappe. Que vous croyiez nécessaire de me faire profiter de ces informations, je préférerais que vous vous en absteniez, mais soit ! Que vous vouliez absolument que je plonge dans des situations insensées pour régler des saloperies qui ne me concernent pas, je commence parfois à en avoir assez, mais passons encore. Mais que vous vous croyiez capable de trouver les solutions, alors là, permettez-moi de vous dire, avec tout le respect que je regrette de vous devoir, que vous vous mettez le doigt dans l’œil aussi profondément que possible étant donné votre petite taille quasi insignifiante.

– Bou Diou, ma què testard ! Respire un bon coup, et donne-la ta solution que tu rouspètes comme un gros niston trop gâté.

– Pour cela, il faudrait que je connaisse toutes les données de l’affaire.

– Alors là, y’a pas de problème mon petit. Hélène va te dire toute la situation exacte, comme elle se présente.

– Bon, je vous écoute.

      Et je découvre enfin avec émotion le piège que me tend ma chère Pastourelle : mettre un terme à une belle histoire d’amour qui commença quand les géniteurs d’Hélène, de braves gens simples et grecs, l’envoyèrent dans leur ancienne colonie, l’ex-Massalia, pour poursuivre des études universitaires. La charmante en profite pour suivre surtout près du Vieux Port un petit gars bien de chez nous, voyou et tout, dont elle tombe amoureuse et enceinte. Depuis, ce gentilhomme entreprenant, jouit… disons d’une certaine notoriété. Elle m’explique que, quand elle l’a épousé, elle ignorait que c’était une petite frappe ambitieuse qui voulait se tailler une grande place au soleil de la Canebière, et qui y a très brillamment réussi. Il a pignon sur rue et est plus respecté que respectable. L’ingénue m’assure n’avoir pas compris de quoi était fait son mari. Il était beau, plutôt tendre au début, lui apportait un confort inconnu jusque là… patin couffin, et comment il l’a éblouie, et comment ça a duré jusqu’à ce que…

– un beau jour le méchant loup-garou s’est révélé et vos beaux yeux se sont dessillés.

– Ce n’est pas drôle. Un jour effectivement, par hasard d’ailleurs, j’ai découvert un homme violent, cruel, impitoyable avec ceux qui lui résistaient. Il m’a durement fait payer cette découverte. Il a même cru au début que je l’avais espionné.

– Non ?

– Pourquoi l’aurais-je fait ! Je ne savais rien, moi… Je ne soupçonnais même pas qu’il y avait quoi que ce soit à savoir.

– Admettons ! ensuite ?

– Comme je n’avais rien à avouer, même sous les coups, il a fini par admettre que le doute était possible. Mais au cas où, il m’a interdit de sortir. Maintenant, j’ai ma chambre à part et je dois m’occuper de notre fils et uniquement de cela. Je n’ai pratiquement plus de rapport avec lui.

– Pratiquement ?

– Parfois… il… enfonce la porte de ma chambre dans la nuit… quand il est énervé. Ma résistance doit le doper. Il se défoule de toutes les manières. Rien ne doit jamais lui résister.

– C’est ce qu’il croit !

– Bravo Commandant ! Ça c’est causé. On va lui montrer à ce tocard.

– Vous dites que vous ne sortez jamais ?

– Très rarement ! De toute façon, si j’en obtiens la permission après mille humiliations, c’est accompagnée par un de ses hommes. De toutes manières, il garde mon fils à la maison, alors…

– Vous, vous me racontez des coups.

– Pourquoi dîtes-vous ça ?

– Vous êtes là aujourd’hui… Comment dans les conditions de vie que vous dites, avez-vous pu attendre ici jusqu’à mon arrivée ?

– Madame Pastourelle m’a fait prévenir que vous seriez là ce matin sans faute.

– Evidemment ! dit la Pastourelle, comme si ses visions allaient de soi.

– Evidemment ! Suis-je bête… Et alors ?

– Alors, j’ai pris le risque de semer mon garde du corps. Je vais certainement le payer très cher, mais il fallait que je vous voie. Vous voir de visu, a insisté Madame Pastourelle.

– Ça, c’est bien un de ses pléonasmes. Elle croit pouvoir compter sur certaines de mes faiblesses pour me faire agir.

– J’ai drôlement raison, pas vrai mon petit ?

      Cette vieille foldingue reste convaincue que l’homme agit moins par conviction que pour satisfaire ses instincts. On ne peut que lui donner raison, sauf bien sûr en ce qui me concerne. Comme si c’était mon genre de me mettre en valeur devant une trop jolie fille. Il est bien connu que je suis généralement plus sensible à la douleur des femmes qu’à leur physique.

– Alors grand mécréant ! Ça valait pas la peine de te faire retourner ici ?

– Je vais vous dire, ma bonne Pastourelle. Je commence à entrevoir la situation, sauf deux points pour lesquels j’apprécierais extrêmement que l’on veuille bien me fournir quelques petites explications. Le premier : comment, vous qui ne quittez jamais votre montagne, êtes-vous entrée en contact avec dame Hélène ? Et la deuxième, vous allez voir, trois fois rien : je me demandais, à tout hasard, si vous ne me prendriez pas, mais alors là vraiment, pour un con totalement lobotomisé ?

      Si cette affaire était seulement ce qu’on veut bien me révéler, Patou suffisait largement pour la régler avec ses grosses pognes de velours. Je sens qu’on va me fiche dans un merdier tellement pas possible que je ne suis pas prêt de me défaire de son odeur. Je connais bien la Vieille ; elle a dû suggérer de taire une donnée importante :

– Allez, vaïl ! Dis-lui-toi mon Patou, que t’étais pas pour qu’on oublie de lui en parler.

– Voilà, Commandant. On vous a dit toute la vérité vraie, à un détail près, quoi !

– Une omission, quoi !

– Affirmatif !

– La forme pervertie d’une vérité féminine ; alors ?

– Son mari est un mec du milieu.

– Je crois même avoir pigé que ce n’est pas le genre simple coursier, petit soldat ou porte flingue, hein ?

– Plutôt le genre général de Division.

      Et voilà l’os ! En gros, on me demande d’organiser une attaque contre un des patrons du milieu, de lui rapter son môme et sa bonne femme, et on n’admettra jamais qu’on me prend pour un demeuré.

– Avec toi mon Jeannot, c’est toujours la même chose, y faut te convaincre. Forcément, on ruse, on finaude, on se contourne ton sale caractère, on perd du temps à s’expliquer. Dis-toi bien qu’on fait ça parce qu’on t’aime bien nous autres, pour te préserver, pas te choquer d’entrée ! Ça nous ferait du mal et tu regretterais d’avoir refusé. Et comme t’es plus têtu qu’un âne borné, tu tournerais tout dans ta caboche à te la faire péter, mais rien que tu reviendrais pas. Alors… Ah, t’es pas facile à vivre, tu sais !

– Ben voyons ! Et au besoin, mais seulement pour mon bien-être moral, on me piège à mort.

– C’est ta faute ! Si de suite t’étais d’accord, ça serait tout simple et plus rapide.

– Je ne suis pas particulièrement pressé d’aller me faire flinguer par une bande de truands, figurez-vous.

– Malin comme t’es, c’est pas demain la veille du jour.

– Flagornez pas, la Mère.

– Basta, ça suffit !… Y’a un petit que le malheur lui vient et sa pauvre mère risque plus que la mort pour se retirer de la sale vie de son père. Ça ne vaut pas que tu te risques un peu de peau ça, non ?

– Dites-moi, ma chérie de la Sainte-Baume, dites-moi comment vous êtes entrée en contact avec Hélène. Je suis très curieux de le savoir.

– Tu me sais comme je suis sensible à…

– Encore vos visions ? D’accord ! Mais comment est-elle là, elle ? Vous ne pouviez pas exercer sur elle vos talents « télé-patéthiques ». Vous m’avez dit un jour ne le pouvoir que sur les gens qui vous connaissent, grâce à la projection mentale de votre image comme signal d’appel ; alors ?

– Je vais tout te dire ; j’étais allongée, tu sais sous le gros platane là qui me fait beaucoup de l’ombre. Un bel après-midi nous venait. Je méditais sur ma chaise longue.

– Bon, vous faisiez la sieste. Et alors ?

– D’un coup, tè ! qu’est-ce que je vois pas ? Elles étaient là devant moi. Je fermais-mi les yeux. Le soleil dans leur dos m’empêchait de bien les connaître. Mais la voix qu’appelait m’était pas si inconnue que ça «Madame Pastourelle !… Oh, Madame Pastourelle, réveillez-vous !» Je m’entrouvre les yeux, et vé ! qui je vois pas là devant avec une autre personne, hein ! Qui ?… Je te le demande ?

– Oui, bon ! qui ?

– Ta Femme !

– Quelle femme ?

– La tienne, couillon !

– Anne ?

– Qui tu veux d’autre, t’es bigame maintenant ? C’était elle-même en personne avec la petite Hélène.

– Arrêtez d’appeler Anne ma femme. Non seulement nous n’avons jamais été mariés, mais nous ne vivons même plus ensemble.

– Tu m’agaces, mon Jeannot ! Quand on se fait deux petits avec une personne, et que de plus ces beaux pitchouns y z’ont ton nom, elle est ta femme. Et me contrarie pas avec ça, que chaque fois tu me tournes les sangs.

– Ouais !… C’est surtout autour du pot que vous tournez, et le pot c’est pas un de mes rôles préférés… Alors Hélène, votre nom de famille, s’il vous plaît !

– Je m’appelle Hélène…

      Subitement, la Pastourelle observe avec un intérêt passionné la croissance de ses arbres. Patou, lui, se mire distraitement dans le cambouis de ses ongles de motard.

– Hélène…

– Un peu de courage, vous y êtes presque mon petit.

– Satangéli ! me lance-t-elle comme un enfant qui profère un gros mot et recule son visage pour parer une baffe inévitable.

– Vous… vous voulez dire que vous êtes la femme de… Antoine Satangéli ! Antoine Dominique Pascal Satangéli ?!?… Vous voulez rire, non ?

– D’être sa femme ne m’amuse plus depuis bien longtemps, Monsieur Daïx. C’est malheureusement la vérité.

      Ce type est un tueur, un pégreleux féroce, un des pires salopards que la Sainte Terre Marseillaise de la Bonne Mère ait enfanté. Une vraie célébrité à l’époque.

– Tu saisis bien qu’il faut tirer le petit et sa mère de là.

– Attendez un peu vous ! Tout ça est… admettons! Mais qui sommes-nous pour décider que cet homme n’a pas le droit de garder son fils avec lui ? C’est son père après tout !

– Après tout seulement ! Là, t’as raison. T’aurais dû faire l’avocat toi, tu sais ! C’est pas cocagne que la loi fasse le service du vice, pougnace que t’es !

– Il n’est pas question de ça. La nature dont vous vous prévalez tant, fait qu’un père a des droits sur son enfant. C’est normal ! Et puis, qui vous dit que l’autre là, la jolie petite nitouche aux grands yeux noisette, ne nous monte pas un bateau.

– Toi, t’es obsédé par la navigation.

– Répondez à ma question !

– Je sais, un point c’est tout ! Et tu sais que quand je sais, je sais…

– Je sais.

– Mais toi là, à soupçonner le monde, tes brusques inquiétudes aux droits paternels d’un Satangéli, c’est pas la trouille des fois qui te serrerait les fesses et t’assécherait le cœur devant la misère d’une brave femme de mère si douloureuse ?

      Et voilà, qu’y faire ? Elle a raison. La peur ça ne prévient pas. On ne se méfie pas et elle jaillit de la fermentation de notre mauvais fond pourri comme une grosse bulle noire à la surface d’un cloaque, humide comme votre peau est moite. Si la situation était moins grave, je dirais qu’elle me fait marrer cette vieille bique. Ce n’est pas elle qui va se colleter avec un des plus dangereux représentants de l’honorable pègre marseillaise. Oh, je sais très bien que je vais y aller comme en quarante, mais sans mettre la fleur au fusil. On est toujours trop jeune pour mourir vieux après avoir survécu à près d’un demi-siècle de vie. Elle va me piéger une fois de plus avec une belle injustice que la société ne peut régler avec ses armes légales. Les lois étendent leurs protections du vulgum pecus jusqu’au maffieusum parrainus qui s’en sert aujourd’hui pour en vivre à l’abri, profiter et prospérer en dehors d’elles. Ils sont quasi intouchables. Comme en politique, leurs hommes de main servent de fusibles. Rien ne peut être retenu contre eux, le principe de responsabilité notoire est pratiquement inapplicable. Alors ? Et bien la Pastourelle a trouvé une arme aussi marginale que celle des salopards : NOUS ! La Vieille a tissé sa toile ; comme une araignée sympathique et intuitive, elle tire sur le fil accroché à nos cous, nous relâche sur des injustices à rectifier, des humiliations à adoucir, des victimes à sauver. Pour elle, c’est la caresse de la main de Dieu, pour nous les coups de poings diaboliques de tous les Satangéli du monde. Chacun recevra selon son mérite… Toute une histoire !

      L’existence de cette femme n’est pas facile à croire. Cette vieille provençale, guérisseuse, sourcière recherchée, médium, douée de pouvoirs étonnants, totalement croyante, forte de tous les amours de Dieu pour l’Homme, ne serait pas crédible même dans un conte de fée. Mais alors, cerveau d’une bande d’aventuriers, c’est beaucoup…

      Une fois, elle nous avait lâchés sur une petite affaire, très simple au début, en apparence en tout cas, mais qui s’est brutalement détériorée. Elle est venue m’inspirer dans cette situation désespérément mortelle. J’ai eu la sensation tellement forte de sa présence que j’aurais presque pu la voir et la toucher. Ce jour-là, j’ai su ce qu’elle représentait. Mais « qui » représente-t-elle ? J’ai toujours su que la présence sur Terre de gens exceptionnels était la preuve d’un Etre Supérieur. Ces gens, on en entend tous parler. Mais à part quelques charlatans qui font leur pub, en connaît-on vraiment ? Des intermédiaires aussi discrets que puissants sans doute, mais des intermédiaires. Alors, intermédiaire, donc ! Entre nous d’un côté… et de l’autre, hein ? Qu’y a-t-il de l’autre ? La foi le sait, la Pastourelle l’incarne, et du coup pour moi c’est beaucoup plus concret. La foi je peux l’embrasser en la serrant dans mes bras. Sinon, quand elle me fout la paix, je réalise en mer mes rêves esthétiques d’espace et de beauté.

       Là, j’ai l’impression d’entendre la rotation de la Terre bruissant dans l’Univers. Je suis au repos de musiques naturelles, dans la plus belle des ambiances où viennent se purifier toutes les rumeurs du monde. Je vis à l’abri bienfaisant de splendides rivages que repousse éternellement le mythe des marées qui reprennent leur souffle à la Lune et remontent inlassablement à l’assaut des terres. Je vis exalté au cœur de la pleine puissance du large, de la bonace au tumulte furieux des mers en colère.

      L’été sur ma Comète, la température est idéale comme une caresse estivale sur tout le corps. J’approche d’une calanque, cassures de roches blanche blonde ou rouge, plantées de rares petits pins noueux agrippés vertigineusement à la pierre abrupte et surplombant une courte plage brillante où s’enfoncent lentement les petites vagues légères de la Méditerranée. L’eau est limpide et dessine avec le sable et les rochers des variations étonnantes de turquoise de bleu de vert, parfois troublées par le passage vif ou nonchalant de poissons de roches.

      Mon bateau paraît suspendu par transparence quelques mètres au-dessus du fond. Derrière, dans un ciel aux couleurs chaudes de soleil, l’horizon n’existe plus. Les odeurs mêlées de mer et de Provence effluvent de partout. On perçoit tous les sons au travers du chant continu de troubadours qu’une fée un jour transforma en cigales.

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Monsieur Henry

 

      Je dois élaborer une première esquisse de plan d’attaque. Il me fallait entrer dans l’intimité de Satangéli.

      Pour aller jouer les cow-boys chez lui, il était indispensable de se préparer avec méticulosité, de repérer les lieux avec Patou et Monsieur Henry en soutien ; lui aussi il allait falloir le décider à nous rejoindre.

      Si l’action fut notre quotidien, elle est devenue notre point de ralliement quand Patou fait la route au hasard sur sa vieille Harley ou visite ses familles – le pluriel d’un homme débordant de santé et d’affection – et que Monsieur Henry vit officiellement de son bistrot à Pigalle.

      On peut l’imaginer sans grand effort, l’Henry. Toutes les tables sont occupées. Aux murs sont accrochées des photos de gens célèbres qui les lui ont personnellement et nominativement dédicacées… grâce à un faussaire de ses amis. C’est du plus bel effet sur la clientèle. Pour sa réputation et pour sa gloire, je vous recommande tout particulièrement celle que lui a dédiée le Général de Gaulle « à notre cher Emile Henry » pour services (notez le pluriel) rendus. Notre mémoire et notre reconnaissance ne peuvent en être que la seule récompense possible. Amicale admiration ». Et c’est signé « Charles de Gaulle » ; pas beau ça ! Il faut oser quand même. Mais c’est bien connu, plus c’est gros…

      Quand un client l’interroge, il prend l’air mystérieux du mec choisi par le destin, se recueille au plus profond de lui-même vers de terribles souvenirs, pour une minute d’un silence auto-commémoratif. Puis, d’un regard, d’un signe de tête négatif il se désole de ne pouvoir toujours pas en parler. Le tour est joué ; même les flics en sont gênés, c’est vous dire. Truand d’accord, mais toujours au service de la France, ‘ Fermez le ban’, Marseillaise et tout le toutim ! Alors, on ne peut que respecter et admirer en silence l’ombrageux homme de l’ombre.

      C’est le coup de feu ! Expression curieusement valable avec au choix l’Henry bistrot ou l’Henry canaille. Quelques clients à l’apéritif collent au bar et attendent leur tour. Ils jettent un coup d’œil agacé aux dîneurs prenant leur temps pour finir un café ou recompter l’addition. Ils se redressent légèrement et fixent le serveur pour bien lui signifier que la table qui va se libérer, c’est la leur, à eux, c’est leur tour ! Alors, avec un sourire goguenard vers leur impatience, les braves gens, loin de lâcher la table de toutes les convoitises se re-commandent un café précédant un Bas Armagnac que l’on humera et savourera, accompagné d’un bon gros cigare méticuleusement sélectionné dans l’humidificateur présenté par le garçon.

      Maître de cette atmosphère qui le réjouit, je devine Monsieur Henry traversant « sa Salle » avec cette nonchalance rayonnante et légèrement détachée propre aux commerçants cossus qui détiennent toutes les clefs de la boutique où prospère leur lucratif négoce, ou à celle du voyou notoire sûr de sa force et de son obscure impunité. Pour lui, c’est la réputation de la crapule qui fait celle du restaurateur chez qui on a sa « cantine » comme disent les gens simples des quartiers chics.

      Il avoue, pour une fois, cultiver délibérément et en argot, ce côté secret et sulfureux qui excite tant la curiosité du bourgeois légalement affairiste, comme le désir équivoque chez les femmes d’ennui. Et il en abuse le bougre. Il gratifie ses clients d’un signe discrètement amical, presque complice, qui leur caresse l’ego. Un salut terriblement guetté, attendu, nécessaire quand on avait confidentiellement dénoncé à ses invités son passé chargé et inquiétant. On baisse alors légèrement la voix pour laisser entendre que l’on est au centre des confidences de cet homme du milieu. « Un ancien de Centrale » mon Cher ! Allons, allons, soyez rassuré chère amie, moi il me connaît… » Alors, fin psychologue « il » salue chacun de ses convives payants, comme au cinéma quand il est entendu, entre complices, de ne rien laisser paraître de son degré de connivence.

      La notoriété de Monsieur Henry tient sur ce sentiment de danger inconnu et frelaté que les gens aiment à éprouver en sa présence. On s’encanaille toujours un peu en étant chez lui. Ça aiguise l’appétit, assèche légèrement la gorge dès que se passe un événement inattendu ou bizarre dans « son rade ». Mais ça, ça fait ses affaires ; il n’est pas tendre envers le portefeuille gonflé de ses gogos. Une « roteuse » supplémentaire, curieusement, çà lui met du beurre dans les épinards ce qui ravit son percepteur invité permanent tous les 14 du mois à la table 18. Les gens sont si impatients de se faire tondre chez lui qu’il n’y a plus de raison, si ce n’est celle de garder le tour de main, donc pour la beauté du geste, de leur casser les coffres. C’est à vous détourner un véritable artiste de sa primo-vocation.

      Le téléphone sonne, le barman décroche : « Allô ! »… Il soulève le combiné vers son Patron : « C’est pour vous M’sieur Henry ». Henry n’accélère pas le pas. Il n’est pas homme à se précipiter au coup de sifflet et se prend un air impénétrable, se dirige lentement vers l’appareil, interroge son Barman d’un geste. Celui-ci acquiesce d’un hochement de tête significatif. Henry fait semblant de réfléchir un instant, prend le téléphone et, énigmatique :

– Oui ?

– C’est moi !

      Dans la salle, sous son regard, le bruit des conversations se ralentit, les couverts se figent. On fait semblant de continuer à parler mais on ne veut qu’entendre. Exercice difficile qui fait dire de nombreuses bêtises et provoque de superbes taches.

      Monsieur Henry écoute son interlocuteur, les yeux dans le vide. Concentré, il ne prononce pas une parole. Au bout d’un court instant, d’une voix éteinte :

– Je vous prends dans mon bureau… tiens Marcel, tu raccrocheras.

– Il se compose le visage du gangster en affaire. Un regard circulaire, pour vérifier la présence éventuelle d’un intrus qui aurait échappé à sa vigilance et il disparaît comme au théâtre, côté cour. Dans son bureau, plutôt la chambre-bureau où se traitent d’habitude ses « affaires », de cœur aussi, un immense sourire s’ouvre sous son grand nez. Ses petits yeux ronds brillent de malice. Son visage ovale, aux ombres creusées de formes et de rides, coiffé à plat de cheveux noirs, s’éclaire de satisfaction. Monsieur Henry n’est pas le dupe de son numéro, mais il ne s’en lasse jamais.

– Excusez d’avoir coupé, mais j’étais en salle.

– Oh, je suis navré… j’aurais dû penser que c’était l’heure de pointe, bien sûr… où avais-je la tête ?

– Ben voyons ! Allez, je suis quand même content de vous entendre M’sieur Daïx.

– Moi aussi Monsieur Henry, Moi aussi.

– Ça fait une paille, non ?

– Depuis l’histoire du Casino.

– Alors, c’est pour réserver une table ou monter une affaire ?

– Toujours pareil l’ami. La Pastourelle nous a trouvé un os à ronger. Un cas terriblement désespéré, vous pensez bien !

– En ce qui me concerne, l’os, vous savez où elle peut se le…

– A qui le dites-vous ! Mais elle ne semble pas disposée…

– Dommage l’idée est séduisante.

– Un rien inconvenante… Pour le reste, ça semble vraiment important… enfin, elle l’assure.

– C’est important pour qui ?

– Je vous le dirai… J’ai vraiment besoin de vous.

– Mon rade aussi a vraiment besoin de moi.

– Un enfant aussi.

– Connaissez trop mes points faibles, M’sieur Daïx, n’abusez pas.

– Sa mère aussi court un grand risque.

– Je vois ça d’ici ! Un chouette petit minois en larmes qui vous a piégé, amigo, suis sûr ! Le repos du guerrier décoré de la jolie môman s’offrant au héros magnifique, sauveur de l’enfant chéri ?

– Ça va être duraille, l’ami. Pour tout dire, il va falloir casser un de vos petits camarades.

– Je le connais ?

– Personnellement… je ne crois pas. De réputation, sans doute. Mais vous ne jouez pas dans la même cour.

– Bon, accouchez ou raccrochez !

– C’est un patron de la pègre marseillaise.

– Vous êtes cinglé, ou quoi !… Où êtes-vous ?

– Au village de…

– Bougez pas, rancart chez la Pastourelle. Vous en sortirez jamais sans moi. Je les connais mieux que toi ces fils de la grande putasserie.

– C’est pour ça que je vous appelle, qu’est-ce que vous croyez !

– Dites, vous pensez que ça risque d’être très… dangereux ?

– Je fais plus que le penser, oui !

– Certain ?

– Parole de scout !

– Bon ! Faut pas s’en priver alors ; j’rapplique. C’est une affaire de pro ça, les gars !

      Si aujourd’hui il croit devoir nous avouer ne vivre que des revenus de son petit commerce, il reste un marginal respecté dans son milieu ; il vaut mieux être son ami. C’est aussi, un incroyable comédien. Sous son physique un peu rondouillard, se cache un homme déterminé, d’une vitalité stupéfiante. S’il vous sent dangereux, il joue volontiers le gros matou qui ronronne et s’effarouche d’un rien. Il vous fait croire à sa faiblesse pour tomber vos défenses, vous attire confiant et dans le mouvement, avant que vous n’ayez pu réagir, il vous neutralise. Sa vraie spécialité c’est l’effraction sous toutes ses formes, même à l’explosif indiscret.

      Peu d’armes de poing, blanches ou à feu, n’ont de secret pour lui. Dans le fond, c’est une véritable canaille, avec le sens profond d’une ancienne forme d’honneur.

      Curieusement, cette crapule ne supporte pas que l’on fasse du mal aux autres, qu’on les détruise de quelle que façon que ce soit. Il déteste la prostitution, le trafic de drogue lui est également odieux. Et surtout, surtout, les enfants sont sacrés pour lui depuis qu’il a quitté l’orphelinat. Il est fidèle en amitié, à la nôtre en tout cas.

      Outre son goût incroyable pour la bagarre, ce n’est pas ce truand, peut-être pas si repenti que ça, qui défendra la pègre. L’esprit de corps il le réserve aux femmes.

      Monsieur Henry est l’Homme-Paradoxal type, aussi bien physiquement que mentalement.

      Sa rencontre avec la Pastourelle, quand avec Patou ils m’ont arraché à l’Afrique et caché dans sa maison pour qu’elle me soigne, a, comme pour nous tous, bouleversé son existence ; comprendre et accepter la nécessité d’agir pour les autres. Son état d’esprit le livrait pieds et mains liés à la Vieille. Comme Patou, il ne se pose plus vraiment de question. Encore que pour Patou c’est différent, c’est un inconditionnel. Il l’aime comme la mère qu’elle a remplacée très tôt et, pense-t-il, avait besoin d’un fils ; il l’a adoptée. Un échange quoi ! Deux libertés farouches ont su créer une complicité quasi familiale.

      Avec moi, elle a joué sur mes révoltes. En fuite sur mon bateau, loin de ces aberrations humaines, je me justifiais à ne plus pouvoir rien faire. Les horreurs vous paraissent plus théoriques, comme allégées quand on leur tourne le dos, que l’on avance au loin d’elles. Je ronronnais peinard à intellectualiser le bonheur et les mille façons de sa conquête. Protégé par la mer, je ne me mouillais pas.

       Cette Sorcière a immédiatement compris le profit qu’elle pourrait tirer de cette petite équipe ; faire de nous son bras d’honneur, et paf ! tiens pour la bêtise, celui-là pour la méchanceté, celui-là encore pour la rapacité et un bon gros dernier pour la cruauté, l’arrogance et l’humiliation des faibles.

      Pardon pour cet éclat, mais ça fait du bien ! Pour l’honneur, son bras armé… D’ailleurs, je me demande souvent si, comme Siva ou Vichnou, je ne sais plus, notre vieille déesse personnelle n’en possède pas d’autres… de bras.

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Aux armes !

La Marseillaise

 

      Depuis le matin, nous observions la Résidence des Satangéli. Nous voulions vérifier les renseignements fournis par Hélène. Nous ne doutions pas de leur précision, mais elle n’avait jamais envisagé sa maison sous l’angle de la préparation d’un coup de main ; ça vous change sacrément le point de vue.

      Chez la Pastourelle, nous avions littéralement mis Hélène sur le gril. Il fallait qu’elle nous raconte tout, sa maison, les systèmes de protection humains et techniques, les hommes de main de Satangéli et surtout les affaires ou du moins ce qu’elle en savait ou croyait en savoir.

      Notre déception fut inversement proportionnelle aux renseignements qu’elle put nous fournir. Visiblement, elle vivait dans un monde dont elle ignorait pratiquement tout.

      Elle savait la maison protégée par un système de sécurité particulièrement élaboré, mais elle ignorait tout de son installation et du comment le neutraliser. Elle n’avait même pas la plus petite idée d’où on le commandait ou simplement le nom de la société installatrice. Elle pouvait quand même nous affirmer une chose encourageante : il était réputé infaillible aux dires de son consommateur averti de mari. Les indésirables que nous souhaitions devenir, n’avaient qu’à bien se tenir… à l’extérieur.

      Quant aux hommes qui protégeaient Satangéli, elle nous assura tranquillement qu’ils étaient redoutables et spécialement bien entraînés.

      Elle compléta ces renseignements encourageant par un plan relativement bien détaillé de la maison et de son parc. Elle nous indiqua sa chambre et celle de son fils. Finalement, le seul résultat positif de plusieurs heures d’interrogatoire, nous apprit où l’on pourrait les trouver ensemble, sauf si Satangéli la punissait de sa fugue et lui interdisait son enfant. Ce détail risquait de nous obliger à investir deux lieux situés de part et d’autre du bâtiment.

      Dans le fond, pas de vrais soucis. Il nous suffisait de pénétrer, sans savoir comment, dans une propriété que nous ne connaissions pas, sans en situer du tout les protections, de traverser un parc redoutablement gardé par on ne sait qui, de trouver une bonne femme et son mouflet dans deux endroits différents complètements opposés, de les réunir et enfin, tranquillement, de nous évaporer dans une belle nuit étoilée et marseillaise. Il n’y avait là vraiment pas de quoi s’en faire, surtout quand on sait que l’hospitalité de l’endroit est assurée par un des mecs les plus dangereux et les plus redoutés de France, de Navarre et des enfers réunis ; charmant, non ? Merci tata Pastourelle : morituri te salut « tante » !

      Comme dit placidement Patou :

– Va pas te plaindre, qu’on sait déjà où se niche le petit trésor.

      Pour lui aussi les enfants sont précieux.

      Nous allions devoir passer en force ; une véritable folie. Mais il nous faudra la faire le plus intelligemment du monde. Ce n’est pas là vantardise de stratège, mais acte de foi.

      Avant d’établir un plan de bataille, il est important de déterminer très précisément le but à atteindre. Seulement voilà, notre problème était double. Il ne fallait pas simplement rapter ces braves gens, mais ensuite faire en sorte de les mettre définitivement à l’abri.

      Pour cela, il nous fallait du temps, donc neutraliser et fixer Satangéli par une guerre locale. C’est à ce moment de la réflexion qu’une phrase d’Hélène m’est revenue à l’esprit pour me souffler une idée : mettre dans le jeu une bande rivale. Elle aurait enlevé le fils et la femme de Satangéli pour lui faire accepter un marché qu’elle lui proposait et qu’il s’obstinait à refuser :

– Vous m’aviez bien dit tout à l’heure, qu’une bande de voyous voulait, avec l’accord de votre mari et fournie par lui, obtenir l’exclusivité de la distribution de drogue dans certaines banlieues marseillaises. C’est bien ça ?

– Oui, enfin, c’est ce que j’ai compris.

– Pourquoi n’a-t-il pas accepté ? Ça semble une offre valable pour lui, non ?

– Je pense qu’ils étaient trop gourmands. Antoine voulait les contrôler et…

– … et donc des profits plus conséquents et un pouvoir territorial plus étendu.

– Oui, c’est possible. Je n’ai entendu que des bribes de conversation, et encore par hasard. Sur le coup, ça ne m’a pas spécialement intéressé vous savez.

– Avez-vous une idée sur cette équipe ? Qui ils sont par exemple, lui demanda Monsieur Henry.

– Non ! Je n’en sais rien.

– Pas la moindre chose qu’elle vous vient à la tête ? Même un seul mot, lui demanda Patou. Un rien de bout de phrase ?

      Elle le fixa un instant et, vraisemblablement, le revit arriver sur sa grosse moto alors qu’elle discutait avec la Vieille en nous attendant sous le gros platane qui offre à une partie de la terrasse, devant la maison, le plus précieux du soleil méridional : l’ombre.

– Si, attendez ! Il me semble qu’il a dit un jour, mais je ne suis pas sûre qu’il parlait d’eux : «ces petits connards à moto se croient tout permis!». Je ne sais pas si…

      Nous tenions nos boucs émissaires, de bons faux coupables vraisemblables.

      D’abord Hélène rentrait chez elle d’où elle pourrait éventuellement nous guider, et éviter d’effrayer l’enfant, surtout si elle pouvait l’avoir près d’elle ; il ne nous manquerait plus qu’il se mette à brailler, cet enfant de salaud. Elle prenait un risque énorme, car Satangéli allait lui faire payer durement son escapade de deux jours.

      On avait beau retourner le problème, il fallait qu’elle disparaisse en même temps que l’enfant. On avait même pensé faire croire à Satangéli que l’enlèvement avait eu lieu en deux temps. Ça l’aurait protégée bien sûr, mais nous perdions la seule personne susceptible de nous guider en faisant semblant d’obéir à la force. Ne croyez surtout pas qu’une fois Hélène entre nos mains cela nous protégerait. Un type comme ça tirera sans hésiter ou fera tirer dans notre joli petit bouclier. Sa femme, il s’en fout. Il ne veut pas qu’elle lui échappe, c’est tout. En revanche, dès que nous tiendrons son fils sous ce qu’il prendra pour une menace, là, nous pourrons sortir et être tranquilles un court instant, très court mais peut-être suffisant. Nous n’avions pas le droit à l’erreur ; on n’attaque pas deux fois des gens pareils.

      La seule arme que nous possédions pour l’instant dans cette aventure, était l’effet de surprise. Qui pouvait penser à s’attaquer à ce type, seulement pour lui piquer femme et enfant ? Tout bien préparer et attendre le moment favorable.

      Dans cette maison, pourquoi tant de protection ? Pour le Patron ! C’est lui et lui seul qui se protège. Mais une crapule, ça vit aussi la nuit. Alors, un soir d’absence, on était justement en droit de penser que, d’une part il y aurait moins de monde, mais que surtout, et c’est bien humain, même pour un garde du corps de salopard, la vigilance baisserait. Il ne nous restait donc qu’à le faire suivre à chacune de ses sorties nocturnes pour que, selon l’importance du rendez-vous, nous décidions ou pas de passer à l’attaque.

      A l’attaque !

      Oui, ça on va y aller. Mais avant, appréciez ma superbe stratégie : j’ai, entre autre chose, retenu une leçon de mes expériences soldatesques passées. Quand on prépare une opération sans informations suffisantes, pour la réussir et sauvegarder les hommes que la vie vous a confiés, il faut se fier, si on en a, à son instinct. Alors, on attend un signe, une inspiration, un truc inexplicable mais que l’on comprendra sur l’instant, et on fonce. Une sorte de feu vert soudain, un effet magique du hasard, nom païen pour miracle quand il est bénéfique.

      La seule chose que je ne puisse déterminer, c’est la date exacte de l’assaut. En revanche, nous avons essayé de tout préparer pour prendre le minimum de risque. Chacun de nous à une mission précise.

      Un jour de coupure électrique dans son quartier, Hélène nous révéla qu’un générateur s’était mis en marche. Son gentil mari, ravi, lui expliqua que même une opportunité adroite d’une grève de gauche ne lui permettrait pas de se faire la belle, Hélène, sans être repérée. « La mise en route de ce générateur de secours est automatique », s’enorgueillit-il. C’est un relais du système de sécurité alerté électroniquement par la baisse brutale de tension qui lance aussitôt l’appareil. Et clap, moteur ! La coupure n’excède même pas quelques dixièmes de seconde. Ça ne nous laisse pas de quoi faire le tour du propriétaire.

      Comme nous l’a fait remarquer ce bon Monsieur Henry : « Un générateur qui tourne, ça se signale, mon gars ». Il lui restait alors à apprendre à notre nouvelle complice comment le neutraliser pour faire croire à une panne de fonctionnement. Le truc, provoquer deux coupures accidentelles dans le quartier, une pour le sabotage, l’autre pour l’assaut.

      Avant qu’elle ne retourne au domicile si cruellement conjugal, nous sommes convenus de la date de la première coupure. Le bruit de l’engin lui permettrait de le situer. Le temps que EDF se hâte lentement pour rétablir le courant, elle pourrait, nous l’espérions très fort, se diriger à l’oreille et plus tard préparer son sabotage pour le jour J. Monsieur Henry toujours poète, lui apprit à faire de belles étincelles. Elle devait dévisser quasi totalement un petit boulon retenant un fil électrique. Dès la mise en route et aux premières vibrations, la vis tomberait d’elle-même, libérerait le dit fil qui rejoindrait un de ses petits camarades plus ou moins en antipathie électrique et tous deux, en conflit, court-circuiteraient la belle mécanique.

      Une fois rentrée, elle n’aurait vraisemblablement plus la possibilité de communiquer avec nous. Arriverait-elle à pénétrer dans le local ? Les exercices sur le générateur de la Pastourelle seront-ils suffisants ? Il nous restait à y croire, à croiser les doigts et à serrer les fesses.

      Il nous fallait aussi convenir d’un signal pour la prévenir que nous passions à l’attaque. Nous avons simplement décidé d’incendier le transformateur qui alimente tout le quartier. La baisse de tension brutale déclenchera la mise en route automatique du générateur, donc sa panne, donc le noir propice à notre intrusion. C’est la grosse sirène des pompiers – voilà des gens sur qui on peut compter – qui nous préviendra tous de l’heure de l’attaque.

      Pour suivre Satangéli dans ses déplacements, personne n’était mieux désigné qu’Anne. Anne Roquevaire, ma soi-disant femme, comme me l’impose la Pastourelle. D’abord, c’est un juste retour des choses. Après tout, c’est elle qui nous a embarqués dans cette galère.

      Ça m’a fait plaisir de la revoir. J’ai pu passer un soir chez moi à Aix-en-Provence où elle habite toujours dans notre appartement avec nos deux enfants faussement jumeaux, Marion et Prosper. C’est un moment suffisamment rare et délicieux pour faire taire mes doutes et mes arrière-pensées sur le fait qu’elle apporta cette mauvaise histoire à la Pastourelle pour, je veux le croire, me faire revenir quelques jours ; sans se l’avouer, ou surtout me l’avouer.

      Pourtant, quand je lui propose un peu de temps en commun prétextant les enfants, son invraisemblable orgueil me rembarque brutalement et me repousse au large. Elle me rappelle nos accords : moi, je navigue côtièrement avec eux pendant leur congé, un point c’est tout. Les faux jumeaux sont ravis, moi aussi malgré un petit grain de regrets et de frustrations. Ces femmes « libérées » sont indispensablement inutiles. Ça, je l’ai sur le cœur, il faut qu’elle le sache. Et dire que je m’étais, entre autre, fait marin pour mieux espérer la voir finir par m’attendre plantée en l’air sur son rocher aux vagues, arrosée d’écumes. Je voyais les vents de la mer souffler sur son corps, ses jolies formes révélées par de vaporeux vêtements terminant en flou sa silhouette de voiles noirs… J’avais dû me tromper quelque part, et la Provence n’est pas en Bretagne.

      Ceci bien dit, j’ai toujours énormément de plaisir à me promener dans ma ville natale, grande capitale de la Provence, des arts et du Monde intelligent. Pas de mauvaise foi S.V.P. C’est indiscutablement sûr ! Seul un chauvinisme incroyable peut ne pas reconnaître honnêtement cette ville comme la plus belle. Si elle se prête de bonne grâce aux visiteurs, elle est surtout faite pour y vivre. Ce n’est pas l’écrin d’immenses monuments à touristes, mais un centre harmonique de bien-être enchanté de mistral.

      On ressent fortement que le monde tourne autour. La douceur de vivre, même la température y est si idéale qu’il faudrait à mon avis inventer le degré provençal par une correspondance simple : 0° Provençal pour 15° Celsius. Si ce sympathique Celsius qui, comme son nom l’indique était suédois, a détrôné ce pauvre Fahrenheit pour imposer une échelle de degré provisoire, c’est tout simplement qu’alors son évolution scientifique n’était pas suffisante pour accéder au degré Provençal. Je peux vous dire qu’à 15° Celsius, donc 0° provençal, nous autres du midi, on se caille. Allez demander à un malheureux petit suédois glacé de comprendre ça.

      Le temps est enfin venu, pour le cœur de la Terre, de se remettre clairement à battre. Debout mes chers compatriotes ! Debout fils des félibres ! Fort d’être les enfants de cette ville bénie de Dieu, montrons à tous les sauvages qui nous entourent, c’est-à-dire le reste du monde, que leur civilisation misérable a tout à apprendre. Ils peuvent enfin tourner leurs yeux inquiets vers nous en toute tranquillité, pour y trouver les modèles non-américains dont ils ont tant besoin : en tout et pour tout, une supériorité chaleureuse incontestable, tempérée par un mistral de modestie qui la rend accessible. Et tout cela bien que quelques malfaisants aient exterminé de superbes pinèdes qui couronnaient la ville, à coup de H.L.M., et qu’une bonne équipe de rugby n’y ait pas encore trouvé sa gloire.

      Le rôle d’Anne ne s’arrête pas à nous alerter d’une longue sortie de Satangéli. Etant journaliste et photographe, il faudra qu’elle accrédite, par voie de presse, notre histoire sur la bande de motards qui aurait attaqué la villa d’un des patrons du milieu marseillais, dans le style : « Aurions-nous à faire à une nouvelle guerre des gangs ? » S’ensuivra un photomontage floue d’un groupe de motards sur fond de maison de caïd, avec en arrière plan le transformateur qui crame. Dans l’article, la journaliste développera une information « non confirmée par ailleurs » selon laquelle la bande aurait en fait voulu enlever la femme et le fils de cet homme d’affaires sans histoires reconnues avec la pègre internationale, etc. Elle finira son article, sans doute, mais non sans humour, en se demandant ce que peut bien faire la police pour la défense de « ces Honorables Citoyens ». Une bonne journaliste prépare-t-elle son article avant l’événement ? Pour le sien en tout cas, tout était prêt avant le scoop.

      Normalement, ça devrait déclencher une bonne bagarre entre Satangéli et cette bande de motards que nous n’arrivons toujours pas à identifier. Il n’est jamais très facile de manœuvrer ou de mouiller des gens que l’on ne connaît pas. D’autant plus que, pour finir tout à fait de convaincre le père Satangéli de la véracité de cette histoire, on a décidé de lui faire par venir une photo d’Hélène et de leur fils, prise sur une moto, et lui conseillant d’accepter le marché. Mais, pour être crédible, il faudrait que nous soyons absolument sûrs de nos informations. Je dois prendre contact avec cette bande ; Patou m’indiqua la solution.

      Si la Pastourelle possède des dons vraiment extraordinaires, le problème est qu’elle veuille bien s’en servir. Je ne cherche pas spécialement à en profiter. Mais là, le temps nous presse et ma demande est relativement simple, sans danger pour personne. De plus, elle ne pose pas de « difficultés techniques » pour cette vieille sorcière sauf pour sa pseudo-morale.

      Je lui raconte mon plan par le détail et elle, elle essaye de le visualiser. Selon ses dires, si elle se concentre correctement, elle voit apparaître les différents protagonistes, donc les situe :

– Alors la Mère ?

– Rien.

– Comment ça, rien !… Concentrez-vous que diable !

– Jeannot ! N’invoque jamais le Démon, bon Dieu !

– Excusez-moi ! Mais vous me mettez en rogne aussi ; ne me dîtes pas que vous n’avez rien vu, c’est impossible.

– Je te le dis.

– Une dernière fois !

– Rien, quoi !… Rien tout court ! Rien de rien !

– Vous mentez !

– T’as pas le droit.

– Pas le droit ?

– Tu sais bien ! Je dois pas user de mes pouvoirs contre personne. T’as pas le droit de me le demander, pas toi !

– Donc vous avouez que vous mentez. Vous avez parfaitement vu cette bande de sales cons. Mais au nom de je ne sais quelle incertitude suspecte dans l’utilisation intègre de vos pouvoirs, vous ne me révélerez pas l’endroit où ils se planquent.

– Tu sais bien ! Je ne dois ni je peux, pas même je veux les utiliser contre un quelqu’un.

– En fait, vous voulez bien nous envoyer à l’abattoir au nom de ces drames que vous croyez avoir pour mission de résoudre, mais sans vous impliquer. Pas question pour vous de savoir de quelle façon on va les résoudre. Surtout si on risque d’utiliser la violence.

– C’est comme ça !

– Voulez que je vous dise : vous êtes spirituellement faux-cul, voilà !

– Tu me fais du mal Jeannot.

– Ne jouez pas les naïves ma chérie. Vous savez très bien que vous nous demandez de régler toutes ces situations, parce qu’aucune solution douce n’est humainement possible.

– Je le sais bien mon Jeannot que ça me mortifie. Chaque fois que je vous sais dans l’action, je me tourne les sangs. Et me dis, vu d’ici bas, que le bon Dieu pourrait régler ces problèmes en personne, si on peut dire.

– Voilà une bonne idée ! Toucher Lui s’en un mot.

– Eh non, c’est pas possible, ça ! S’il ne le fait pas Lui-même, tu penses, c’est qu’Il a une bonne raison, et que cette raison elle me dépasse de très haut.

– Mais alors, c’est clair… attendez… Vous êtes pardonnée d’avance, absoute de fait. S’Il fait Lui-même appel à vous grâce à tous ces pouvoirs qu’Il vous donne, c’est bien pour que vous vous en serviez, non ?

– Ouaih…

– … Et pour que vous vous en serviez avec le discernement que Dieu Lui-même vous reconnaît et vous inspire, d’accord ?

– Où tu me mènes, là ?

– Quand vos visions fonctionnent, vous admettez que c’est comme une permission divine.

– C’est une question que je me pose souvent. Peut-être veut-Il éprouver ma maîtrise ?

– Ou votre confiance en Lui !

– Arrête d’essayer de me manipuler, grand couillon. T’as un peu trop tendance à prendre le bon Dieu pour un jobastre.

– C’est que je ne suis pas toujours sûr qu’Il ait eu de bonnes raisons de créer le ciel, la Terre et surtout l’espèce dite humaine.

– Té vé, tu rigoles de tout toi, que des fois tu me fais froid dans le dos.

– Dans le dos ? Ma franchise légendaire ne me le permettrait pas.

– Je vais te dire mon petit : tu es le produit nocif de l’accouplement d’un jésuite glacé qui se serait roulé dans la neige d’un goulag sibérien avec une dialecticienne communiste.

– Paix mon amour ! dis-je en l’embrassant et la gardant contre moi. Dites-moi où je peux trouver ces mecs ; si vos visions vous les montrent, bien sûr.

      Elle ne me répondit pas.

– Vous m’entendez, dites !

– Ta voix oui, mais j’entends plus ton cœur.

– J’ai les ventricules pudiques.

– Et pourquoi tu dois tant le savoir ? me dit-elle visiblement troublée, mais pas vraiment convaincue de la qualité de mon élan de tendresse.

– Parce qu’il me faut tout savoir d’eux, sinon mon plan risque d’échouer. Et, si je me plante, vous savez ce que ça veut dire pour Hélène, pour son fils et puis pour nous ; et c’est bien pour ça que nous sommes là, non ?

– T’es un rusé mon Jeannot. Un véritable renard instable… mais c’est non !

– Je n’insiste pas. Si c’est ce que vous voulez, on va en prendre le risque. Vous ne nous laissez pas le choix.

– Allez zou, boulègue-toi un peu, au lieu de rester là à faire l’agasse que ça me casse les oreilles. T’as tout ton temps pour te les encaper ces estrasses, que la petite Hélène vous a fourni les informations.

– Ni le temps ni les moyens. Patou surveille la Marseillaise. C’est le nom de la maison des Satangéli, au cas où vous ne le sauriez pas. Monsieur Henry se renseigne dans la basse ville sur les moyens dont dispose Satangéli pour nous poursuivre en mer. On dit qu’il aurait une véritable flotte de contrebande. Après quoi, il doit en saboter le plus possible avec l’aide de Patou. Quant à Anne, elle ne lâche pas notre caïd d’une semelle. Et pendant ce temps, Hélène est franchement en danger. Ne croyez-vous pas que vous pourriez pour une fois aller contre vous-même, non ?

– Et toi là !… Qu’est-ce tu fous, pendant que tout le monde il travaille ? Tu pourrais bien te la mener cette enquête, què !

– Moi ! Je suis en train d’essayer de convaincre une vieille bourrique de nous aider pour sauver les gens qu’elle veut elle-même assister. Vous avez raison. Tiens, je préfère me tirer, on risque de se disputer.

      Sans un regard, je me pare dignement de mes lunettes de soleil et traverse bruyamment la muraille du rideau de perles. Je saute dans ma vieille jeep avec une lenteur affectée pour bien faire peser ma désapprobation. Je mets le contact et le moteur pétarade au troisième souffle. Je sens sur ma main se poser doucement la patte rugueuse de notre Pastourelle des champs :

– Sont à Plan-de-Cuques, près de Marseille. Je les ai vus dans un vieil entrepôt désaffecté. C’est tout ce que je peux te dire.

– Je vous adore, dis-je en sautant de la voiture pour la serrer à nouveau contre moi.

– Je te déteste de ce que tu me fais dire, me souffle-t-elle dans le cou.

      Mais cette fois elle ressent la sincérité affectueuse de mon étreinte et notre rivalité se dissipe.

– Dis, tu vas bien me lâcher oui, espèce de grand galapiat… Et tu vas rester là tanqué à m’espérer ; allez, zou, file maintenant, disparais que je te vois plus.

      Ce jour a été important pour nos relations avec la Pastourelle. Nos relations ont pris une tournure différente, plus complice.

      Un pacte tacite venait de se conclure, signé moralement entre nous. Ses yeux percèrent mon regard pour apprécier mon âme. Jusqu’à présent, je crois qu’elle m’aimait comme on s’attache à un enfant turbulent et irremplaçable, sans lui faire vraiment confiance. Peu de gens utilisent un pouvoir exceptionnel sans en tirer un profit ou un avantage égoïste.

      Si son inspiration est d’au-delà de nos perceptions profanes, elle ne peut se nourrir que d’amour, à l’exclusion de la violence. La Pastourelle utilise alors notre force à contrecœur. Cette peur de nos actes lui interdit de nous aider complètement, de participer par ses avis à notre combat. Si ses visions lui imposent d’agir, son âge et le repli nécessaire à sa méditation ne lui permettent pas d’intervenir directement. Si chacun d’entre nous a un rôle précis dans l’univers, le sien nous lie à l’esprit par sa médiation.

      Mais, elle a besoin d’un « Service Action », et la violence n’est souvent qu’un palliatif au manque d’information. Comme dans le cas qui nous préoccupe aujourd’hui, je vais devoir passer en force avec tout ce que cela comporte de risques de part et d’autre, parce que je ne sais rien. Si la Pastourelle peut obtenir ces informations, elle doit me les transmettre ; elle doit accepter de nous suivre en esprit et en esprit nous orienter.

      Cette fois, je dois y aller ; direction Marseille. Je roule sans me retourner, sans vouloir de son geste d’adieu, ni de son regard affectueux qui m’accompagnera jusqu’à ce que je disparaisse à ses yeux, mais jamais de son amour.

      Chaque fois que je la quitte, j’ai un petit bout de cœur qui reste accroché à ses épines de vieille femme vigoureuse.

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Le jour du grand soir

      Nous étions fin prêts à bondir. Le temps allait ralentir les aiguilles molles de nos montres comme à chaque fois qu’il devient le seul maître à passer l’instant. C’est Anne, collée aux talons de Satangéli, qui devait déclencher l’action.

      Le transformateur n’attendait qu’un ordre de Monsieur Henry pour prendre feu.

      Les bateaux de contrebande étaient lestés d’un léger chargement explosif fixé à la coque et à la disposition de notre télécommande. Je ne dois pas sous-estimer ni l’intelligence de Satangéli ni l’efficacité de son réseau d’informateurs. Mon voilier n’est pas assez rapide pour régater longtemps en tête de ses vedettes monstrueusement motorisées pour échapper aux douaniers et aux gendarmes maritimes.

      Mon problème ne se résume pas à escamoter la femme et l’enfant. Je dois aussi leur faire quitter la France vers une bonne sécurité. Hélène souhaitait retrouver la Grèce de son enfance et la protection de sa famille ; la mer semble le moyen le plus discret pour le transport. Cette évidence convient tout à fait à ma passion. Mais si notre mise en scène ne fonctionne pas, si personne ne porte le chapeau de rapteur, Satangéli allait rechercher son fils comme un fou.

      Evidement, il soupçonnera tout de suite sa femme. On n’arrive pas où il est, quoi que l’on en pense ou dise, sans être redoutablement intelligent, intuitif, d’une grande énergie et d’une amoralité totale. Si mon plan tombe à l’eau, j’ai alors tout à craindre de la flottille de Satangéli. D’un autre côté, bousiller dès à présent tous les rafiots de ce mec équivaut à avouer notre fuite maritime. Il n’en aurait pas pour très longtemps avant d’avoir remplacé ses barcasses rapides et de nous courir sus.

      Il nous faudra en ce cas gagner un maximum de temps pour nous perdre au large. Une idée s’est alors imposée : préparer les bateaux à quai, au Vieux Port de Marseille. Monsieur Henry restera sur place. Si Satangéli comprend la manœuvre, il foncera vers ses bateaux. L’Henry les coulera après leur départ, symboliquement à hauteur de l’ex-prison du Château d’If. Avec tout ça, on gagnera bien un ou deux jours de mer tranquilles. Ensuite notre ami récupère le camion à Carry-le-Rouet avec toutes les traces de l’enlèvement et surtout l’irremplaçable vieille moto de Patou. Enfin, il nous attendra près d’un radio-téléphone chez Anne et coordonnera toute l’opération.

      Une fois repêchée, essorée et libérée de l’enquête de police sur ces explosions, la bande de Satangéli va foncer récupérer les trois derniers bateaux que nous savions cachés dans des ports voisins. Nous gagnons encore du temps, notre plus précieux allié, mais surtout il sera obligé de concentrer ses hommes sur ces deux ou trois bateaux. Il devra d’ailleurs les faire passer au peigne fin pour le cas où nous en connaîtrions aussi l’existence. Ce toilettage de dernière minute nous gagnera bien encore de bonnes heures de navigation. De toute façon, il lui sera vraisemblablement impossible de découvrir les ingénieux mécanismes d’explosion concoctés et camouflés par Monsieur Henry. Après qu’il aura pris la mer, il lui faudra bien un ou deux jours de navigation pour nous retrouver. La portée de notre télécommande ne dépassera pas un rayon de trois cents mètres ; mais ce sera largement suffisant. En pleine mer, à vue, une petite explosion au bon endroit coulera toutes velléités d’abordage, dans l’immédiat en tout cas.

      Il va être dangereux de nous suivre pour ceux qui ne savent pas nager. J’ose espérer qu’alors, nous pourrons terminer notre voyage comme d’innocents plaisanciers et mettre tout notre petit monde à l’abri.

      Pendant que nous supputons sur les chances de notre belle stratégie, Ding-Dông nous attend à Carry-le-Rouet. La Comète est chaude, toute prête à appareiller pour une longue croisière vers la mer Egée.

      Patou se dissimule visiblement mal de l’autre côté de la rue, face au portail de La Marseillaise. Il est adossé à sa grosse moto, à l’angle mort d’un restaurant dominant la calanque et sa plage. Sa tenue est tout à fait remarquable. Il est aussi rassurant que ces motards qui traversent les films américains pour impressionner les spectateurs. Le bandana noué dans la masse bouclée de ses cheveux frisés est du plus mauvais effet. Les passants ne s’y trompent pas et le contournent largement. Ses yeux scrutent tranquillement la propriété. Il répète sans cesse dans sa tête le plan que nous avons mis au point. De temps en temps, il se lève, déploie sa grande carcasse, enfourche sa Harley identifiée d’une fausse plaque minéralogique et se balade innocemment dans le quartier. Puis revient se reposer au même endroit.

      La vigilance des gardes du corps nous donne raison. Le lendemain de ce manège, un des hommes franchit le portail, s’approche de lui :

– Tu attends quelque chose, mon gars ?

– Tu cherches les emmerdes ? lui répond un Patou indifférent, tassé contre une roue de sa moto.

– Ne joue pas les gros malins, lui conseille courtoisement le gardien de voyou.

      Patou se lève lentement. Il dépasse le gorille blanc d’une demi-tête et des deux épaules :

– J’ai rendez-vous dans la semaine avec une fille d’ici, lui affirme-t-il conciliant. T’as quelque chose contre ?

      Il faut dire aussi qu’il est réticent au mensonge le Patou. Il avait bien rendez-vous avec Hélène. Il doit à la Pastourelle de savoir ne pas pécher sans profit utile. Sibyllin en diable, il ajoute :

– Alors, toi tu dégages ! J’te souhaite pas de partager mes coups avec moi… t’es trop fragile !

– C’est toi qui dégages mon gars, lui répond ce pauvre homme piqué au vif et qui n’a pas bien compris le sens à peine voilé du message.

      Pour son malheur, il joint le geste à la parole et tente de saisir Patou par le col de sa toute neuve chemise de loubard. Il a la tête dure mon pote et le nez de son provisoire vis-à-vis peut vous la dépeindre en rouge vif. Patou, toujours très charitable ne l’achève pas et lui laisse la possibilité de clopiner jusqu’au portail pour ne pas obliger ses petits camarades de travail à venir le ramasser avec un seau et une pelle. Son principe est qu’il ne sert à rien d’humilier un vaincu, on s’en fait tout de suite un ennemi.

      Abandonnant son adversaire dans un impossible comptage d’étoiles scintillant dans sa tête, il grimpe sur sa moto et part sereinement faire un petit tour. L’autre idiot à la trompette rouge liquide, peut toujours prétendre qu’un camion ne s’est pas arrêté au passage clouté. En tout cas, mission accomplie, il y avait bien eu du motard dans les environs avant l’enlèvement.

      Le téléphone de ma voiture ne sonne toujours pas. Satangéli est pourtant sorti depuis plus d’une heure. Deux voitures avaient suivi la sienne. Elles m’avaient toutes semblé pleines de gros bras. C’est la première fois qu’un nombre important du petit personnel de sécurité quitte la maison. Je trouve que c’est bon signe, mais le téléphone ne sonne toujours pas. Mes deux camarades de combat sont d’un calme total, comme d’habitude. La confiance dont ils me gratifient, trouble bien souvent mon plaisir de l’action. Etre le chef ne donne jamais le droit à l’erreur, mais être celui de ses amis donne une impossible responsabilité.

      Après la première flamme, nous donnons un quart d’heure aux sirènes de pompier pour prévenir Hélène de l’imminence du grand soir. Pas plus de dix minutes après, l’incendie fera disjoncter le transformateur. Peut-être faudra-t-il encore quelques minutes pour que le générateur se court-circuite. Entre le coup de téléphone d’Anne et le noir total dans la propriété, une demi-heure s’écoulerait. Il ne faudrait pas que la nuit soit trop avancée, car, nous ne pourrions alors plus profiter du remue-ménage que provoque toujours le feu, ni du service d’ordre que la police mettra en place pour favoriser involontairement notre fuite et nous permettre de foncer vers Carry.

      Pourquoi Anne n’appelle-t-elle pas ? Ils ne pouvaient pas être partis aussi nombreux pour une promenade romantique entre hommes sur les bords de la Méditerranée. Je décide de me détendre, de me vider l’esprit et comme mes petits camarades d’attendre calmement.

      Il fallait que ce soit ce soir. Même la Lune nous apporte son aide en allant voir ailleurs un bel astéroïde pour lui conter une jolie histoire céleste. Seules les étoiles nous offrent leur pétillante lueur bleutée des nuits d’été en Provence. Il faut que ce soit ce soir, ce soir… ce soir… Je me le répète inlassablement, aussi convainquant que possible pour influencer le ciel.

      Monsieur Henry boute le feu dans le même temps qu’il reçoit mon bip et me rejoint à la voiture avant que je finisse de raccrocher mon téléphone. La vivacité de ce faux rondouillard me surprendra toujours.

      En tout cas, cette fois c’est parti. Alea jacta est, comme disaient les autochtones de la Rome authentique. Et des aléas, on va sûrement en rencontrer prêts à nous sauter dessus de toutes les planques de cette putain de propriété.

      La lampe torche qui situe Hélène nous rassure. Nous craignions que la condamnation de Satangéli ne l’enferme dans sa chambre ou dans une cave introuvable. La rupture du générateur ne nous a qu’à moitié tranquillisée. Avec ce type de barge, on ne sait jamais. Il aurait pu tout aussi bien la faire parler et nous tendre le piège du siècle. Patou, comme un gros Airbus tout noir, décolle devant le mur de clôture et se retrouve sur la pelouse juste à temps pour anesthésier les trois braves molosses qui viennent à la curée. De son fusil silencieux à lunette infrarouge, il touche le premier à une trentaine de mètres, le second le temps de recharger, et il chante une berceuse au troisième en se servant de son fusil à bout portant comme au temps joyeux des baïonnettes. Un quatrième qui arrive à la traîne, moins vif que ses frères à quatre pattes, se fige, lâche son arme et comme un vieux pédé s’en va le nez en avant flirter avec Morphée, fils du sommeil et de la nuit, sa petite fléchette de drogue amoureusement fichée sur son gros cœur. Dès que notre ami nous fait signe, nous sautons à ses côtés et établissons le premier record mondial de vitesse entre le mur d’enceinte de la Marseillaise et le perron de la dite maison.

      A partir de là, tout est allé très vite. Le premier connard qui ouvre la porte d’entrée est celui qui avait eu le charmant tête-à-tête avec Patou. Son pif a fini par choisir la couleur pivoine pour décorer son enflure sous un pansement visiblement trop petit. Comme il parle d’un nez totalement obstrué, et que nous sommes des êtres délicats, nous avons décidé de ne pas l’étouffer sous un bâillon après l’avoir endormi. S’il y avait eu un mort direct dans cette histoire, homme ou animal, la Pastourelle nous en ferait toute une histoire, je la connais. Le troisième et dernier connard de garde nous éblouit d’une énorme lampe torche dirigée vers la porte d’entrée, et en professionnel de la bagarre, s’en éloigne pour nous canarder. Il se déplace souplement à chaque coup de feu. Très difficile de le situer. En haut de l’escalier on aperçoit l’ombre d’Hélène qui descend vers nous en tenant par la main son mioche. Le petit a vraiment de qui tenir. Il se met à hurler à la garde et tire sa mère vers le jardin à l’arrière de la maison, pour l’aider à fuir. Monsieur Henry, qui, à son habitude, n’a pas choisi de nous accompagner par l’accès normalement prévu pour tous, se faufile le long des meubles et contourne le dernier gardien disponible. Patou et moi sommes complètement cloués sous son feu à l’intérieur de la maison près de la porte. Il faut faire vite. Ce con nous retarde. C’est ce qu’il y a de terrible avec les professionnels, ils prennent tout de suite leur travail au sérieux. Le bruit d’un poids lourd s’écroulant dans le calme revenu, nous libère de notre délicate position. Je cours vers Hélène. Je lui mets la main dessus quand la propriété s’illumine soudain de nombreux phares de voitures. J’ai eu juste le temps de l’attraper par le cou. Je lui souffle à l’oreille d’aller se planquer pour donner le change, et de contacter Anne un peu plus tard, pendant que le petit ange me bourre les mollets de coups de pieds pour défendre sa mère.

      Hélène et son fils filent se planquer au fond invisible de la propriété. Je ramasse l’arme du premier dormeur et fixe un peu plus à chaque balle, les mecs contre leurs voitures, pour laisser Patou et Monsieur Henry se faire la cerise par les côtés de la maison. Dès qu’ils seront sortis, c’est eux qui prendront à revers nos adversaires de jeu, pour me permettre à mon tour de calter.

      Nous avions bien sûr prévu ce coup du sort ; chacun pour soi et tous nous nous retrouvons sur la Comète, sinon Ding-Dông va s’imaginer les pires choses, comme un échec par exemple.

      C’est ce qui s’appelle l’avoir dans l’os. Avouez, à deux doigts de réussir, c’est rageant quand même !

      Ce qui m’ennuie le plus dans cette histoire est d’entendre le rire pointu de Ding-Dông pendant que nous lui racontons la déculottée que venons de prendre. Pour lui, oriental en diable, nous ne prenons jamais suffisamment le temps de la préparation. Nos précipitations le laissent toujours inquiet :

– Ouvrier qui bien faire travail, commencer toujours par aiguiser instruments.

– Parce que tu crois que ces Apaches, on se les fait avec tes réflexions à la con, se vexe Patou.

– Patou n’a pas tort M’sieur Ding-Dông. Nous avions toutes les chances pour que ça marche. Tout prévoir… c’est impossible, intervient Monsieur Henry.

– Bon archer atteint cible avant même avoir tiré, réplique Ding-Dông en versant l’eau fraîche sur le pastis accompagné de ses meilleures relations apéritives, l’anchoïade et la tapenade.

      Je me laisse aller dans mon fauteuil. Leur conversation nourrie de disputes amicales et des confuciuseries de Ding-Dông me permet toujours de me détendre et d’attendre une baisse de volume :

– C’est pas tout ça les gars, mais y va falloir y retourner.

– Je veux ! confirme Patou en attaquant le ragoût de mouton que Ding-Dông vient d’offrir à la grande satisfaction de nos gourmandises.

– En attendant, on se reprend des forces. Je vais m’en mettre jusque-là, prévoit Monsieur Henry pour qui une indigestion n’est qu’une forme de politesse élémentaire pour remercier un cuisinier de talent comme notre chinois :

– Tigre sage doit nourrir lui-même quand Ding-Dông faire toujours bonne cuisine.

      Ce soir-là le rosé égaye et rafraîchit notre déception, bercés sur la Comète par la lente ondulation de l’eau prisonnière du port de Carry. On peut toujours relativiser un échec après avoir bien mangé et très bien bu. En réalité, nous attendons impatiemment Anne pour savoir ce qu’il a pris aux grenadiers de son Altesse Impériale Satangéli, de nous tomber si brutalement sur le poil. Ces gens sont insupportables et dépourvus du respect le plus élémentaire pour la plus géniale des stratégies : la mienne.

      Une pause publicitaire, ça c’est du totalement inédit en roman. Ouvrir une fenêtre sur un truc enfin original pour la nouvelle lessive liquide qui souffle les poudres, sur des couches culottes autonettoyante, ou sur des serviettes particulièrement absorbantes pour assurer le confort de la jolie dame. A l’heure de l’apéro, l’eau du pastis aurait de quoi se troubler.

      Je vous propose mieux : une balade en mer, à travers la nuit. Quel spectacle ? Plus rien ! Une ambiance opaque illimitée. Le soleil fatigué a confié la faible clarté du repos à la Lune. De sa pupille blanche, elle s’invente oeil de l’univers nocturne. Ce regard magnétique inspire les amours et la respiration marine. C’est vraiment un moment merveilleux ! Le ciel se mêle de la mer pour une union sans limite, bénite par des étoiles bienveillantes. Cette course dans le noir ! On entend bruire le bateau coupant le mouvement des vagues, l’impression de traverser en suspens un volume immatériel où l’âme consciente de sa force voyage en éther léger malgré sa lourde enveloppe charnelle.

      Là-bas, au loin, protégée de nos regards, cachée sous l’horizon qui se rapproche, la Terre quand on l’a quittée vers l’infini. Disparaître totalement au large, s’évaporer aux yeux des autres et, c’est magique, les faire réapparaître par sa présence.

      On les observe dans son souvenir, comme un entomologiste curieux de vies organisées, d’êtres vivants avec leurs modes, leurs rythmes, leurs lois, leurs souffrances, leurs joies et leurs cruelles injustices. Vu de loin, l’individu n’est plus remarquable. Nul bonheur ne semble désunir cet ensemble social fébrile. Des milliers de vies qui se croisent, s’entrecroisent, se percutent, s’éloignent, s’équilibrent, se complètent et s’ignorent superbement. J’ai le sentiment de ne plus en faire partie, de ne plus comprendre ni depuis quand ni pourquoi ni pour qui ils sont là… Ils sont figés comme un vieux décor aux figurants immobiles, prêts à resservir, à ré-exister dès mon arrivée en scène. Mais, quand je suis avec eux que je ne connais pas, ils me frustrent d’une partie de mon existence en s’obstinant à l’ignorer. Mais, pardonnons ! Ces braves gens ne peuvent pas savoir de qui ils se privent, les pauvres !

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Je vais revoir la Marseillaise

      Dès son arrivée, Anne, dans ses petits souliers, se met à table, prête à avouer les causes de notre déconvenue.

      Elle illustre à merveille, contrairement aux phrases inutiles de poètes obscurs, que la femme n’est pas à tout coup l’avenir de l’homme.

      Je ne suis pas anti-poète systématique comme l’autre Baudelaire, petit prétentieux des gentries poétiques : «Ses ailes de géant l’empêchent de marcher». Ses ailes de géant, le beau de l’air ! Il ne se mouche pas du coude, le mec ! Il aurait pu laisser à d’autres non-poètes de tourner le compliment ; mais ce n’eût pas été aussi joliment formulé. On n’est jamais aussi bien desservi que par son talent.

      Je suis moi-même un piètre versificateur frustré qui rêve de poétiser sa prose vers les hauteurs souterraines de l’abstrait, de vous voyager sur de signifiants messages symboliques, de vous délivrer de lumineuses projections de l’obscur. Là, peinard, j’aurais pu lâcher quelques pseudo-pets littéraires bien sentis et intraduisibles au réel. Sauf peut-être par les faiseurs de mode, desservants tyranniques de ces messes factices sur fond d’absconneries qui nous forcent au travers d’étroits labyrinthes de la pensée subséquente et médiatique.

      L’approche de certains arts célébrés me fait l’effet d’être un jeune homo sapiens inculte se grattant un crâne encore si creux que rien n’y résonne. Lui aussi devait déchiffrer difficilement une B.D. animalière aux murs de sa galerie rupestre, devant laquelle on s’ébaubit. Nos ancêtres auront dégueulassé de bien jolies grottes aujourd’hui protégées.

      Pourtant, on pourrait s’amuser à tirer des conclusions tout aussi incontestables de ces graffitis préhistoriques et autres traces de main. Par exemple, devant ce bestiaire grossier, cromaquignolesque et paternel, le jeune sapiens se fend tant la gueule qu’il en frappe et forcément macule les parois rocheuses de ses grosses belles mains-outils très sales.

      Ou bien encore, le voilà qui erre à l’école du primaire où redouble au secondaire. Assis sur son cul nu face à l’instit de Neandertal, on lui enseigne la chasse et la reconnaissance de la faune au Café de Flore. On lui désigne d’une grosse massue une énorme bête à trompe longuement encornée, grossièrement dessinée sur le rocher « ma… mam » « m… mam… » « maman » qui dit le cancre caverneux. « Mammouth voyons ! Tu me les copieras cent fois ces bestioles ! ». Et voilà pourquoi, quand elle revient à la grotte, maman Cromignone engueule son bébé sapiens : « J’t’ai déjà dit de ne pas faire de cochonneries, ni tes devoirs ni tes punitions sur les murs de ta chambre». Son mari, qui rentre à l’instant de la chasse, surprend sa femelle qui meugle après son chiard, et se voit en train de redécorer une énième fois la grotte familiale, pour effacer les gribouillis du petit, tagueur devant l’Eternel d’autrefois, avant bien d’autres salopards modernes.

      Ecœuré, Lapierre, c’est son surnom, s’est taillé aussitôt. Il renfile son joli slip de fourrure de la marque BB, et se calte sans demander ses restes que l’on redécouvrira plus tard. Et voilà le magdalénien solitaire, pauvre Brel à la voix presque humaine de la dernière période du paléolithique, qui ce soir ira voir Magdeleine.

      Et depuis, ces superbes peintures rupestres aux aspirations sans doute plus naïves que symboliques, sont restées jusqu’à nous, protégées par des outils et des armes rudimentaires.

      Anne nous appela pour nous donner le signal après que les voitures de Satangéli pénétrèrent dans une propriété des environs de Marseille. D’où elle était, elle pouvait apercevoir tous les hommes descendre et entrer dans une immense maison :

– Visiblement, s’excuse-t-elle, ils s’installaient pour la soirée.

      Soudain, ils ressortent, courent vers leurs voitures et même le gravier, surpris par leurs démarrages, crie sous les brusques tours de roue.

      On ne sut jamais ce qui les avait alertés. On peut aller se perdre dans toutes les conjectures que vous voulez, le fait est là. Peut-on penser à un poste à bip perfide prévenant le Parrain pléthorique de pétaradantes péripéties dans ses pénates ; peut-être pas ?

      Quoi qu’il en soit, Anne est la responsable évidente de notre échec. Je vais pouvoir me régaler de bonne foi d’une délicieuse injustice :

– Incroyable de ne jamais pouvoir compter sur toi !

      Parfois une petite vengeance bien sentie, ça vous fait agréablement chauffer la bile. C’est lâche, hein ! Mais alors, je peux vous dire que je vais me resservir une deuxième fois, c’est trop bon. Depuis qu’elle ne m’aime plus d’une façon éblouie, j’accumule des rancœurs de mâle, alors :

– Te rends-tu compte des risques que tu nous as fait courir à tous ?

– Mais je t’ai rappelé tout de suite. C’est toi qui ne répondais plus… que pouvais-je faire, s’il te plaît?

– Comment ! Non mais c’est pas vrai… tu aurais dû t’assurer qu’ils ne ressortent pas, c’est tout ! Mais ça, bien sûr, c’est trop demander.

– Je devais sonner à la porte et leur demander poliment s’ils en avaient pour longtemps parce que Monsieur DAÏX et sa joyeuse bande de débiles de choc aimeraient bien attaquer leur maison en toute tranquillité. Est-ce ça que j’aurais dû faire ?

– Très drôle ! Ça ne t’a pas traversé l’esprit d’attendre un peu pour voir ?

– Tu me prends vraiment pour une conne !

– Même pas! Je n’ai plus aucune raison ni de te prendre ni de te complimenter.

      Mes camarades décontenancés par la violence de mon agression, ne réagissent pas tout de suite. Seul Ding-Dông se cache derrière :

– Homme injuste ne récolte que larmes du cœur aimé.

– Et alors ? lui dis-je sèchement.

– Alors, quand Seigneur Tigre con, lui pas griffer noblement.

– Confucius ?

– Seulement Ding-Dông en colère pas content.

– Non mais, de quoi j’me mêle ?

– Et sœur de toi, ça va! m’envoie-t-il balader.

      Vexé, il fonce vers sa cambuse en jetant ma part de tarte préférée aux petits poissons du port, au lieu de la poser dans l’assiette que je lui tends après qu’il a servi tout le monde.

      Même le Mousse assis sur les genoux d’Anne me regarde durement. D’habitude, il m’aime bien le Mousse. Il vient souvent me caresser ou se faire caresser. Mais quand Anne me fait le bonheur de venir à mon bord, plus personne d’autre ne compte. Il est amoureux de mon Amour et le manifeste devant moi sans aucune retenue.

      Anne se met à bouger d’une jolie fesse sur l’autre. Mal à l’aise, elle ne nous regarde plus. Malgré sa très respectueuse amitié, Patou se retient de m’assommer.

– M’sieur DAÏX, me dit délicatement Monsieur Henry, laisse tomber. On a autre chose à foutre que vos règlements de cœur.

      La trahison de mes amis pour le lumineux sourire d’Anne lui offre le couteau pour trancher ma gorge coupable :

– Je tiens à toi, c’est une affaire entendue. Mais avoue que tu ne me facilites pas l’amour. Et si tu continues à me traiter comme ça, je te le dis gentiment, crache-t-elle, tu t’en souviendras, mon joli petit chéri.

– Tu sais que tu as un sale caractère, toi ! On ne peut vraiment rien te dire.

– Vous nous les brisez menu, Commandant, avec vos conneries. Anne pouvait pas faire autre. Alors un peu de sérieux, gonze. Je vais te dire ! Je vous connais, vous allez vous excuser dans un petit bout de temps, l’embrasser tutti quanti et etc. Alors, vous vous la bisez de suite et on se remet au charbon, ça va comme ça ?

      Que faire d’autre ! Condamné, je me suis exécuté. Je me lève, m’approche lentement d’Anne, pose mes mains sur ses belles épaules et reçois la décharge de désir que je ressens à chaque fois que je la touche. J’effleure son cou de mes lèvres, je les glisse ensuite vers son oreille droite, ma préférée, je dis « pardon » et Ding-Dông me tend une part de tarte aux pommes, toute chaude.

– Voilà ce que l’on va faire, dis-je en terminant ma part de gâteau avant qu’on ne me la fiche encore une fois par-dessus bord. Il faut que l’un d’entre-nous s’introduise dans La Marseillaise, of-fi-ciel-le-ment.

– Ça, c’est une putain d’idée ! Et pour une putain d’idée, c’est une putain d’idée, acquiesce immédiatement Monsieur Henry.

– T’as viré fada, Commandant ? s’inquiète Patou.

– T’es bien dans ton état normal ? m’ausculte Anne.

– C’est dingue, ça ! Une idée pareille, ça vous plante six pieds sous terre… Ça chlingue dur le caveau parfumé aux chrysanthèmes ; ça vous arrose le squelette aux larmes des potes de la Toussaint, pronostique l’Henry.

– Et vous nous verriez ça comment ? enquête Patou.

– Oui, dis-nous vite pour voir… On est impatient, s’amuse mon Anne ravie de me voir patouiller pour reprendre mes troupes en main.

– C’est… heu… très simple, en fait… Vous allez voir !

– On t’écoute mon petit chéri. On est suspendu à tes lèvres.

– Oui, tu m’écoutes, toi, c’est ça ! Suspendue, hein ! Tout à l’heure, j’avais tort, soit, mais tu ne vas tout de même pas m’emmerder cent sept ans avec ton ironie systématique, non ?

– Hé, vous n’allez pas nous remettre ça vous deux. Sinon, moi j’calte. J’ai une belle affaire qui m’espère à Paname, moi.

– Et elle s’appelle comment cette chérie ?

– Passe la main Patou, j’suis pas d’humeur ! Si la caisse du rade est pleine, faut qu’j’l’éponge, avant qu’un voyou ne me la fasse, d’accord ?

– Toi… Tu rigoles !

– Non mon gars ! Même un cordonnier n’est pas à l’abri de crever ses godasses. Le respect se perd, qu’est-ce que tu veux… Faut comprendre M’sieur DAÏX, je veux bien lâcher le comptoir pour une bonne cause, une solide bagarre ou une autre Pastourelle. Mais moi, pour bien vendanger les caves, faut que je drive mes p’tits gars… A cause que si c’est que pour se farcir deux tourtereaux qui se mordent le bec, venez chez moi, la piste est libre, et parole d’homme j’applaudis au vainqueur. Mais là, on a un turbin, d’accord !

      Je suis d’accord, mais j’ai aussi affirmé avoir une idée. Il va me falloir rapidement trouver laquelle. Qu’est-ce qui m’a pris de dire ça ? Parfois les mots vous précédent. Ils vous sortent de la bouche simplement pour vous mettre sur la voie, comme par une intuition orale. Mais s’ils vous laissent en panne, si vous n’imaginez pas rapidement la suite, vous passez vite pour le con de service, le chef inutile, impulsif et plus grave encore, trop émotif :

– Mon plan est tout simple, vous allez voir.

      Huit yeux, quatre regards, pas un mot pour vous aider. Le silence attentif de mes camarades, et goguenard de MA camarade, va soit me tétaniser soit stimuler mon imagination. Dieu soit loué, il l’a stimulée :

– Après ce qui vient de se passer, il me semble qu’Hélène pourrait demander, voir exiger d’avoir un garde du corps pour elle et surtout pour son fils, non ?

      Pas un mot pour m’encourager. Le vide amical.

– Si toi, Anne, tu fais ce qui était prévu.

– C’est-à-dire ?

– Eh bien, tu fais paraître ton article confirmant l’attaque de la bande de motards.

– Et alors ?

– Alors ! Tu essayes d’avoir un rendez-vous avec Satangéli et sa femme. Normal non, pour une journaliste. Tu fais alors passer un message à Hélène lui demandant d’exiger que son mari lui accorde un garde du corps qui ne fait pas partie de sa bande, par sécurité ; un gros costaud honnête, quoi !

– Pourquoi veux-tu que ce type accepte de me recevoir… et où cela te mènera-t-il ?

– Hé oui, Commandant, si je vous suis bien, ce balèze sera forcément un de nous trois. Moi j’ai le physique, mais y’a un des mecs qui doit pas avoir un bon souvenir de ma gueule en général et de mon crâne en particulier.

– Moi y me connaissent pas, précise Monsieur Henry. Au premier abord, j’ai pas le physique, tu vois ! Au deuxième, j’ai un vrai paquet de gonzesses roulées en blanc façon infirmières d’urgence qui témoigneraient encore en ma faveur, après avoir ravaudé quelques-uns uns de mes contradicteurs. Mais j’vais te dire, peuvent pas l’savoir ces branques !

– S’il n’en reste qu’un, dis-je en souriant, ce ne peut être que le meilleur.

– Tigre prétentieux tourne pas assez cou pour voir petite chèvre têtue encorner cul de lui.

– Admettons que je puisse transmettre ce message à Hélène. Admettons encore que cet enfoiré de Satangéli soit d’accord, ce qui est loin d’être gagné. Comment et pourquoi il viendrait te chercher toi, justement.

– Suivez mon raisonnement. Partons du principe que la première partie de mon plan fonctionne.

– Ce n’est pas impossible, puisqu’elle ne dépend pas de toi.

– Anne, s’il te plaît, tu ne veux pas, provisoirement au moins, enterrer la hache de guerre.

– Je suis méfiante. Je ne vais pas l’enterrer trop profond, qu’elle puisse repousser à l’occasion.

– Ça me suffira, pour l’instant… Donc admettons que la première partie de ce plan fonctionne et que Satangéli recherche un garde du corps pour son fils, et que le dit gorille ne fasse surtout pas partie du milieu marseillais, d’accord ?

– Roulez, M’sieur DAÏX !

– Où va-t-il trouver son homme d’après vous ?

– Une société spécialisée, par exemple.

– Exact ! Et il choisira la meilleure possible Commandant.

– Certain !

– Et à Marseille, qu’elle est la plus connue ?

– Compris Commandant !

– Si on ne gène pas, c’est possible d’être au parfum, j’espère.

– Vous allez comprendre Monsieur Henry.

– Puis-je comprendre aussi, mon bel Amour ?

– Ecoute ma Chérie : au cours d’une ancienne sale petite affaire, on a tiré d’un vrai putain de merdier un de nos anciens camarades. Et figurez-vous, chers amis, que ce charmant jeune homme sauvé par nos soins attentifs et particulièrement efficaces, est à la tête de la plus réputée société de protection de notre belle région.

– Peut pas mieux tomber cet homme. Mais si ça se trouve, va peut-être pas savoir se souvenir ?

– Et es-tu sûr que Satangéli ferait appel à lui ?

– T’es sûr Commandant que même s’il fait appel à lui, il vous choisira justement vous ?

– Dites, vous ne me feriez pas une éruption collective de pessimisme aigu, des fois ? On n’est pas à notre premier coup les enfants. Vous savez très bien que l’on peut diriger quelqu’un en lui faisant croire qu’il prend ses propres décisions tout seul, non ? On va se le téléguider sur la voie que nous voulons qu’il suive.

– Comme d’habitude ?

– Comme d’habitude !

– Sinon, mon emmerdeur chéri, tu nous trouveras bien autre chose.

– Ben voyons !

– Quand on a un tel génie… Ton problème n’est pas d’avoir d’excellentes idées, c’est de pouvoir trier la plus mieux meilleurement bonne.

– Comme pour mousson ! Quand pluie trop copieuse, elle pas fertiliser mais inonder.

– Je ne sais pas pourquoi mon cher Ding-Dông, mais aujourd’hui je fais une violente allergie au confucianisme.

– M’en fous ! Bon cuisinier craint pas colère gros gourmand.

– Dites les gars, c’est pas tout ça mais faudrait arrêter de flotter. On a un môme et sa mère sur les bras.

– T’as raison l’Henry ! Bon les mecs on fait quoi ?

– On fait comme j’ai dit. Toi, mon Anne, tu te fais recevoir par Satangéli pour faire suite à l’article qui doit paraître demain matin dans ton canard.

– Et évidemment, pour informer mes lecteurs, il faut que je rencontre sa femme et son fils afin de témoigner que la tentative de rapt a bien échoué. C’est ça chef ?

– Parfait ! Et puis ?

– Tu crois que je n’ai rien compris ?

– Je voudrais que l’on soit bien d’accord… S’il te plaît !

– Pendant l’entretien, il faut que je glisse un message à Hélène. D’ailleurs, on va le rédiger ensemble.

– Ça nous permettra de bien coordonner notre action. Bon, nous avec Patou, on va aller rendre visite à notre ancien petit camarade de régiment.

– Vous avez peur de sortir seul maintenant M’sieur DAÏX ?

– Patou a un physique dont se souvient avec émotion le plus lointain débiteur. Il émane de lui un je ne sais quoi, un tel pouvoir de persuasion… magnétique!

– Un véritable diplomate not’Patou. A prescrire en dose massive dans toute négociation difficile. Et moi M’sieur DAÏX, j’me les roule ou quoi ?

– Oh, que non, mon bon ! Ce qui serait bien, voyez-vous, ce serait de continuer à foutre un bordel maximum entre les motards et les gens de Satangéli.

– Vous verriez ça comment ?

– A vous de juger ! Patou aussi aura un peu de temps devant lui pour se distraire.

– Selon l’inspiration du moment, quoi !

– Ouaih! On peut imaginer par exemple que vous récupériez les papiers d’un de ses petits gorilles santangélinien en le croisant par inadvertance dans la rue.

– La routine !

– Et qu’après une altercation, comme on règle un compte entre gens de bonne compagnie bien sûr, les mecs à moto, en se relevant, trouvent le dit portefeuille par terre…

– … et que l’fouillant, sa provenance ne fasse tellement pas de doute qu’ils pourraient le rapporter honnêtement à son proprio, trempé dans d’la nitro, espère, pour se rappeler à leurs bombes souvenirs.

– Une bombe manière en quelque sorte que pourrait leur rendre la bande de Satangéli pour venger un de leurs camarades de jeu renversé accidentellement par un gros motard noir déjà aperçu sur le nez éclaté d’un des leurs.

– Par exemple !

– Faut les comprendre Patou, la récidive ça casse les dents.

– Eh bien voilà ! Ce ne sont pas en la matière les idées qui vous manquent, je crois. Vous arriverez bien à leur trouver deux ou trois plaisanteries distrayantes.

      Je me plais à imaginer la pauvre Harley amortisseurs écrasés sous Patou et Henry.

      A ce propos, avez-vous déjà remarqué que la selle d’une moto est le seul endroit possible en public où deux hommes peuvent se permettre d’avoir une telle position sans choquer le monde. Il n’y a aucune équivoque en ce qui concerne mes deux camarades. Mais l’Henry sera bel et bien assis calé contre les fesses d’un Patou dans la position accroupie, le serrant bien fort dans ses bras, les mains sur son ventre et le visage plongé dans la nuque du black…

– On a combien de jours pour s’amuser ? me dit l’Henry interrompant involontairement mes réflexions malsaines.

– Peux pas vous dire, mon cher. On reste tous en contact avec Ding-Dông, notre Q.G. flottant. A partir de maintenant on navigue à vue. Quand je serai dans la place, il faudra que vous soyez tous prêts en permanence. Dès que je naviguerai en sous-marin, je risque de ne plus pouvoir vous contacter. Et quand j’émergerai avec la femme et l’enfant, il faut que l’on puisse prendre la mer immédiatement.

– Sauf moi !

– Sauf vous Henry. Comme convenu avant, vous restez à quai pour saboter à la mer les bateaux de Satangéli ; s’ils nous coursent bien sûr. Ensuite, si tout va bien, vous êtes libre de retourner empoisonner vos clients parisiens.

– Et Ding-Dông, tricoter imperméable pour hiver dans attente ?

– On sera six à bord, Ding-Dông. Il faudra bien préparer les cabines, la bouffe et la Comète pour une très longue navigation.

– Vous serez cinq. Moi je ne viens plus avec vous.

– Pourquoi ? Tu m’avais promis.

– Les enfants ! J’ai réfléchi. On ne sait jamais. Je ne veux pas être trop compromise dans cette histoire avec un dingue comme Satangéli.

– Tu n’as pas confiance en moi.

– C’est à la folie de ce type que je fais confiance ; quand tu navigues, nous on est seuls.

– A qui la faute ?

– Ce n’est pas le moment Jean.

– On ne sera que cinq, Ding-Dông.

– Tu m’en veux ?

– Je suis déçu. Mais tu as peut-être sûrement raison.

– Pour provisions, moi toujours pas descendre à terre. Faire livrer !

– Ce n’est vraiment pas pratique les gens à principe.

      Un petit bout de patte sur le quai, ça ne te brûlerait pas la plante des pieds, tu sais !

– Quand Ding-Dông dire non, même gros Patou pas pouvoir débarquer lui.

– Oh, gonze ! Moi j’t’ai rien dit.

– Ding-Dông donner petit exemple ; quand homme juste inflexible, décision de lui jamais plier sous souffle putride homme vulgaire.

– Non mais, de qui parles-tu ?

– Pas toi Commandant ! Toi aussi homme juste bon. Donc toi accord pour Ding-Dông rester à bord pour tenir promesse, sans emmerder lui.

– Pas sûr de l’honnêteté de cette réponse… De toute façon, pas question de se ravitailler par commande livrée ; pas de témoins à cette préparation. Patou et Henry t’aideront. Bon, plus de questions ?…

      Notre deuxième plan de campagne était sur pied.

      Le bon pied cette fois… j’espère en tous cas qu’on se le prendra bien.

      Pressentant son départ imminent, notre petit Mousse déserte tristement les genoux d’Anne et va se réfugier le chagrin dans la natte/couchette de son vieux camarade d’infortune. Confident depuis leurs vocations maritimes forcées, ils ne se quittent pas plus qu’ils ne quittent le bord. L’un attend son pays, l’autre que revienne Anne. C’est elle qui nous l’avait confié. Pour lui, elle l’avait abandonné sans que pour cela il ait décidé de lui en vouloir. Il l’attend, comme moi, en espérant son retour définitif.

      Ils sont faits pour dormir ensemble, le petit chat et le petit viêt.

      'Aléa jacta est' bis ; on allait jouer la deuxième manche contre Satangéli. On a vraiment intérêt à la gagner celle-ci, sinon on n’aura pas droit à la belle… Hélène ; humour subtil qui dénote toute l’étendue de mon esprit et de ma culture.

      Le plus dur ne serait pas d’échouer, mais d’aller se l’avouer à la Pastourelle. Passer pour un con, en soi et dans l’intimité, ce n’est pas très grave. On se prend un verre de pastaga, une bonne excuse et deux tiers d’eau. On se convainc que nul n’aurait pu réussir si nous on a échoué et on se digère ça le plus rapidement possible. Mais face à quelqu’un qui a les yeux de l’Univers, ça manque terriblement de discrétion. Vous avez l’impression que Dieu est tout de suite au courant. Allez-vous faire pardonner après ça ! Imaginons qu’il soit franchement mécontent notre divin et qu’il me coule mon rafiot avec le Mousse et mon Ding-Dông innocents, rien que pour bien me faire sentir sa contrariété. Comment je fais après ça pour traverser les océans et m’abriter la vie aux îles sous le vent, je nage ? Et qui me préparera ma bouillabaisse extrême, marseillo-vietnamienne ? Et qui se nettoiera les arêtes des poissons morts pour elle, pour les rendre impeccables aux mers propres du large ?

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Je fais le beau, moi chien de garde

     

      La surprise de notre camarade qui s’étonne de nous voir avancer vers lui, poussant devant nous le barrage fragile de sa petite secrétaire, nous ravit. La pauvre n’arrive pas à s’esquiver, tétanisée, sous le regard plongeant d’un Patou pas décidé du tout à être commode. Comme si elle n’existait pas, il la tasse contre le bureau.

      On ne peut en aucun cas accuser la joie d’avoir provoqué le vague sourire jaune fiente de pigeon qui déforme son beau visage d’honnête homme, inquiet du surgissement trop soudain d’un passé dont il s’efforçait de ne conserver que les bons souvenirs, pour orner à l’occasion une évocation discrètement héroïque. Visiblement, nous n’en faisions plus partie, de son passé :

– Quelle bonne surprise, nous assure-t-il, pas faux-cul pour deux sous.

– Mon très cher Edmond… Nous n’avons pu résister au désir de te revoir, faux-culté-je à mon tour.

– Mes respects mon Colonel ! affirme mon Patou toujours soucieux de notre ancienne hiérarchie, mais prêt à lui coller un taquet si dans quelques instants il ne nous donne pas entière satisfaction.

– Ne te méprends pas, me dit-il, mon étonnement vient que l’on m’a annoncé…

– Un bon gros client… tellement potentiel, je sais. Que veux-tu, nous sommes restés très jeunes, et pour tout te dire un peu facétieux.

– C’est très drôle, affirme-t-il sans rire.

– Comme vous avez pas répondu après une chiée de messages, mon Colonel, on s’est permis, quoi !

– Bien sûr !

      La petite secrétaire affolée fond littéralement de trouille sur la profonde moquette du bureau présidentiel. D’un coup, elle aperçoit une ouverture sous le bras de Patou et s’enfuit se cacher derrière son petit bureau, à la réception. Comme on ne s’occupe plus d’elle, elle reviendra, un peu trop tard, refermer discrètement la porte pour ne rien entendre de compromettant.

– Tu sais, on a tout de suite compris que tu étais vexé, qu’étant à Marseille, on ne se soit pas précipité plus vite pour te voir, te serrer contre notre cœur… et t’embrasser.

– C’est ça, essaye pour voir !

– Eh bien, nous voilà ! Heureux ?

– Ravi !

– Bon, allez, c’est d’accord ! Nous acceptons ton invitation à déjeuner.

– Heu… commence-t-il, pas très à l’aise, c’est-à-dire qu’aujourd’hui… tu comprends, je n’avais pas prévu… alors je…

– Ne t’inquiète donc pas, on n’est pas à cinq minutes. Tu as tout le temps de t’organiser. Il est à peine midi et quart et on a réservé à ton nom… à 12h30… le restaurant juste en face, tu vois ?

– Mais ça coûte une fortune ! s’étouffe-t-il en regardant Patou dont la voracité ne lui était pas totalement inconnue.

– On apprécie beaucoup ton geste, crois-moi. Téléphone si tu as besoin de t’organiser… Tu vas bien passer l’après-midi avec nous ?

– Voui ! Té, vé, on vous lâche plus, du coup !

– Vas-y, téléphone ! On va se faire tout petit.

      On s’installe lourdement dans les sièges profonds qui font face à son bureau. Je sais qu’il ne fume plus, très délicat du pif l’ex-petit père du régiment, déshabitué qu’il est des fines odeurs des chambrées. Alors, j’allume courtoisement un bon gros cigare dont je vais déposer méticuleusement les cendres cylindriques dans un délicat petit vase décoratif en jade très ancien finement orné de motifs d’or ; une petite merveille. Le prix devait l’être aussi, car la vivacité de réaction de notre ami remplaçant son trésor, avant que la cendre ne l’atteigne, par son beau verre de cristal contenant un délicieux whisky bêtement glaçonné, vaut tous les certificats d’authenticité. Et tout ça de la main gauche ; un virtuose notre ami, car de la droite il tient le combiné téléphonique contre son oreille.

      Nous avons tout mis en oeuvre pour le mettre à son aise. Rien n’est jamais trop beau pour un ami.

      Un mauvais esprit pourrait être amené à penser que ce type est un peu veule, que, s’il ne nous fout pas dehors manu militari, c’est qu’il a peur et que bien entendu les grandes gueules que nous sommes en profitons. On se tromperait à plusieurs titres. Ce type a été un sacré mec d’officier avant de vieillir. L’âge et le confort ont un peu émoussé ses crocs, mais il a encore la réputation marseillaise d’être une pointure. Mais voilà, face à nous, anciens camarades, et comme je l’avais prévu, sa dette et le physique de Patou lui musellent quelque peu l’agressivité.

      Il appuie sur un bouton interphone, et sèchement:

– Michèle, vous annulez tous mes rendez-vous jusqu’à demain matin… Ça va comme ça ? dit-il en me regardant droit dans les yeux.

      J’acquiesce à sa provocation d’un petit signe de tête satisfait.

– Mais Monsieur, vous avez…

– … Faites ce que je vous dis, bordel ! et il coupe brusquement le contact avec cette brave femme de secrétaire à qui, à mon avis, il va longuement faire porter la couronne d’épines pour notre intrusion et son autorité bafouée.

      Il n’est jamais bon d’assister à la déculottée de quelqu’un persuadé de sa supériorité. S’il possède le moindre pouvoir sur vous, vous le payerez cruellement. La culpabilité du témoin innocent le mute en victime expiatoire. Au désavoué de la vie, le hasard est bien souvent plus injuste que les hommes.

      Le bonheur de mon ancien collègue fait plaisir à voir. Je ne le quitte plus d’un pouce. Jamais nous n’avions été si proches. Des frères d’armes unis par de beaux souvenirs. Etroitement liés, là où il va je vais aussi. Depuis qu’il a accepté spontanément avec un enthousiasme évident ma requête, depuis que les articles signés « Anne Roquevaire » ont fait la Une des journaux marseillais, depuis que mon Anne a fait savoir à mon Ding-Dông que le message est passé cinq sur cinq avec Hélène, depuis que la guerre contre les motards prend une ampleur satisfaisante, nous sommes devenus inséparables, siamois dans l’espoir d’une savante intervention chirurgicale du Docteur Satangéli.

      J’ai été promu garde du corps particulier du Patron de la Société de Protection Rapprochée, et la toute nouvelle réputation d’être le meilleur, le plus sûr, le plus efficace, le plus discret, le plus fort, le plus… d’être en un mot, et en toute simplicité, ce que je ne cesse d’être, celui dont il ne se défera qu’avec difficulté ; avec beaucoup de peine, peut être pas.

      En tout cas, s’il présente bien la chose, un garçon aussi connaisseur que Satangéli ne peut pas ne pas me vouloir absolument.

      Je me désespère dans le rôle de porte-serviette de mon ex-de-popote. Je dois avouer que ce salaud met du cœur à bien jouer le sien, de rôle. Je comprends l’humiliation que doit ressentir celui dont la vie professionnelle est consacrée exclusivement au service direct d’un patron tyrannique. Et pas hypocrite l’Edmond ! Après une bonne engueulade devant le monde, bien douloureuse, bien cinglante, j’ai droit à un amical aparté vicelard, du style souriant :

– Désolé mon vieux, mais c’est pour ta sécurité. Il nous faut être crédibles, que veux-tu !

      Il ne perd rien pour attendre ce connard. Le port de Marseille n’est jamais bien loin de mon bateau… En attendant, je me spécialise dans la dégustation de couleuvres grosses comme le bras. Rien à dire, c’est moi qui ai choisi mon supplice. Ceci étant, ce n’est peut-être qu’un petit entraînement à côté de ce que pourrait me faire subir Satangéli. Quoi qu’il en soit, ça fait une très longue semaine que je me tartine l’Edmond, et peut-être pour rien.

      Au bureau, la petite secrétaire, que nous avons mise dans la confidence un peu pour la protéger des représailles de son Patron en lui offrant une arme pour après notre départ, me fait le sourire complice et compréhensif convenu entre victimes du même bourreau. Du regard, je lui promets de nous venger un de ces jours.

      Le type qui coupe ce regard, se dirige massivement vers le bureau du Président de la S.P.R., entre sans frapper sur personne et avant qu’Edmond puisse dire quoi que ce soit :

– C’est vous le Patron ici ?

– Justement ! Alors vous allez…

– … Fermez-la !

      Il se saisit du téléphone sur le bureau :

– Donne-moi la ligne !

      Edmond oublie tous nos différents pour redevenir l’homme d’action qu’il n’a en fait jamais cessé d’être. D’un clin d’œil, il m’alerte. Je saute sur le gros con qui veut jouer les terreurs, lui saisis un bras et le lui retourne dans le dos si vite qu’il se courbe pour éviter la rupture et se fracasse la tête sur le bois précieux du bureau. De l’autre main, je lui arrache son flingue et avec, lui défonce la gueule et l’envoie s’écraser violemment contre la seule partie de mur libre de la pièce, sous un tableau minable qui se veut moderne. De l’art reproduction sans plus d’imagination que d’inspiration. Son cadre précieux, lui, participe activement à notre conversation. Il se décroche sous le choc et s’écrase bruyamment sur le crâne creux poursuivant l’éducation artistique de ma victime. Mon « patron » se laisse glisser confortablement dans son fauteuil présidentiel dans l’attitude du mec que ni la vie ni la violence ne surprennent jamais :

– Alors ? dit-il sobrement à l’intention de notre visiteur qui nous revient lentement de sa sieste étoilée.

– Tu n’as plus la vie devant toi ! ajouté-je en le stimulant d’un gentil coup de pied en pointe sur le genou droit. Qu’est-ce que tu voulais connard ?

– Vous annoncer ma visite, nous dit une voix depuis l’accueil. Pauvre Michèle ! Décidément, depuis notre intrusion dans son environnement professionnel, son emploi ne doit plus correspondre à ce qu’on lui a enseigné dans son école spécialisée de parfaite petite secrétaire. Un des gorilles de Satangéli l’a attrapée, arrachée de son siège et la tient contre lui par une main appliquée fortement sur sa bouche. Ses pieds flottent à au moins cinquante centimètres du sol. La main libre de la brute pend le long du corps, mais tient négligemment un énorme pistolet pointé provisoirement vers le bas, ou les bas, si on pense à ceux plissés de la petite Michèle.

      Pas facile de décrire le monstre. Ce qui est le plus frappant chez lui, ce sont ses poings ; enfin, il me semble. Un type hyper dangereux, massif, cheveux blonds en brosse, de petits yeux délavés vifs et rapprochés, sans sourcil, une mâchoire de pelleteuse, au centre de la gueule un tarin épatant pour snifer tout l’air d’un hall de gare à chaque respiration, de petites oreilles plaquées par le vent ; en un mot rien à voir avec une tête de Q.I. ! Plutôt une hure bestiale de manipulation génétique pour humanoïde agrandi.

      Le Satangéli, très détendu, apprécie visiblement la situation. La violence, il aime :

– Vous avez l’air à la hauteur, lâche-t-il sinistrement. On va faire affaire tous les deux.

      Il s’assoit d’autorité dans un des fauteuils en face du bureau d’Edmond, sans un regard pour le pauvre bougre envoyé en éclaireur et qui gémit, pitoyablement recroquevillé sur la moquette. Il ne doit pas être bon de se faire corriger quand on travaille pour un Satangéli.

      J’ai bien peur que cette pauvre bête de gorille ne se retrouve au chômage. Enfin, il lui restera toujours la S.P.A. Pour ne pas être piqué, éviter le zoo ou le cirque, il devra se faire adopter par les gentils propriétaires d’un jardin planté de grands arbres où il retrouvera un espace naturel à son intelligence.

      Je vois très bien la bestiole dans sa petite cage faisant des manières de douceur pour attirer à lui un couple ému de tant de douleurs solitaires, d’incompréhension face à la brutalité humaine. Ils lui gratteront affectueusement le haut du crâne et s’éloigneront en regrettant que le bel animal soit trop gros pour un appartement moderne dont il faudrait le sortir trois fois par jour pour faire ses besoins sur un trottoir déjà très glissant.

      Une lutte silencieuse s’établit entre mon Edmond et ce démon de Satangéli. Mon camarade a bien compris que pour la réussite de notre plan, il faudra que Satangéli se batte pour obtenir de la S.P.R. qu’elle accepte de travailler pour lui. Le bandit peu masqué avait sûrement attaqué, ou toléré contre royalties, un certain nombre de banques ou de transports de fonds. La société de notre bon Edmond risque d’y perdre de sa crédibilité.

– Je ne suis pas sûr que l’on pourra faire quoi que ce soit ensemble, répond-il en le regardant droit dans les yeux, sans sourciller.

      Quand on sait ce que représente Satangéli, de voir mon camarade le provoquer ainsi, me donne mauvaise conscience des critiques que j’ai émises à son propos. Il a encore un sacré cran ce con. J’ai l’air malin de l’avoir fait passer pour un vieux peigne-cul de militaire galonné des Ecoles.

      La Pastourelle me conseille souvent d’avoir des jugements plus nuancés sur mes contemporains. Seuls les événements révèlent les hommes. La routine quotidienne leur donne une patine gris sale. Combien de gens simples, modestes et inconnus croisons-nous, indifférents à leurs mérites. La terre recèle plus de véritables héros incognito que de tristes célébrités répertoriées dans les livres. Les inconnus de notre histoire rendent injustes nos commémorations oublieuses de détails. Combien de souffrances héroïques, d’abnégations totales, de sacrifices individuels ont le plus façonné nos sociétés. Les statistiques en chiffres ronds « cent mille hommes, femmes et enfants massacrés… », effacent-elles leurs hurlements assourdissants aujourd’hui dispersés. L’Histoire se fige dans le sang coagulé des masses anonymes, dans le fatras opaque des Etres oubliés.

      On dit que le bruit des planètes traverse indéfiniment l’Univers. Que pensera celle qui entendra un jour les continuels hurlements des suppliciés de la Terre, depuis que l’Homme massacre, torture, s’anéantit ? Viendra-t-elle en paix nous saluer, rassurée par notre boule de sucre bleu de miel liquide et de douceur.

      Comment les extra-terrestres nous appellent-ils ? Nous, on les dit Martiens, petits hommes verts, petits gris ou E.T. comme l’autre génie de la pellicule. Comment appellent-ils notre planète ? La Boule qui hurle, la Dingueuse ? Et nous, les Dingos ? En Martien sous-titré ça donne quoi ?

      Quelle interrogation existentielle et cosmique !

      Le revolver que j’ai pris sur ma victime pointe son canon dans le prolongement de mon bras vers la tête du truand en chef assis. Cet ignoble me snobe comme si je tenais un plumeau pour chasser la poussière des bibelots et autres japoniaiseries exposés sur les étagères transparentes. La pauvre secrétaire commence salement à gigoter des jambes, toujours maintenue par la tête contre l’énorme garde du corps. Le deuxième bras de l’affreux s’est lentement redressé et dirige, en me regardant fixement, son gros pistolet vers mon pote, le doigt crispé sur la détente. Malgré sa proie à moitié asphyxiée collée contre lui, il ne donne pas une seconde l’air de se fatiguer. Grâce à Dieu, personne n’avait le nez qui gratte. Une simple plaisanterie de potache à base de poudre à éternuer provoquerait un véritable carnage. Comme indifférents à la situation meurtrière, Edmond et Satangéli s’affrontent du regard :

– Je suis bien renseigné. Je sais que vous êtes les meilleurs pour la protection rapprochée des V.I.P. Vous allez me louer un de vos gars.

– Pas question ! Je ne peux pas me permettre de travailler pour vous.

– Alors, vous allez me le vendre. Il sort de vos livres et vous êtes couvert.

– Je n’ai pas dû être assez clair. N.o.n., ça veut dire non !

– Vous savez qui je suis, avant de me refuser ?

– C’est justement parce que je le sais. J’ai la confiance de tous mes clients, et surtout celle de la police. Je ne peux ni ne veux risquer tout ça pour un simple contrat, même joliment maquillé. Vous avez suffisamment de gens autour de vous pour vous protéger.

– Il ne s’agit pas de moi !

– Peu m’importe !

– Vous ne lisez donc pas les journaux dans votre profession ?

– Les scandales ou problèmes de la pègre, je m’en tape ! Ce qui m’intéresse encore une fois, c’est la bonne marche de ma société.

– Vous êtes marié et vous avez des enfants.

– C’est une menace ? dit Edmond tout blanc en serrant les dents, prêt à sauter à la gorge de Satangéli.

      Je fais un pas en avant. Mon geste souligne ma menace sur le truand. Le garde du corps de Satangéli émet un grognement pour nous rappeler que lui aussi peut décapiter Edmond de son 11.43 au moindre risque couru par son Patron. Satangéli, comme à une réunion d’amis se lève calmement, fait quelques pas dans la pièce et se retourne vivement vers Edmond :

– Je ne vous menaçais pas. Je voulais vous faire comprendre que moi aussi j’aime mon fils. Je voulais que vous me disiez ce que vous, vous feriez si on le menaçait. Je veux que vous compreniez que tout ça, un enfant, ne rentre pas en compte avec nos façons de vivre… et même de mourir.

– C’est vous qui lui imposez les risques de votre vie. Satangéli se dirige vers moi, ignore complètement mon revolver, me regarde droit dans les yeux, son visage à vingt centimètres du mien. Des yeux comme la glace, celle des miroirs qui vous recrachent la lumière à la gueule ; insoutenable ! Dans le nez, son haleine me fait voir, je ne sais pourquoi, peut-être les dessins animés, un souffle de taureau furieux.

      Là, on comprend pourquoi certains hommes sont des chefs naturels. Quels que soient les ordres qu’ils donnent, quels que soient les moyens qu’ils utilisent, pour ou contre une civilisation, une humanité, pour le pouvoir personnel, incroyablement ils fascinent. Ils sont maîtres des événements. On se soumet à leur cruauté, à leur rapacité, ou on doit les neutraliser pour survivre, se révolter. Mais qui doit, qui peut et comment le faire ?

      Les méchants ont en face d’eux la courtoisie des gentils. Le risque n’est pas bien grand. Mais pour un homme fort, élu des cœurs, empêcheur de saloper en rond, le risque est total.

      L’envie bizarre d’aimer votre prochain, vous laisse rarement satisfait, car il s’évertue le con à vous foutre sur la gueule. La vie est aléatoire. Depuis Jésus, on se fait trucider pour avoir été coupable de tentative de sauvegarde de l’amour des peuples, pour avoir combattu des mafias, des groupes d’intérêts, des idéologies malsaines. On se fait assassiner pour un rêve : I’have a dream ! Et nous n’avons toujours rien appris.

      Qu’arriverait-il à un type moyen, de taille moyenne aux cheveux longs moyens, au regard moyen qui se fourvoierait à nous prêcher l’amour ? Un mec à longue robe, non pas en robe, ça ne se refait pas encore, disons un mec « jeans et tee-shirt », français quoi ! et qui proposerait naïvement à ceux qui ont tout avantage à parler de l’amour du prochain de le mettre en pratique. Et si ce petit mecton, que l’on aurait intérêt à faire passer pour un drogué illuminé, sûrement pédé puisque contre le sexe banalisé, se mettait à remuer et émouvoir les foules ? Et si les gens commençaient à se dire que ce n’est peut-être pas si bête d’essayer, que lui arriverait-il ? Il serait d’abord crucifié par les bien-correctement-pensants dans les journaux, et puis s’il insiste trop… Jésus aujourd’hui encore se ferait enchrister à la Santé, pour cause de désordre public par certains groupes d’intérêt. Une simple allusion à une morale naturelle d’un éternel bon sens leur fiche une trouille panique. Ils sont prêts à diaboliser Dieu si ça leur paraît de bonne dialectique.

      Après ce lynchage, on finira par leur donner raison pour ne pas risquer de quitter la masse obscure, et on les joindra par notre voix, ou pire par notre silence. On suivra ceux qui ont la conviction de nous satisfaire dans la facilité sociale. Celui qui se veut un guide marche-t-il devant pour indiquer la route ? Pas du tout, eux, ils suivent le troupeau perdu et lui éclairent le cul.

      Les yeux clairs et brûlants de Satangéli cherchent à me dominer. Il va y arriver. Il faut que je fasse quelque chose, que je bouge, que je chante, que je hurle que je lui rentre dedans, que je l’embrasse sur la bouche, que je lui morde l’oreille, mais surtout briser son emprise. Je déglutis. Eloigner ma tête de la sienne pour échapper à son regard sans perdre la face :

– Il me plaît bien, celui-là !

      C’est pas vrai ! Il va me regarder les dents dans un instant et me tâter les muscles, ce négrier. J’ai envie qu’il m’achète évidemment, mais tout de même ! J’avoue que j’ai du mal à contenir mon genou qui se sent soudain une attirance folle pour ses roubignolles.

– C’est toi qui vas garder mon fils.

      Il est déjà devant Edmond, appuyé des deux mains sur son bureau, penché vers lui bien avant que je ne puisse répondre :

– Si c’est lui qui a arrangé Max comme ça, il gardera mon fils, vu ?

– Rien du tout ! Ici, c’est moi qui donne les ordres, monsieur ! Et de toute façon je vous ai déjà dit que…

– … La police est au courant de ma visite. Ils me l’ont même conseillé discrètement, après m’avoir refusé une protection pour ma femme et mon enfant ; rien tant qu’ils seront entourés de ce qu’ils appellent mes hommes de main.

– Non ! Vous pensiez vraiment que les flics allaient… interpréter un petit duo protecteur avec vos tueurs ?

– Je leur avais proposé un marché qui aurait dû les intéresser. Ils protégeaient mon fils pendant que je les débarrassais d’une bande de loubards.

– Si on en croit votre réputation, vous n’avez pas besoin de la police pour ça.

– Ma femme a peur. Elle est devenue complètement hystérique. Elle exige d’être gardée par les forces de l’ordre.

– Elle n’a plus confiance en vous ?

– Mes hommes aussi sont pris à partie par des motards. Pour une fois, elle a raison ; c’est trop dangereux.

– Je ne peux rien faire pour elle.

– La protection rapprochée c’est votre boulot. Je paye bien, très bien. La police est au courant de ma visite, vous êtes couvert. La présence de votre gars peut être officiellement annoncée à la presse par les flics eux-mêmes.

– Et alors !

– Que la police s’appuie sur vous, c’est bon pour votre réputation, non ?

      Ce type est prêt à tout pour garder son fils. Mon plan prend une allure de suicide collectif pour ma petite équipe. Le contrat est âprement discuté. Mon pote a su être parfaitement incorruptible… jusqu’à une certaine somme raisonnable. Il fait une très bonne affaire, d’autant plus qu’il ne me ristournera pas un sou, ce vieux rat. Il me faut pourtant reconnaître qu’il a bien mérité cette petite compensation.

      Quand tout est décidé, Satangéli se lève, m’agrippe par le cou, sa main droite m’enserre la nuque si fort que j’ai failli plier pour éviter à mes vertèbres d’éclater :

– S’il arrive la moindre chose à mon fils, même une égratignure en jouant aux billes dans le jardin, tu regretteras tellement d’être venu au monde que tu envieras la mort du plus grand martyr chrétien, crois-le !

      Tu parles ! J’ai une pensée pleine de gratitude pour la Pastourelle. Elle me le payera ! Je ne sais pas encore comment, mais si je m’en sors…

      Au moment de déguerpir, l’immense crapule repose délicatement la petite secrétaire, debout sur sa chaise de travail. Il se penche sur la pauvre fille affolée et lui roule une monstrueuse pelle, largement étalée autour de la bouche. La moitié de son visage en reste humide :

– Désolé de te quitter, mais je reviendrai te revoir, parole ! J’ai bien aimé ton contact ma poule.

      Elle le regarde, elle sourit, il s’éloigne à reculons, les jambes lui manquent et elle tombe assise, heureuse sur son siège à roulettes. Je suis sûr qu’elle l’attendra en rêvant de sa force. Le plus incroyable est que ce mastodonte a l’air sincère. On doute à tort qu’un sentiment aussi délicat puisse fleurir chez ce type d’ignoble brute. Le muscle est trop dur et le cerveau trop mou, stérile. Surprenante Mère Nature aux aberrations merveilleuses. Le spectacle incroyable du petit bouchon de bonne femme plaquée contre le géant fleur-bleue… la vision de leur accouplement donnerait le grand frisson, comme celui d’un séisme provoqué par le raisonnable rééquilibrage des corps. Qui sait, leur progéniture a une petite chance d’être normale, après tout.

      En attendant de la comprendre, la mémère nature, Edmond offre à la future poule du chien de garde de Satangéli, une croisière obligatoire et immédiate aux Caraïbes. Deux heures plus tard, il la met lui même dans l’avion. Il ne peut prendre le risque de confidences sur l’oreiller. Si Michèle joue les Mata Hari de sous-préfecture elle nous fout tous dans une merde noire.

      Moi qui ai cru faire le malheur de cette frêle enfant, je resterai dans sa mémoire à égalité avec le Père Noël. Le même jour le Grand Amour et un beau voyage, la poule a du pot. Sa voyante va toucher le jackpot, depuis sans doute qu’elle les lui promettait.

      Une fois de plus la preuve était faite que notre vision est bien étriquée, faiblement trop humaine, pour juger, comprendre ou apprécier, en toute simplicité, l’ensemble de conséquences sur l’univers des remous vibratoires de nos actes, même les plus anodins en apparence.

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Dans les sabots d’Hélène

      Je grimpe derrière Satangéli le vaste éventail couché de la volée de marches largement ouvert devant la maison, vers la superbe double porte d’entrée. Malgré l’envie qui m’effleure un instant, je ne peux plus reculer. Derrière moi, je sens la présence forte de Gros-Louis. Son souffle animal m’agite mollement le catogan sur la nuque. Pour l’information immédiate d’un paysan ayant provisoirement égaré la queue de sa vache homologuée par la Météorologie Nationale : cheveux secs faiblement agités, pas de doute ! Il ne pleut pas et un doux mistral aère la Provence.

      Le ‘fiancé’ de Michèle me coupe toutes éventuelles possibilités de préretraite anticipée. Il ne me laisse plus le choix. Je me dois à l’héroïque volonté d’un courage inébranlable, d’aller jusqu’au bout pour conserver mon scalp.

      Tout se jouera selon la réaction d’Hélène quand Satangéli va nous présenter l’un à l’autre ; bien jouer mon rôle et prier pour qu’Hélène s’y soit préparée. Elle a dû s’entraîner devant sa glace, car elle a été parfaite, jusqu’à douter de mes capacités. La justesse de son interprétation était vitale.

      C’est, à la réflexion, là que mon esprit se trouble. Assister à un mensonge aussi bien interprété nous fait douter de toute la confiance que l’on accorde à la menteuresse. La petite Hélène a peut-être appris, contrainte et forcée, à dissimuler et à mentir pour sa sauvegarde, mais elle est devenue redoutable. « Pas terrible », moi ! Ah, la garce! Il faudra me méfier à l’avenir avant de lui accorder le Bon Dieu sans confession. On ne peut pas plus reprocher à un ancien combattant de savoir se servir d’une arme, qu’à une Hélène quelconque de savoir mentir pour continuer à vivre dans ce milieu. Mais tout de même, une mauvaise habitude est souvent pratique, mais plus difficile à rectifier qu’une bonne à retrouver.

– Vous ne la quitterez pas de vue un seul instant.

– Avec plaisir, dis-je affectant pour mon rôle de brute un sourire presque égrillard.

– Ne fais pas le malin grand con ! S’il lui arrive quoi que ce soit, si mon fils court le moindre risque, t’es prévenu, je te crève, compris ?

– Bien compris !

– Monsieur !

– Bien compris, Monsieur.

– T’as intérêt ! Voilà, il est à toi, dit-il à Hélène. Maintenant, tu me fous la paix. Mais attention, tu me préviens immédiatement s’il quitte le petit d’un pouce, même une seconde pour aller pisser.

      Ma vessie ne va pas être à la fête. Là dessus, il disparaît traînant son énorme garde du corps dans son sillage. Celui-là doit dormir au pied du lit de son maître. Il faudra trouver un moyen, au moment d’agir, pour qu’il continue d’y dormir et rêver de Michèle le plus longtemps possible.

      Il me reste encore à rencontrer officiellement le fils. Il faut se méfier de la perspicacité de nos chers petits. Il pourrait très bien reconnaître celui qui a attaqué sa maison et menacé sa mère. L’acuité visuelle des enfants, leur sens olfactif, leur intuition sont encore très neufs et disposés à toutes les mémorisations. Ma courte barbe récente, ma belle queue de cheval doivent tout de même modifier la forme générale de mon visage, mais sait-on jamais.

      Je prends immédiatement mes fonctions. Je suis Hélène vers la chambre de son fils. J’ai l’impression de franchir le miroir d’un conte d’enfant. Je me retrouve dans une splendide salle du château des Mille et Une Nuits : immense, des jouets partout, des voitures, des écrans de jeux électroniques projetant une violence contenue mais disponible, des armes sous toutes les formes pour des meurtres ludiques. Ici, le Père Noël doit livrer avec quatorze Airbus.

      La merveilleuse injustice des fins d’année où le barbu magique, à sa belle époque de fête, ne gâte que ceux dont le seul mérite est d’être les riches enfants du privilège.

      Une malheureuse gouvernante – mot mal adapté à cette pauvre esclave d’enfant de luxe – obtempère au moindre désir du petit roi des lieux.

– Dominique mon chéri, voilà Jean qui assurera notre protection.

– J’aime pas les barbus.

– C’est ton père qui l’a choisi !

– Pour jouer la nounou, avec sa coiffure de gonzesse? On verra !

– Dominique !… C’est nouveau ce langage Simone?

– Depuis ce matin, il a décidé de tout faire comme son père, Madame.

      Bel exemple pour un charmant bambin. Le regard d’Hélène contient, en se retournant vers moi, tout le drame de la mère qui subit son enfant sans plus aucun pouvoir sur lui. Ma présence prouve que ses yeux expriment plus de tristesse que de résignation.

      Depuis le début de cette aventure je me trouve confronté à de sérieux problèmes : le danger, la violence et bien sûr la terrible personnalité de Satangéli. Ce dernier est le plus difficile à résoudre, mais il fait parti d’un monde que je connais, dont les règles non écrites ne me sont pas étrangères. Il est rudement temps de les casser ces règles, de faire obstacle à toutes les crapules, tous ceux qui se font un piédestal doré de braves gens exploités.

      I have a dream ? La découverte d’un nouveau continent : l’Utopie. Personnellement je la souhaiterais plutôt maritime que supérieure, mieux que l’Utopie inférieure de nos nabots politiques. D’un coup de baguette magique : plus le moindre petit vol, pas la plus petite escroquerie à se mettre sous la matraque, pas le plus petit crime, viol ou début de guerre, pas la moindre raison d’état, plus de cynisme d’un prétendu réalisme politique, plus rien de rien de mal. Que de l’amour massif, de la générosité, de la tendresse. Le Paradis sur terre ? Eh bien non, l’HORREUR ! Le chômage exploserait. L’ANPE se remplirait à craquer de toutes les femmes, de tous les hommes de l’administration de justice, de police. L’armée viendrait pointer en rangs serrés, le petit doigt inactif sur la couture d’un treillis vidé de sens, derrière des officiers plus ou moins généraux et inutiles et, devant, la cohorte des employés des usines d’armement. Le Monde S.A. ne pourrait plus assumer les charges provoquées par la faillite de ses entreprises démentielles.

      Le Diable déposerait son bilan, le Paradis tomberait du ciel sur notre belle Terre.

      Là, dans cette cour de récréation, domaine imprenable d’un petit tyran, je suis désarmé. Ce gosse qui semble avoir reçu au berceau tout l’héritage moral de son père, devient un adversaire que je ne connais pas et je suis là pour lui. J’ai peur de le payer très cher. Il va falloir que je l’enlève de son royaume, le priver de tous ses pouvoirs et qu’il redevienne, s’il n’est déjà trop tard, un simple enfant moyen sans la protection enivrante d’un père qui lui obtient tout ce que ses caprices exigent. J’ai peu de chance, si nous réussissons, qu’il me pardonne jamais d’avoir essayé de faire de lui un être normal. Et puis, quoi que sa mère en pense, de l’avoir privé tout simplement, sans jugement, sans son accord à lui, d’un papa qui apparemment l’aime et le lui montre. Un rude adversaire que l’on m’avait désigné là. Comment se bat-on contre un enfant ?

– Tu peux t’asseoir là-bas, dit-il en me désignant un petit fauteuil de bébé dans lequel je n’avais pas la moindre chance de glisser une demi-fesse.

      Je ne bouge pas.

– Tu fais ce que je te dis ! Tu t’assoyes !

– On dit : tu t’assois.

      Mais, je ne bouge pas.

– T’es à moi, tu fais ce que je veux, t’as compris ? C’est mon père qui te paye.

      Si je ne prends pas immédiatement les choses en main, si je laisse ce petit merdeux me marcher dessus, je n’aurai plus la moindre chance de l’enlever à la chaleureuse affection de son délicat géniteur. Si jamais il se plaint que je le brutalise, je ferai peut-être de vieux os chez Satangéli, mais à six pieds sous la terre de son jardin. En deux mots, je dois choisir, soit de faire l’âne à quatre pattes avec ce pitchounet sur le dos accroché à mes oreilles et me bourrant les côtes de coups de pied, soit d’être viré. Je n’ai donc pas le choix :

– Ecoute-moi bien, mon petit bonhomme. Je suis là pour veiller sur toi, d’accord. Mais pas pour être ton petit copain de jeu, encore moins ton jouet. Alors, tu me fous la paix et tu ne me parles plus jamais sur ce ton et tout ira bien, compris ?

      Il a de qui tenir ce morpion. Il se redresse de toute sa taille, me regarde droit dans les yeux avec un sale petit air buté. Il me provoque ouvertement. Si je cède, tout est foutu. Je perds définitivement tout ascendant sur lui. Je prends mon air le plus dur, le regard du mec pas décidé du tout à se laisser manœuvrer :

– Si ça ne te convient pas, on va en parler tout de suite à ton père, vu ?

      L’argument a porté. Je ne sais pas trop pourquoi, mais il baisse, provisoirement en tout cas, les yeux et les armes. C’est sa pauvre nounou qui fait immédiatement les frais de sa petite déconvenue.

      Un sourire jocondien nuance imperceptiblement la tristesse particulière de sa mère. Dès cet instant, il m’ignore totalement, à tel point que je me demande quel mauvais coup il va me préparer pour me faire lourder par son père.

      A table, il refuse de manger :

– Tu n’as pas faim ? dit maman Hélène.

      Il ne répond pas. Il regarde fixement le vide devant lui au-dessus de son assiette.

– Qu’as-tu ? lui demande doucement Satangéli.

      C’est la première fois que je vois sourire ce tueur ; curieuse impression.

      Dominique ne répond pas.

– Je te parle Dominique.

      L’enfant lève la tête, regarde son père et se met à pleurer :

– C’est sa faute ! dit-il en me désignant. Satangéli se lève, s’approche avec une lenteur voulue de la cheminée sur laquelle je m’étais appuyé.

– Qu’est ce qui s’est passé ? me dit-il en me regardant très violemment dans les yeux.

– Je vais vous dire ce qui c’est passé. Vous m’avez engagé pour protéger votre fils, pas pour faire ses caprices. Je ne peux pas jouer avec lui, le subir et rester vigilant pour assurer sa sécurité. Si vous vouliez une nourrice, pas mon truc, je manque de poitrine. Mais si je dois le protéger, il me fout la paix et me laisse travailler. C’est à vous de choisir, pas à lui. Maintenant, si je ne conviens pas, je me casse tout de suite. Personnellement, je n’en ai rien à foutre. Ce n’est pas le travail qui manque pour des types comme moi, vous le savez. Voilà ce qu’il y a !

      Satangéli réfléchit un court instant sans me quitter du regard. Ce mec passe son temps à me jauger. Ça commençait vraiment à me courir. Je crois qu’il a dû s’en apercevoir ; ça ne doit pas le gêner d’ailleurs, plutôt lui convenir. Il voulait pour son fils un type à la hauteur. Un garde qui se serait effrayé à la première colère du petit, n’aurait pas fait le poids à ses yeux. Il retourne s’asseoir :

– Dominique, ou tu manges, ou tu vas tout de suite te coucher… Jean ne fait que ce que je lui demande.

– Mais Papa je…

– Ça suffit !… Tu manges !… Non ?… Bon, Simone, vous le mettez immédiatement au lit.

      Pas un mot. Personne n’ose bouger :

– Exécution ! hurle-t-il.

      Bien qu’habitué à la violence des colères de Satangéli, tout le monde sursaute. En un instant, la nourrice saisit l’enfant qui n’ose plus rien dire, et nous disparaissons tous les trois vers la chambre.

      Le petit Dominique dominait son monde du haut d’un trône qu’il croyait inexpugnable. On vient de l’en faire dégringoler. Il a l’impression d’être le cul par-dessus tête et ne comprend pas le pourquoi de cette révolution. C’est le sentiment donné par sa petite mine défaite, ses épaules basses, son regard soumis. Nounou Simone est encore plus surprise que lui. Ce doit être la première fois qu’il la suit et obéit sans un mot ; sans un mot, mais sans joie. Nous sommes d’autant plus sensibles à cette tristesse, qu’elle nous venge seulement d’un enfant à qui on n’a pas appris que le monde est respectable, que les autres ont des droits, une existence, même quand ils respirent dans son environnement à lui. On en avait fait un enfant seul, bien différemment du Petit Prince de ce bon Saint-Ex, lui aussi seul dans l’Univers, mais fort de l’existence des autres qu’il observait avec une tendre acuité.

      Je m’assois sur le rebord de son lit. Je le regarde en souriant :

– Tu sais, on peut être copain si tu veux.

      Il retourne son petit visage vers moi. Une larme allume son œil puis, doucement, il me tourne le dos sans rien dire, se recroqueville et de ses petits poings en boule, il écrase les brillants de ses yeux. Il m’en veut de l’avoir dépossédé, d’avoir gagné contre lui. Il ne sait pas que demain il se gagnera des adultes avec lesquels il pourra enfin être un enfant, un vrai petit de l’homme avec ses chagrins et ses joies à partager. Il ne sait pas qu’avec moi, il lui sera possible de laisser enfin tomber son masque de petit chef triste dont l’autorité ne dépend que de celle de son père. Etre un enfant, quoi de plus beau à son âge ! Il ne l’est même pas avec sa mère. Humiliée devant lui par son père, elle a perdu toute sa valeur. Pas non plus avec son père ; ses voyouteries lui laissent peu de temps pour s’occuper du coeur de son petit garçon. Un coeur ! Est-ce qu’un Satangéli savait de quoi il s’agissait, où il se situait, comment on pouvait s’en servir autrement que pour l’arrêter quand des gens vous gênent. Dans son entourage, il n’y a aucun adulte accessible; tous ont une peur tellement bleue du père, que lui, le fils du Parrain, exerce sur eux des pouvoirs exorbitants, démesurés pour un enfant.

      J’ai modifié la disposition des chambres. Satangéli a été d’accord pour que nous occupions avec son fils la chambre contiguë et communicante à celle de sa mère. On m’a installé un lit de telle façon qu’il faut me sauter pour pouvoir atteindre celui du petit. La maison est devenue une véritable forteresse hérissée à tous ses coins de connards armés. Il est amusant d’organiser la protection rapprochée d’un enfant pour qui on représente le seul danger ; du point de vue de son père bien entendu.

      Depuis une semaine, la Marseillaise a subi les assauts vengeurs de la bande des motards. Le conflit qu’Henry et ce bon Patou avaient adroitement provoqué, a un double avantage : Dominique se rapproche de moi, petit à petit, il se colle contre moi pour se protéger, et mon attitude face à la menace m’a qualifié aux yeux de Satangéli.

      Je n’ai pas encore trouvé le moyen de me tirer d’ici en emportant sous le bras Hélène et son fils.

      Il est minuit passé. On est quasiment demain lorsqu’un bruit me fait sursauter. On tape à grands coups sur la porte de la pièce d’à côté, comme pour l’enfoncer. Je saute du lit, j’arrache Dominique au sien et le cache derrière un meuble en lui faisant signe de se taire. Je prends mon revolver et sans allumer, j’entrouvre la porte communicante. Je reste sur le pas de façon à pouvoir surveiller les deux pièces à la fois. J’aperçois Hélène assise sur son lit. La luminosité de la nuit filtre par les persiennes. Dans sa chemise blanche, à la lueur pâle de sa chambre, on dirait un petit fantôme frileux.

– Ouvre-moi, nom de Dieu ! Je t’ai déjà dit de ne jamais fermer ta porte.

      Je m’approche du lit, m’assois à côté d’elle. Elle me prend les mains :

– Je ne veux pas… je ne peux plus… s’il vous plaît !

      Je me lève, j’attends une courte accalmie, j’arme mon revolver, ouvre la porte violemment, saisis Satangéli par le cou, le tire brutalement contre moi et lui colle mon arme sur la tempe. Ce fut un très bon moment :

– C’est vous ! dis-je en le relâchant hypocritement.

– Qu’est ce que vous foutez dans la chambre de ma femme ? menace-t-il.

      Il grimace en se massant le cou.

– Comment, qu’est ce que je fous ! Je suis payé pour faire quoi ici, moi ?

– Pour garder mon fils.

– Justement et vous venez de lui foutre une trouille bleue, c’est malin.

      J’allume, traverse la chambre d’Hélène d’un pas rapide. Je passe la porte entrouverte entre les deux pièces et récupère Dominique recroquevillé derrière son grand coffre à jouets. Je prends le petit dans mes bras pour le rassurer et lui retire fermement le colt en lourd plastique qu’il serre dans sa main :

– Ce n’est rien ! Ce n’est que ton papa, mon petit gars.

      Satangéli me rejoint et fait semblant ne pas comprendre mon humour sournois. Après tout, il ne l’a sûrement pas compris. Il me prend son fils des bras, ou plutôt me l’arrache, et le remet dans son lit.

– Allez, il faut dormir maintenant. Je… je voulais juste vérifier que tu étais bien gardé ; voilà !

      Il monte le drap sur le corps de son fils mais ne l’embrasse pas et repart par la chambre de sa femme. Sans un mot pour personne, il claque la porte derrière lui. Hélène se lève, vient caresser les cheveux de son petit, pose ses lèvres doucement sur son front, puis sur sa bouche encore tremblante. Elle se relève doucement en offrant toujours son visage à son regard d’enfant inquiet. Puis, elle me remercie en me serrant le bras sans un mot, sans réussir à sourire. De grosses larmes coulent de ses yeux tristes. 

      Un brouhaha incroyable se déclenche peu après. Satangéli fou de rage traverse sa maison en brisant des choses, ou des trucs, entre autres. Il se dirige vers une de ses voitures garées dans le parc :

– Donne-moi les clés ! hurle-t-il à l’intention du garde qui veille devant le perron.

– Mais Monsieur !… vous n’allez pas sortir seul, comme ça ?

– Ta gueule et file-moi ces putains de clés !

      Evidemment, le garde s’exécute. Satangéli n’avait pas plutôt démarré, qu’il alerte Gros-Louis et son équipe pour les lancer à la poursuite du Patron, le protéger malgré lui et ce ne sont que cavalcades et démarrages bruyants.

      Ce n’est décidément pas mon jour. Tout le monde a disparu quand la bande des motards passe à l’assaut de la Marseillaise. Ils devaient être embusqués à proximité et avaient attendu l’occasion de réaliser ce pourquoi ils guerroyaient contre Satangéli. On les accusait de vouloir enlever la femme et le fils du caïd pour le faire céder devant leurs exigences, alors ils enlèvent. Ils étaient décidés à faire ce pour quoi ils réglaient l’addition, sans avoir ni commandé ni profité du menu.

      Je leur avais donné là une fameuse idée. Il ne manque plus que cette bande de loubards me double et me rapte mes protégés juste sous mon gros nez !

       La bataille fait rage pendant que s’habillent rapidement Hélène et le petit Dominique. Il faut que je les planque très vite avant d’aller donner un coup de main au peu de gardes restés à la maison. Les bruits de la bagarre se rapprochent dangereusement. Une fois qu’ils sont habillés, j’ouvre la fenêtre pour sauter dans le jardin, et courir à la cache que j’avais aménagée au fond du parc dans une espèce de vieille bergerie, sous la pinède :

– Je saute en premier. Si tout va bien, vous me passez Dominique, et vous sautez à votre tour… n’ayez pas peur, je vous recevrai en bas.

      Comme convenu, je saute et tombe dans les bras d’un mec qui arrive en courant et que je n’avais pas pu apercevoir à cause de ses vêtements sombres et de sa gueule noire.

– Vous tombez bien, me dit Patou souriant.

– Comment êtes-vous…

– … plus tard ! me dit Monsieur Henry. Ça urge, mec !

      On récupère rapidement Hélène et Dominique :

– Ce sont des amis, Dominique. Tu les suis. Ils vont te mettre à l’abri avec ta maman. Je te la confie pendant que je protège vos arrières. Je vous rejoindrai plus tard.

      Pendant que Monsieur Henry les entraîne rapidement vers la nuit, le taquet que me colle Patou me fait comprendre à quel point ses victimes doivent regretter de l’avoir contrarié. Cet oeil bleu qu’il me tartine au beurre noir, me fait rager une fois de plus contre la Pastourelle.

      Pour donner le change, il me faut rester sur place. KO sur place en quelque sorte. Un simple maquillage n’aurait tellement pas trompé Satangéli que je laisse à tort, vu mon oeil, Patou apporter un peu de vérité à la scène :

– J’ai retenu le coup, Commandant !… Ça suffit, vous croyez ?

      C’est qu’il y prendrait goût mon camarade.

– Merci bien, dis-je en vibrant encore sous le choc. Ça ira comme ça ! Tire-toi avant que les autres ne rappliquent.

      Nous avions rapidement pensé que si je disparais, l’enlèvement ne pourrait, sans un certain doute, être mis sur le dos des motards. Nous avions une petite chance que ma présence protège la fuite de mes amis. Un coupable normalement constitué se serait probablement fait la cerise avec ses complices. Mais, même au cas où Satangéli me réglerait mes heures de travail d’un coup de revolver à l’endroit du portefeuille, Patou aura déjà filé avec Hélène et son petit, rejoint la Comète, pris la mer séance tenante et cap sur la Grèce.

      Si je m’en sors, je me débrouillerai pour les rejoindre ou ils me fleuriront à juste titre posthume.

      A l’instant où la mort vous frôle, le temps se dilate et vous visionnez votre vie qui défile en accéléré. Puis, tout se ralentit comme dans un état d’hyper conscience. C’est ainsi que j’ai vu arriver le poing gauche de Satangéli pour une décoration bleutée de mon oeil droit, lentement et inéluctablement. Ça, c’est valable pour la première pêche, pour celles qui suivent c’est plus flou. L’autre œil avait déjà été colorié amicalement avant le deuxième service, pour donner le change. De loin, on va avoir l’impression que je dissimule ma belle gueule virile derrière de grosses lunettes de soleil. Pour le moment, mon principal souci n’est pas d’ordre esthétique. Gros-Louis et un de ses camarades de travail me tiennent fermement à la disposition de la colère de Satangéli :

– Tu vas t’expliquer ! me dit Satangéli en me fermant curieusement la bouche d’un superbe direct du droit ; Son poing fort, si j’ose être drôle en un moment aussi brutal.

      Mes lèvres tentent de se rendre de l’autre côté de mes dents. Celles-ci refusent de se laisser dépasser et partent les premières vers l’arrière. Le plus ennuyeux dans cette affaire, c’est que le crochet gauche qui suit, claque violemment sous ma mâchoire meurtrie alors que ma langue, vivante encore, cherche à en sortir. Ça ne me coupe pas la parole pour autant :

– Merde, à la fin ! J’ai été attaqué par surprise alors que… gargouillé-je dans un flot de sang.

      Il ne me reste qu’un souffle que Satangéli coupe net. Un terrible coup de pied avec toute la puissance voulue pour me stériliser à jamais. Adieu mes chéries, on me retire de vos affections. Sous la violence du choc, je décolle, me libère des bras puissants de mes petits camarades de jeu et retombe sur les genoux, les mains croisées en conque sur ce qui devait être la seule différence palpable entre moi et un transsexuel en pleine activité. La bouche grande ouverte, j’aspire des flots de sang au lieu de l’air que mes poumons espèrent pour me conserver en vie. Même mon nez ne peut plus remplir son office. A peine ma tête se penche vers l’avant qu’elle fait la connaissance intime d’une très belle chaussure italienne. Une sacrée pointure le gars ! Et mon pauvre pif fait des façons de source et pisse en rouge tout ce qu’il peut exprimer.

      J’ai le sentiment que les quelques coups de pieds dont m’achève Satangéli ont sur lui, sur lui seulement je le jure, un effet calmant. Fin du récital et notre virtuose achève notre charmante conversation :

– Espère que je retrouve très rapidement mon fils ! Tu ne mourras qu’après.

      Et pan ! Il me recolle une mandale, cet amoureux du travail bien fait.

– Prie pour que ça aille vite, très très vite, ça abrégera ton agonie.

      Et vlan ! Une deuxième baffe pour souligner sa détermination au cas où je n’aurais pas tout compris.

– Chaque jour qui passe, je viendrai moi-même te rendre compte de mes recherches. T’as bien compris sale con ?

      Et boum ! La passe de trois sur ma pauvre gueule labourée. Un court instant de réflexion, et bada-boum ! Conclut-il pour faire bonne mesure. Mais là, je l’ai bien analysé, le coeur n’y est plus. Un peu de fatigue peut-être ou de lassitude. Pauvre biquet, comme sa main doit le faire souffrir. On se plaint toujours sans penser à la souffrance des autres, égoïste que nous sommes.

      Satangéli juge certainement que je ne lui suis provisoirement plus d’aucune utilité. Il fait signe à ses hommes de me jeter dans une cave, se fichant complètement que je reprenne un jour mes esprits.

      Malheureusement toute cette séance n’a pas adouci Gros-Louis. Je suis agonisant, écrasé sur mes genoux, vomissant mon estomac. Il se penche sur moi, avec deux doigts, il relève délicatement mon catogan et de son énorme poing m’assène le coup de grâce sur la nuque. Il se saisit alors d’une de mes chevilles et me tire par le pied vers les sous-sols. Mon crâne heurte chaque marche de ce putain d’escalier en pierre qui n’en finit pas. La terre battue, elle aussi, de ma prison me fait le plus doux des lits. Ici, pour l’instant en tout cas, je suis à l’abri. L’averse de coups a cessé. Je peux enfin m’évanouir tranquillement.

      Je ne peux pas dire ce que dura ma correction. L’extrême douleur modifie nos références spatio-sensorielles. Le temps n’a plus d’âge plus d’importance et ne se déroule nulle part.

      En racontant tout ça, là, j’ai l’impression de vouloir me faire dorloter. Pourtant, je ne me rappelle pas vraiment l’intensité de ma souffrance. Même mes cellules en ont perdu la mémoire. Je me souviens seulement qu’elle a été terrible, mais les souvenirs s’atténuent de douleur. Ce qui est sûr, c’est que j’en ai vraiment pris plein la gueule.

      La force d’une émotion est souvent inversement proportionnelle au carré de la distance d’éloignement du lieu d’un drame. Un solide taquet distribué bien loin de nous et éclatant le pif plat d’un étranger pas encore immigré dans nos banlieues, nous tire moins de larmes, malgré notre extrême sensibilité, que de trouver notre proche voisin la tête ouverte sur notre beau palier dans le but évident de dégueulasser un paillasson tout neuf. Mais quand c’est moi qui décroche la timbale et que les phalanges d’un autrui m’écrasent le cartilage nasal, la sincérité de mes pleurs ne fait plus aucun doute. Ce jour-là, j’ai vraiment pleuré à très chaudes larmes.

      Les gens qui ont des problèmes métaphysiques dans le genre : est-ce que des fois on existerait pour de bon ? Est-ce qu’on ne serait pas qu’une abstraction lumineuse ou la simple représentation visuelle de notre volonté libérée d’un réel carcan corporel, le reflet dans l’air d’une entité spirituelle ? Et tout ça quoi… un conseil peu amical, qu’ils aillent se faire masser le corps astral par le Satangéli et son Gros-Louis. Je veux les entendre rendre compte des conséquences amusantes de leurs explorations métaphysiques sur l’incroyable sensibilité d’une abstraction lumineuse douloureuse. La lumière avait déjà ses courants, on apprendra ainsi son système sensible aux impressions, disons électriques ; ceux qui se sont déjà électrocutés ne sont pas pour autant devenus des lumières.

      Quand je suis revenu à moi, j’ai dû arracher ma joue du sol. Le sang coagulé, aggloméré contre la terre, a cimenté mes plaies. Pas question de les brosser sans les rouvrir. Dans le noir, je rampe au hasard pour me redresser et m’appuyer, je crois, contre un mur. Mon crâne raisonne trop fort : il est minuit Alka-Seltzer. Pas la moindre lueur où peuvent s’accrocher mes yeux globuleux bleu noir. Cette nuit totale forme autour de moi la plus solide des prisons.

      Mon corps n’est plus qu’un cri, une énorme douleur. Mon moral est hors de combat. Depuis que je me fais bigorner, j’avais rarement été aussi cruellement découragé ; je vieillis.

      Chaque fois que je me fais dérouiller au cours d’une aventure, je me sens dans la peau de ce con de Sisyphe, le précurseur des Rolling Stones. Celui qui dévale derrière son putain de caillou, dégringolant encore une fois de plus sur les pentes de la montagne pointue. Arrivé en bas, il s’assoit essoufflé sur sa pierre ronde, regarde le sommet et prononce enfin avec moi cette phrase mémorable et définitive, ponctuée par le claquement sec d’un bras d’honneur : « Eh merde! ». Pourtant, il se la roulera à nouveau vers le haut… Peut-être, cette fois, qui sait !

      Je n’ai vraiment pas su choisir la facilité. J’avais pourtant en moi toutes les dispositions, tous les talents, toutes les possibilités de devenir une formidable canaille. Je maîtrise totalement mes instincts. Je suis un violent naturel, technique et subtil. J’excelle dans la préparation d’un mauvais coup de main, d’une magnifique arnaque. J’ai l’intelligence immédiate d’une situation, un sens inné de l’improvisation efficace. Il me suffisait de me laisser aller, de suivre comme l’eau la plus grande pente de mes penchants. En fait, j’ai pris un risque terrible : succomber à la tentation de l’honnêteté.

      Que suis-je allé foutre dans ce coupe-gorge ? C’est une situation pleine de baffes où je tente d’exploiter l’instinct du guerrier affligé d’une bonne éducation et doué d’une bonne santé.

      Résistons ! Il suffit de goûter le nombre de pépins pour ma pomme. J’ai même déliré sur nous les gens de bien, créer une néo-chevalerie, repenser le mythe moderne d’une immense Table Ronde comme la Terre, une nouvelle approche de la vie. Une société de chevaliers responsables, hérauts d’un nouveau siècle. Je peux en parler, n’ai-je pas été glorieusement adoubé d’un coup de canne, par une vieille folle !

      Mais non, ni le Roi Arthur ni Merlin ne nous enchantent encore.

      Toutes ces folies traversent mon esprit torturé d’un cauchemar éveillé et douloureux. Je ne sais plus depuis combien de temps je vieillis comme bouteille en cave. A propos de bouteille, j’ai une de ces soifs !

      Je n’entends pas un bruit. Il fait toujours noir et je suis perdu. Je sais, et pour cause, que Satangéli ne doit pas retrouver son fils. Si jamais il lui met la main dessus, ça ne fera qu’aggraver mon supplice. Pour l’instant du moins, il me fait payer sans me croire vraiment coupable, seulement pour avoir échoué. Pour l’exemple en quelque sorte. L’exemple et le défoulement, bien entendu. Il passe sa colère vengeresse comme un enfant qui vient de recevoir une baffe d’un grand et fiche un coup de pied à son petit frère étonné.

      De toute façon ses hommes doivent être ravis de mon tout nouveau déguisement de bouc émissaire. Ils me décident responsable, n’étant pas des leurs, pour s’offrir la preuve qu’ils n’ont fait, eux, aucune erreur. Heureusement, ils ne peuvent pas savoir que leur seule erreur, c’est moi.

– DAÏX !…

      Entre la nuit extérieure et le brouillard intérieur, ma pauvre tête perd ses points de repère. Elle flotte dans le noir. Je ne suis pas très sûr que mon corps trop lourd de souffrances pourra la suivre dans ses errances éthérées. Je râle longuement. J’ai trop mal. Je ne sais même plus ce que je fous là. D’une certaine façon, Satangéli a raison. La vraie souffrance relativise la peur de la mort, jusqu’à l’espérer comme la seule paix définitive.

– Hé, oh, DAÏX !

      Même mes tympans hurlent encore en mémoire des coups et se mettent à halluciner. Gros-Louis est sûr de me ramasser où il m’a jeté. Il ne risque pas que je prenne congé. Il n’a donc pas besoin de m’appeler. De toute façon, je n’irai pas de mon plein gré… s’il tient absolument à me martyriser encore, qu’il vienne lui-même me chercher. Ça serait trop facile ça… Veut pas que je l’aide en plus ; me cogner ma tête contre les murs ; pas maso, moi… Voilà, à ce qu’il me semble, ce que je me disais.

      Comme vous le voyez, mon esprit n’est plus très fiable. Je ne m’y fie donc pas. Pourtant, il me semble que quelqu’un parle de moi, prononce mon nom, essaye gentiment de percer mon délire.

– DAÏX, bordel de merde, où vous êtes ?

      On tape fortement sur la porte. A tout hasard :

– Haaa… Haaaa ! souffré-je à haute voix pour tenter d’attendrir mes tourmenteurs.

– Le silence reprend le dessus et laisse l’espace libre aux craquements dans mon crâne.

      Très loin de moi, j’entends alors quelqu’un flirter avec la serrure de la porte. Cette familiarité a des conséquences désagréables pour mes pauvres yeux éclatés. Ebloui, je ne comprends pas qui peut porter cette lampe. Mon pauvre corps craint de reconnaître Gros-Louis. Il se recroqueville malgré moi derrière la grande caisse que j’avais prise pour un mur.

– Vous êtes là ?

– Je crois… j’sais plus… j’en doute, dis-je difficilement vers la lumière dont il me semble reconnaître la voix.

– Bon Dieu, dit à tort Monsieur Henry… Putain ! Qu’est-ce qu’ils vous ont mis… Vous ont pas loupé, hein ! S’il leur reste des gnons à distribuer, vont avoir du mal à trouver un endroit libre. Pouvez encore marcher, mon vieux ?

– J’ai su, enfin je crois. Mais là, je ne sais pas…

– C’est comme le vélo, dit notre humoriste de secours, ça se perd pas.

      Il m’aide à me redresser. Après m’avoir ramassé deux fois, il décide de me porter sur ses épaules :

– Allez, on charge mec ! Ça ira plus vite que la rééducation.

      Ça je m’en souviens. Au moment de passer la porte, il oublie que ma tête dépasse à sa gauche :

– Désolé ! Bof, z’êtes plus à ça près, trouve-t-il correct de s’excuser.

      Il recule légèrement pour me dégager le crâne qui vient de tenter sans succès de défoncer le montant en fer.

– Les portes, c’est pas prévu pour les passer en travers à l’horizontale. Rentrez la tête, on a droit à un deuxième essai… Allez, on re-fonce !

      C’en est trop pour ma conscience, je la perds et la retrouve à l’arrière de la bagnole. Ma tête toute bosselée roule sur les douces cuisses d’Anne. Elles épousent les mouvements berçants de la voiture. Anne me lave doucement le visage. Ses larmes me tombent dans les yeux. L’eau fraîche, sur mes lèvres explosées, me fait un goutte-à-goutte délicieux. Elles humectent doucement ma bouche sèche de sang. Curieusement, je suis bien. Moins habitué à la souffrance, mon esprit prend plaisir aux caresses hésitantes de délicatesse de mon bel amour. Faut-il que l’on me fiche dans cet état pour qu’elle laisse aller son coeur et sa main ?

       Certains ne savent plus dire je t’aime, pour mieux le regretter quand c’est presque trop tard. Si ce n’est pas trop demander, je préférerais jouir de son amour de mon vivant. Mais je vous fiche mon billet que, si on me rétablit, elle reprendra immédiatement son allure de femme libérée, matchelle prisonnière d’une mode féministe militante, prônant une indépendance sourcilleuse.

      Pour se montrer libres de l’emprise des hommes, certaines croient devoir se parer de nos pires défauts: ces attitudes viriles nous font mâles. Notre superbe hétérosexualité dans son attirance naturelle finit chez certains dans des allures bizarres et ondoyantes. Qu’elles se dégagent violemment de notre affection et le vide s’ouvre sous nos âmes, nous rend instable ; et elles ont le toupet incroyable de venir nous reprocher nos petites incartades.

      Ma chère Anne je l’affirme bien fort, la main aussi sur le coeur : comme la plupart de mes congénères, et malgré les doutes absurdes qui t’éloignèrent de moi, je le jure, je t’ai été très souvent fidèle.

      Ah, la mauvaise foi des femmes, ce n’est pas croyable !

      C’est vous dire que j’ai fini par m’endormir dans le mieux être d’Anne pour me réveiller sous le regard de la Pastourelle. Ça, ça surprend ! On s’apprête à ouvrir les yeux sur un visage qu’on aime et l’on tombe sous le regard de l’Amour :

– Te remue pas mon beau, peuchère ! Ça va mieux… mais encore tu vas avoir une belle fatigue demain, vaïl !

– Anne…

– Vé, j’ai compris. Je vais te la mener.

      La vieille se relève lentement. Elle essuie largement ses mains sur son tablier noir :

– On peut pas dire que tu soyes content de me voir. Je te demande pas de me sauter au cou, mon pauvre que tu peux pas, mais quand même !

      Elle quitte ma chambre fraîche où les persiennes fermées interdisent le soleil. Malgré la raideur de mes lèvres, je sais que je souris à sa grogne pudique. Toujours cette même ambiance de bonheur qui coule à flot dans les veines de cette maison et parfume votre esprit. Je l’entends franchir la porte protégée par le rideau de perles qui se reforme derrière elle dans un bruit pétillant en cascade :

– Hé, petite !… Il est venu à lui ton grand escogriffe, y te réclame.

      Le tron de l’air, comme dirait la maîtresse des lieux, éclate à nouveau le frêle rideau d’entrée. Une course rapide et légère me dépose Anne à genou au près de moi. Ses mains s’emparent de la mienne et son visage vient juste me contempler à quelques centimètres de mes lèvres. En intellectuelle qu’elle est, elle trouve tout de suite les mots qu’il faut :

– Ça va mieux ?

      Ma vivacité d’esprit me revient aussi. Je peux répondre brillamment du tac au tac :

– Oui, merci !

      Ce subtil et délicieux dialogue est interrompu par le retour de la Pastourelle flanquée de Monsieur Henry. Elle se met silencieusement sur le côté, assise dans son fauteuil à haut dossier. Henry, lui, se place au pied du lit, les mains posées nerveusement sur le lourd montant de bois :

– Ça va mieux ?

      C’est un homme simple à qui il faut pardonner le manque total d’originalité de ses interrogations.

– Oui, merci !

      Les mots finalement n’ont pas d’importance. Ce qui compte vient de qui les prononce, de la qualité et de la force des sentiments dont on les charge :

– T’as pas bientôt fini de faire le couillon, dis ? Vé, t’as vu dans quel état que tu es encore à ton âge, qui faut que toujours je te soigne de partout. Et tu crois encore qu’on peut tout régler par la violence ? T’as rien compris tu sais ! Té, t’as pas volé ta rouste.

– Non, mais… dis-je en essayant de me redresser pour aller l’étrangler.

– Ne bouge pas ! me dit en me retenant sans forcer ma petite Anne. On n’a pas eu le temps de tout lui raconter.

– Mais elle sait, elle ! Elle sait toujours exactement ce qui s’est passé, hein ?

– Pas cette fois. J’avais à faire.

– Comment ça ?

– C’est la Blanche qui va pas, peuchère. Cette pauvre bique, elle me donne un brave souci.

– Ça va, j’ai compris. Je ne suis pas encore revenu ni à moi, ni à vous, ni à personne.

      Je ne sens plus aucune douleur et Anne est toute de douceur à mon côté. La lumière humide de son regard m’éclaire son joli visage. Je me laisse donc couler sous mes draps frais pour profiter de ce bien-être que nous connaissons tous quand tout est calme, que les frissonnements du monde, la température de notre corps et de notre esprit sont en harmonie. Cela se produit souvent le matin au réveil naturel quand tout va bien et que rien ne nous bouscule vers la vie active. Fasse le ciel que je ne me réveille pas de sitôt, de ce si joli paradis personnel.

       Sur les deux cicatrices rouges qui me bordent à présent la bouche, Anne pose ses lèvres.

– Dis moi la vérité, ne me cache rien, vas-y franchement. Comment sont mes yeux : ouverts ou fermés ?

– Mais… ouverts, pourquoi ?

– C’est bien ce que je craignais.

– Comment ça ?

– Je voulais savoir si je me rêvais un cauchemar ou si j'étais bien là parmi vous que je voyais vraiment, à écouter cette vieille folle sadique.

– Calme-toi. Tu la connais. Ça fait trois jours qu’elle te soigne, qu’elle te veille sans dormir. Elle est un peu fatiguée elle aussi.

– Oh, M’sieur DAÏX ! C’est plus l’heure de s’payer la grasse matinée.

– C’est bien vous Monsieur Henry ? dis-je dans un sourire extatique.

– Té vé ! Ça, ça lui pendait au nez, constate notre Pastourelle. Avec tout ce qui s’est pris sur la coucourde, il a tombé frapadingue.

      A mon corps défendant, je suis bien dans la réalité au milieu de cette bande de fous qui me servent d’amis. C’est vrai que je ne souffre plus. La Pastourelle a encore fait des merveilles. Pourtant, un jour il faudra bien qu’elle se soigne à son tour, cette vieille cinglée. Cette façon qu’elle a de tout prendre comme si tout allait toujours de soi, sans jamais s’émouvoir…

      Un jour c’est sûr, je l’étoufferai… quand je ne l’aimerai plus, ma chérie de la Sainte-Baume.

– Mais alors, si la Pastourelle avait focalisé sur sa vieille chèvre pelée, comment saviez-vous où je me trouvais ?

– Mais qu’est-ce qui croit cet emplâtre ? Je veillais ma pauvre vieille bique, la pauvre qu’elle est malade. Elle le mérite bien, elle ! Mais quand même, j’avais l’oeil sur toi.

– Oui, mais le temps que je monte à la Bastide à son appel… rien que ça faisait « MAYDAY MAYDAY MAYDAY » dans ma tête, et en provençal tu penses ! se marre Monsieur Henry.

– Comme bien sûr, elle n’a toujours pas le téléphone, ça prend du temps.

– C’est bien les hommes ça ! Tu te les sauves et pour te remercier, y te reprochent de pas avoir le téléphone.

– Et si j’étais mort en attendant qu’Henry vienne voir pourquoi vous lui avez télépathé un S.O.S. ? Le temps perdu, je vous jure.

– T’es mort ?… Non ! Alors laisse-moi tranquille … Un téléphone ! Pour que les gens m’appellent après… T’es complètement fada ! Tu sais, les coups te réussissent moins. Tu les supportes plus bien, je trouve. C’est l’âge mon pauvre garçon. Tu devrais arrêter

– Sans vous je jouirais du calme lénifiant de ma retraite.

– Mauvais esprit ! T’es mort ou t’es pas mort ?

– J’aurais pu.

– T’es pas mort.

– Bon, ça va, je ne suis pas mort… Alors Henry ?

– A peine arrivée, elle m’a même pas laissé descendre de l’auto. Elle m’a dit de foncer droit à la Marseillaise que vous étiez en train d’y caner. Le temps que je redescende, que je fonce et que je vérifie que la baraque était déserte, que je vous trouve

– J’ai eu cent fois le temps de mourir.

– Passez la main M’sieur DAÏX, elle vous a encore sauvé quand même.

– Ouaih, bon ! Alors, ça fait trois jours que je suis dans les vapes ?

– Mais qu’est-ce qui se croit ce grand couillon ! Dans l’état où qu’ils t’ont ramené, t’étais tellement escagassé que pour un peu té, te manquait que l’enterre-mort ! Y’a que le Bon Dieu lui-même en personne pour t’éviter l’estropiadure d’un coup de miracle.

– Et pourtant, c’est encore vous qui m’avez soigné.

– Voueï ! Mais c’est lui qui t’a guéri.

– Des nouvelles de la Comète ?

– Pour l’instant, ça va.

– Bon !

– Mais ça va pas durer, M’sieur DAÏX.

– Que ce passe-t-il encore ?

– Ben, je crois que j’ai fait une connerie inévitable.

– C’est-à-dire ?

– J’ai explosé tous les bateaux de Satangéli.

– C’est bien ce qui était prévu, non ?

– Ouaih !

– Merde, expliquez-vous à la fin !

– Voilà. Quand on a rejoint la Comète avec Patou Hélène et son chiard, tout allait bien. Ding-Dông a mis de suite cap au large, pour vous attendre. Moi j’ai foncé vers Marseille pour surveiller le port, d’accord ?

– Oui ! Mais jusque-là pas de problème, non ?

– C’est après que ça se gâte.

– Ce n’est pas de votre faute Monsieur Henry.

– C’est peut-être pas ma faute, mais avouez que ça va foutre un sacré bordel.

– C’est vrai, mais…

– …dites, arrêtez de vous réconforter, j’attends, moi ! J’aimerais assez participer, savoir de quoi il s’agit.

– Je vais vous dire. Dès que j’arrive au port, je vois les vedettes de Satangéli qui se font la cerise. Alors moi, qu’est-ce que je fais ?

– Ce qui était prévu, j’imagine.

– Parfaitement! J’ai tout fait péter.

– Et alors, c’est très bien !

– C’était très con !

– Je voudrais comprendre… s’il vous plaît !

– Y se trouve que les bateaux de Satangéli ne partaient pas au cul de la Comète.

– Comment ça ?

– Non mon chéri. Monsieur Henry a compris trop tard qu’en fait, elles prenaient la mer… disons pour le travail.

– Tu veux dire que…

– … Vous avez mis le doigt dessus. Elles étaient chargées jusqu’à la gueule d’un tas de saloperie de drogue entre autres choses.

– C’est une bonne chose ça ! On a fait coup double.

– Vouih ! Les bateaux au fond, qu’ils y soient allés, ça c’est bon pour nous.

– La police qui a fait parler les hommes de Satangéli en saisissant la drogue et les armes, c’est aussi bon pour nous.

– Je ne comprends pas alors. En quoi cela nous gêne ?

– C’est la troisième partie du coup double qui gène. Satangéli a réussi à se tirer.

– Oui, mais il est recherché par la police, non ?

– Oui !

– Dis mon petit Riton, tu voudrais pas pour dire que si ça se trouve, tout l’empire du mal de cet homme vient de se crouler sous lui, si ?

– Eh oui ma bonne Pastourelle, Satangéli est ruiné, fini, foutu, liquidé.

– C’était donc ça la volonté de Dieu !

– Pardon ? dis-je.

– Mais oui mon Jeannot, écoute ! Je suis sûre que ta petite intervention n’avait d’autres raisons que d’aller foutre le feu dans ce sale enfer maffieux.

– Ma petite intervention ! Non mais, vous voulez rire ou quoi ?

– Ecoute, espèce de grand escogriffe prétentieux, tu le croyais génial ton plan, hein ?

– Il n’était pas si mal que ça, après tout.

– Vouéï, après tout ! Mais le sabotage de ses rafiots de l’Satangéli, y t’a pété à la gueule.

– Rien du tout ! De toute façon, il ne peut plus s’en servir pour nous courser, c’était le but.

– Moi, je vais te le dire le véritable but de tout ça, il te dépasse : c’était la destruction de Satangéli. Ton action, elle était partie d’un plan trop vaste pour ton étroite petite vision de mécréant. Tu n’as été que la pichenette de Dieu pour faire tomber le malin.

– La pichenette ! Mais elle se fout de moi !

– T’es fâché mon Jeannot ?

– La pichenette ! Je suis la pichenette de Dieu maintenant ! Je vais vous dire une bonne chose la mère, au cas où vous ne vous en seriez pas aperçu : cette chiquenaude divine, pour l’instant, c’est moi qui l’ai prise dans la gueule, vu ? Nom de Dieu !

– C’est très laid de jurer mon petit Jeannot, c’est pas beau !

      Je n’arrive jamais à me fâcher complètement contre elle :

– De toute façon, c’est excellent pour nous.

– Dégueulasse, rectifie Monsieur Henry.

– Qu’est-ce qu’il y a encore ? Quelque chose m’échappe ?

– Satangéli ! C’est lui qui t’échappe mon chéri. Il est foutu en France, c’est vrai. Mais il est libre et surtout il a tout compris.

– J’ai enquêté dans le Milieu à Marseille. On l’a aidé à passer en Italie. On dit même que, là-bas, il aurait demandé à des amis siciliens de lui filer un coup de main pour retrouver le bateau sur lequel les ravisseurs séquestrent son fils. Il paraît qu’il était comme fou de la disparition de son môme. Même qu’il aurait mis un contrat d’enfer sur les ravisseurs.

– Ça alors, c’est très ennuyeux !

– Très ! Je me demande si je ne vais pas vous livrer moi-même pour palper le pactole.

– Comment peut-il savoir que c’est nous ? Est-ce que j’aurais parlé sous les coups… Je ne m’en souviens pas, je vous assure.

– Non M’sieur DAÏX, c’est pas ça ; y sait rien sur nous précisément, mais il a tout pigé. Son miston et sa bonne femme kidnappés, ses mecs au placard, les loubards disparus juste comme ses bateaux se font saborder ; et puis y’a ses cargaisons griffées par les flics. Y s’est dit comme ça que c’était louche, que les motards l’avaient doublé pour le faire enchrister par les poulets et se venger sur sa famille. De plus, un de ses mecs, celui au nez pété, vous savez, avait filoché prudemment Patou jusqu’à Carry. On sait pas s’il a vu la Comète. La guigne quoi ! On n’a pas pu se le neutraliser le nasillard. On l’a coursé rien que pour que dalle.

– En un mot, comme vous dites, il ne sait pas que c’est nous, mais il sait tout, quoi.

– Je veux, oui !

– Il faut agir, et vite.

– Jean, reste calme. On a prévenu Patou par radiotéléphone.

– Et alors ?… Ils ont besoin de moi!

– Pour l’instant, tu peux rien faire. Pas dans l’état ou que t’es.

– Qu’est-ce qu’il a mon état ?

– Tente de te lever pour voir.

– Sans problème, vous allez voir !

      Ils ont vu. J’ai bien essayé. Mais la descente de lit qui me reçoit, porte bien son nom. La Pastourelle vient à mon secours ; Anne et Monsieur Henry me recouchent.

– Pour une fois, il a raison mon petit Jeannot. S’en sortiront pas seuls sans lui.

      Sa confiance n’est pas aussi désintéressée que vous pourriez le croire. Elle sait avancer cette vieille mule.

– Ce Satangéli est sûrement devenu une véritable bête fauve. Je vais finir de te réparer et que t’y retournes mon gars.

– Merci bien… Très aimable ! me surpris-je à la remercier, encore sous le choc de ma dernière chute.

      La vieille mule est plus têtue que moi et aurait pu insister pour que je me repose, reprenne des forces, que je sois un peu heureux dans le calme et l’amour retrouvé d’Anne. Va te faire fiche, elle s’en tape cette peau. Debout les morts et direction le champ d’honneur pour y mourir dans la gloire et la sauvegarde de la veuve et de l’orphelin. Mais le mari de la veuve est aussi vivant que le père de l’orphelin. Son plus chaud désir à cet homme unique est de me coller une balle dans la nuque après m’avoir un peu recabossé la carrosserie que cette Pastourelle du diable vient de restaurer à la suite des derniers sévices que ce charmant personnage m’a fait subir. Elle tient plus qu’à moi que cette affaire se termine bien. Pour l’instant, c’est plutôt mal barré. Mais elle va me rafistoler. Je tiendrai bien au moins le temps qu’il faudra… A Dieu vat, la Pastourelle s’en fout, elle croit avoir ses raisons !

      Elle me soigne par la chaleur incroyable de ses mains qui survolent mon corps, par ses onguents, ses potions et ses prières :

– Allez vaïl, une bonne nuit là-dessus et demain tu te porteras tout gaillard sur tes pattes de derrière… Allez zou vous autres, tout le monde au lit.

      Monsieur Henry lui ouvre la porte. Anne le force à passer et referme vivement derrière lui. Elle s’approche du lit, me regarde sourire, baisse la lumière, déboutonne lentement sa chemise, projette ses chaussures, fait glisser en se tortillant son jean toujours trop serré, fait disparaître ses sous-vêtements et se glisse lentement vers moi sous les draps :

– Ne bouge pas mon grand infirme. Je vais à mon tour te soigner par des passes d’un magnétisme torride. Tout mon corps va se concentrer vers la rémission de tes souffrances.

      Par cette chaleur ! Les femmes ne respectent rien, ni le climat propice au calme, ni les grandes douleurs de leur mec. Il faut parfois savoir céder face à une vraie volonté. On ne parle jamais assez de certaines jouissances dues à la soumission. J’obéis volontiers à son charme, mais j’avais encore vraiment beaucoup trop de mal, allez va, de mal à contrôler ma joie surtout. Si le premier lot du jeu de massacre que je venais de subir est mon Anne qui me revient douce et aimante, je cours me retrouver le Satangéli et me le remettre vite fait en activités pour qu’il puisse m’esquinter très régulièrement. Mais je sais, hélas, que sitôt ma cicatrisation et dès que la vie aura repris le pas, nos rapports retomberont vers le conflit des arrière-pensées et du non-dit frustrant.

      Je refuse à cette impression d’un pâle futur de me gâcher l’instant et j’éteins mon esprit. Le coeur battant et la tête vide, je me livre corps et âme aux désirs merveilleux de la seule femme dont j’aime l’amour.

      Cette nuit-là, j’ai beaucoup plus rêvé que dormi. J’ai rêvé en couleurs. La réalité de ma nuit traversa mes songes et je me suis éveillé dans ses bras.

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Les morts flottent aussi la nuit

 

      Le gros Poussin observe fixement de ses grands yeux bleus globuleux, écarquillés. En principe, ma Comète croise en mer Tyrrhénienne au large des îles Eoliennes, plus précisément au nord-est de l’île Stromboli. C’est le lieu de rendez-vous que nous survolons à sa recherche.

      Poussin ? Une énorme bulle flottante notre petit copain pilote, une bulle soufflée à la graisse animale liquéfiée. Un quintal et demi, six livres, quinze onces plus trente-six kilos gras plaqués sur son ventre pour protéger sa formidable surcharge pondérale abdominale ; un anthropoïde pas plus haut que large. En fait, une grosse boule surmontée d’une autre plus petite grosse boule de billard poilue rase, où son trop grand front intelligent à une forte tendance à se généraliser. Celle-ci est coupée par le milieu d’une bande métallique noire reliant deux excroissances qui bourgeonnent dans ses vilaines petites oreilles roses de gros. Son baladeur, en français courant ex-Walkman mp3, ne le quitte jamais. C’est un fou furieux de musique classique :

– Tes conneries sont plus supportables adoucies qu’elles sont par le filtre de Mozart, me dit-il quand je lui demande de retirer cet engin qui me donne la toujours désagréable impression qu’il ne peut pas me comprendre correctement et dodeliner sa graisse suivant les inflexions musicales.

      A force de se retirer du monde pour écouter leur musique en suisse, ces étranges zombies coupés d’une société indifférente la traversent les yeux vides.

      Son surnom lui viendrait de ses parents qui adoraient, parait-il, l’envelopper de barboteuses jaune canari, couleur prédominante encore dans sa large combinaison de pilote, barboteuse pour adulte, seul vêtement que je lui connaisse. Sa petite légende entretenue par ses soins attentifs, complète le mauvais goût de ‘ses vieux’. Elle assure que tout petit déjà, il essayait de voler à partir de tout ce qui lui permettait de s’élancer. Profilé comme une mappemonde et penché comme elle sur une patte plus courte, ce plouc s’écrasait immanquablement en piqué sur son pif d’atterrissage resté depuis définitivement plat. Cet heureux homme de vocation avait trouvé sa voie, celle des airs, et son surnom qui lui est resté collé à sa peau grasse.

      Un homme élégant à la coquetterie discrète : son absence de cou visualisée par une grosse chaîne d’or à larges maillons comme posée sur ses épaules, les boudins à cinq branches qui lui servent de doigts chargés de bagues multicolores, saphirs, émeraude et diamant à l’auriculaire, une oreille où pend malheureux un énorme anneau dont la place naturelle pour ce genre de beauté eût été le nez.

      La mort accidentelle de ses parents lui avait offert, en plus d’un volumineux chagrin, suffisamment de contrats d’assurance et d’héritage pour ce qu’il appelle sa Compagnie Aérienne : trois petits avions de transport, deux appareils de voltige, trois avions écoles, un hélicoptère et le bel hydravion sur lequel nous volons aujourd’hui en quête d’une Comète. Un Catalina civilisé avec ses deux hélices hautes au-dessus de la voilure, ses roues visibles repliées dans ses côtes et ses bulles d’observation latérale comme des yeux de mouches, à 180 degrés de vision. Sa peinture extérieure a dû être faite au seau. Partout d’énormes tâches de couleurs vives dégoulinantes, des dessins qui conchient habituellement plutôt des murs sales. Il parait, parole d’initié ou de connaisseur, que c’est de l’art. Le premier avion tagué. Horrifié, on en chiale en musique : ‘Oh, mon pauvre Catalina t’chie t’chie !’

      Poussin loue ses services et ses avions à qui souhaite quitter le plancher des vaches pour le travail ou le plaisir. Cet aviateur hors pair panique systématiquement son ou ses passagers quand ils le voient se hisser et forcer son énorme carcasse pour aller écraser ses bourrelets sur le pauvre siège du pilote, bien calé à sa place, des casse-croûtes, une bouteille de vin et des canettes de bière à portée de main. On reste persuadé que jamais le coucou du Poussin, sauf à Pâques, ne pourra prendre l’air sans immédiatement piquer du nez. A ceux qui, comme nous, peuvent se permettre de lui poser la question, il répond sans sourire qu’il a réglé le problème en lestant la queue de l’appareil pour faire contrepoids. Et, si on n’est pas content, on peut toujours aller se prendre l’avion, l’un des quelques jours sans grève à Air France, et carrer ses petites fesses fragiles dans un confort à hôtesses. Alors, il reste à retrouver la foi et on prie malgré soi pour que les structures de l’avion aient le courage de tenir le coup au moins le temps de ce vol en évitant, s’il vous plaît, de se casser en deux. Deo gratias ! Et, à tous les coups ça décolle. Et là, c’est un mutant incroyablement aérien, léger, heureux, ailé. Un ballon d’hydrogène qui jouerait à faire l’avion.

      Sa passion, son talent d’acrobate et surtout sa grande gueule sont universellement reconnus de tous ses potes de l’aéro-club des Milles, près d’Aix-en-Provence. Il faut le voir jouer sur ‘son terrain’ pour le croire. Après l’ankylose d’un long vol, où simplement handicapé par son poids pour se mouvoir normalement à terre, ou, tout simplement pour son bon plaisir, ses employés ou ses élèves ou ses copains ou d’autres cons se disputent l’honneur de le soulever et de le promener joyeusement dans une chaise à porteurs qu’il a un jour ramenée malintentionnellement d’Afrique. Là, le spectacle est superbe, majestueux, à condition à mon avis de ne pas faire partie du cheptel portant. Le plus incroyable, c’est qu’il n’a aucune difficulté à trouver ses esclaves, bien au contraire. Il ne s’agit pas d’une punition, que nenni ! Il sélectionne sévèrement ses heureux élus. Son énorme réputation, je dirais presque son pesant charisme, fait un privilège à la douzaine de serviles de service courants. Au temps des Rois, il était enviable de leur torcher le cul. Alors, porter le gros seigneur des airs… après tout, pourquoi pas !

      Les hommes sont bien étonnants. Pour être vu près du Prince, au moins paraître de ses intimes, le courtisan se prête ou plutôt se donne à tout et à n’importe quoi. Il est envié le bougre, jalousé et ce pauvre con sue, ahane, trébuche c’est vrai, mais sous son maître et se croit puissant au service d’une gloire.

      Il cherche notre route, m’assure ne pas être perdu ce qu’il n’avouerait jamais.

– Je te dis que le rendez-vous était là.

– Là, c’est la mer, et la mer c’est grand !

– De quoi tu te plains ! On l’a déjà trouvée ta mer. C’est un bon départ, mon p’tit gars.

– Tu t’es foutu dedans, oui ! On ne doit pas être au point de rendez-vous. Ding-Dông est bon navigateur, donc…

– Ding-Dông ! c’est une cloche, pas un compas.

– Arrête ! J’ai peur qu’il leur soit arrivé quelque chose.

– Tu veux que je te dise mon collègue, t’es un bileux vert, toi!

– Toujours pour mes amis.

– On va s’offrir une vaste spirale à partir d’ici. T’inquiète, s’ils sont là, peut pas les louper.

      Je suis assis à côté de lui dans la cabine de pilotage. Dans son vieil hydravion, nous avons décollé de l’étang de Berre. Le dernier contact avec la Comète nous avait donné une direction générale et un point de rendez-vous. Nous devrions déjà la survoler. Pour corser le tout, impossible d’obtenir ni Patou ni Ding-Dông à la radio. Pendant que je m’inquiète, mon pilote, lui, bouffe tout ce qui lui tombe sous la patte dans l’ordre rigoureux d’éloignement. Il gobe ses casse-croûtes comme un avaleur de sabre, préparant leur passage par l’onction d’un éclair au chocolat. Pour reposer sans doute son immense estomac, il engloutit le contenu d’une boite de bière, ou s’offre à la régalade les délices d’une demi-bouteille de vin frais tirée de sa glacière. On ne se demande jamais où il peut mettre tout ça ; on le voit et surtout on l’entend. La graisse lui déborde de partout. Cela devient tellement écoeurant, que l’on meurt d’envie de lui dire un mot de gentillesse :

– Alors mon gros, toujours célibataire ?

– Te fatigue pas, mon pote ! Si tu crois me toucher, sache et ce définitivement, que j’en ai rien à foutre. Mon physique délicat agrémenté de cette superbe claudication qui le met en projection permanente m’a définitivement stoppé mes rêves de princesse.

– C’est vrai qu’à chaque fois que tu vas faire un pas, elles doivent avoir peur que tu leur tombes dessus, les pauvrettes.

– J’ai compris très tôt, tu sais ! Pour moi les femmes ne seront jamais qu’une anecdote ou un mensonge… ou un contrat. Remarque, en l’air, elles m’aiment plutôt bien, mais pas jusqu’au septième ciel. C’est à terre que leur matelas se refuse. Elles ont beau prétexter la fragilité du sommier, je sens bien qu’elles sont gênées par autre chose, ces pétasses. Elles ont peur de me dire une vérité que tous leurs miroirs me rappellent sans précaution.

– Et alors ?

– Et alors, je m’en fous totalement, je te dis.

– Tu dis ça !

– Désolé de te faire plaisir, mais j’en ai souffert, c’est vrai. Pour tenter d’oublier, j’ai même fait installer partout chez moi des miroirs concaves.

– C’est ta meilleure définition !

– Très drôle.

– Ça ne devait pas être facile pour se raser.

– Non ! Et puis, je me suis imposé raison, que veux-tu.

– De toi, rien.

– Comme j’avais les moyens de raquer, je faisais appel à sœur Manuelle.

– Tu crachais au bassinet quoi !

– Mais oui monsieur. Sans sentiment, rien ne vaut des professionnelles. Dès qu’on paie bien, les frangines nous trouvent tout sincèrement très beau, viril, svelte et patin-couffin.

– Faut savoir soutenir et encourager les petits boulots de proximité.

– Le bouleau ? Ce n’est pas celui dans lequel on taille les meilleures

– Bon, ça va ! Fais-moi grâce de ton humour débile.

– Mon humour t’emmerde !

– Là, je suis d’accord… Au fait, pourquoi dis-tu tout cela au passé ?

– Parce que maintenant, j’ai la chance de ne plus avoir vraiment de besoin. J’ai niqué ma libido. J’ai baisé mon désir de la chair fraîche.

– Pour augmenter visiblement celui de la bonne chère. Ce qu’il y a de bien avec toi, c’est que les apparences ne sont pas trompeuses.

– La vie n’est qu’un choix, garçon. Tu connais la formule qui va très bien à mon teint de poussin ‘Bon coq n’est jamais gras’. Pour tout te dire, j’ai remisé ma quéquette dans la soute. Je vis un autre danger.

– Le cœur ?

– L’estomac !

– N’as-tu jamais envisagé un régime sérieux ?

– Ne sois pas grossier camarade ! Des années de bourguignon de bouillabaisse de choucroute de daube, et j’en passe… Ce ventre admirable m’a coûté une véritable fortune. Et faut être vachement vigilant ! Un instant de distraction, un retard de cassoulet et flop, tu perds trois kilos secs, comme qui rigole.

– Ah !

– Et chapeau bas, camarade ! Tu admires là le plus beau symbole de l’oecuménisme gastronomique régional. Et j’oublie pas le couscous, attention, pas de racisme.

– Oui, mais si tu y faisais de la place, ce n’est pas plus con ça ! Tu sais, on ne peut plus remplir un seau plein, c’est bien connu.

– Je te vois venir camarade. Tu te dis, malin comme je te connais, qu’à force de me ruiner la santé de partout, je vais passer et que vous mes bons amis, vous allez devoir vous farcir mon lourd cercueil en plein été, sous le cagnard. Que je vais me choisir une belle boîte en chêne massif plombée, lestée d’un pesant décor de cuivre, et qu’à plus de six on se marche dessus pour se la porter sur de pauvres épaules bien douloureuses de chagrin. Et qu’en plus, comme je cannerai sûrement le premier, vu mon bel état, vous pourrez pas vous venger. Hé bé là, je vous tiens ! Vous l’avez profondément dans l’os. Et si j’ose dire, de toutes les blagues de bon goût que nous nous sommes faites, c’est moi qui aurai le dernier mot : une faim heureuse… Alors mon beau, tu vois ce où tu peux te le mettre ton régime à la con ?

– A propos de voir, si Monsieur veut bien user ses jolies mirettes bleutées et trouver nos camarades au lieu de bavasser comme une qui n’a que ça à se mettre sous la dent.

– Dis, si tu veux prendre le manche…

–  … tu sais où tu peux te le coller ton manche !

– Puisque t’en parles si gentiment, je vais te dire, pour que les choses soyent bien claires.

– Je m’en fous.

– D’aucuns ‘bons amis’, si tu vois qui je veux dire, confondent abstinence, impuissance et désir occulte, et donc, et même surtout, vieux garçon et tapette.

– Ça, c’est drôle, non ?

– J’ai pas trouvé, non !

– Pourtant, ça élargirait peut-être sûrement tes larges horizons. Ça te ressusciterait la libido quoi, va savoir ! Ne dit-on pas que la fonction crée l’orgasme ?

– Tu vois le Poussin s’envoyer des minets, toi ?

– Grotesque, je te l’accorde ! Mais pas forcément dangereux.

– Que tu dis !

– Ah, je vois ! T’as les jetons du sida. Ce n’est pas la morale chrétienne qui te fait serrer les fesses.

– Te fatigue pas mon gars ! Le sida, c’est pas pour moi ! Pas de cette façon en tout cas. C’est pas demain qu’un mec va m’inoculer.

– Oh, tu sais, les risques sont multiples.

– Traquenard de la nature. Comme les hommes cette maladie descend du singe, du singe vert en plus, alors…

–  … la couleur ne fait rien à l’affaire.

– Je vais te dire, gonze ! Mon vrai plus grand risque, comme je touche à plus personne, ça serait de me faire empapaouter comme trop d’autres par une putain de transfusion.

– Le monde est injuste. Imagine ? Un tafanari comme le tien ! Tu t’ouvrirais aux plus désireux de ce bonheur. On pourrait organiser des visites pour des groupes gays des Amériques. Tu augmenterais à toi seul les capacités touristiques de notre beau pays. Et, va savoir, tu serais peut-être classé patrimoine national ! Et qui sait, pour tes funérailles, on te planterait au bas du Cours Mirabeau, mais en haut de la fontaine de la Rotonde, ton formidable cul offert largement au Mistral. Tu rafraîchirais tes admirateurs tel un énorme Manneken-pis en santon provençal.

– Oh, t’es un grand comique, toi !

– Je t’ai vraiment amusé ?

– Je rigole intérieurement.

– Ce sont les rires les plus beaux.

– Dis-moi collègue, franchement, hé ! C’est pour en arriver là qu’avec Patou, vous avez fait courir le bruit que j’avais viré pédé. Tu sais que j’ai dû rester assis et prendre mes douches dos au mur pendant huit jours, pour contrecarrer toutes les tantouses de la région qui me couraient sus.

– Ça devait être mignon tout plein.

– Ouaih ! Mais c’est pas demain la veille, je te jure, qu’une tante me fera ronfler le popotin. J’ai fait la plus belle distribution de marrons et de taquets de toute la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur.

– Tout ce monde, vraiment ? La P.A.C.A. a bien changé.

– Savais même pas que les péds avaient le fantasme du gros. J’avais l’impression de les attirer comme un amant.

– Aimant, camarade ! Un aimant.

– Si tu veux !

– Moi ça m’est égal. C’est toi qui choisis.

– Toujours est-il qu’y me collaient comme les arapèdes ces morpions.

– Normal, avec ta réputation ! T’as un cul beau comme la porte d’Aix. Tout le monde sait ça ! Nous, on avait seulement voulu te rendre service, remarque. Nous sommes trop amis pour ignorer ta légendaire timidité.

– Tu ne perds rien pour attendre ! Ni toi, ni l’autre nègre.

– L’autre nègre, hein ! Tu le lui dirais en face pour voir ?

– T’es pas fou, non !

– C’est bien ce qu’il me semblait.

– Le racisme n’est pas praticable avec Patou.

– Il a des arguments frappants, c’est vrai.

– Avec lui, on admet tout de suite l’intelligence de son poing de vue sur l’égalité des races, surtout la sienne.

– Bon Dieu, où sont-ils passés ?

– Oh, gonze ! Lâche le panti à Neptune, tu veux ! Pas besoin d’un Dieu pour le trouver ton rafiot !

– C’est mal barré ! Le futur homo le plus convoité du Midi-Méditerranée, peut-il avoir une chance de cocu, dis ?

– Tu me lâches avec ça !

– T’as peur que je te gêne l’intime en te rendant populaire ?

– Crois pas ça. J’en cause mais j’espère pas. Tu vois, moi je me mets à leur place ; à leur place mentalement bien entendu.

– C’est déjà ça !

– Déjà ça ? Pauvre con ! Moi qui suis aussi un exclu, d’une façon différente c’est vrai, rejeté en marge des rapports dits normaux, des amours simples. Je suis des interdits du romantisme. Moi, je ferais marrer le monde si je posais mes grosses miches sur le bout du banc de Peynet.

– J’imagine !

– Mon poids le ferait basculer et la pauvre amoureuse estransite me dégringolerait sur moi qui me ramasserais cul par terre, banc par-dessus tête. Dès que je parle d’amour, on voit un gag. Té, par ésemple, on s’imagine de suite la pauvre pitchounette étouffée sous moi. Ses petits bras malingres dépasseraient à peine de mon corps et feraient des moulinets désespérés pour appeler au secours un réanimateur prince charmant.

– Il y a de vraies détresses.

– Tout ça pour te dire que je comprends toutes les exclusions. Je les ressens, tu vois ! Et votre blague était navrante. Tu sais, y’z’ont beau dire, c’est sûrement pas vraiment le pied, leur vie. Tous ces prosélytes de la pédale joyeuse font passer ça pour une fonction aussi ancienne que naturelle. Tu parles d’une blague ! Crois-moi, ça doit pas l’être. Ils se justifient trop ! Ils se persuadent ; peuvent pas être complètement heureux dans la marge.

– Ils se veulent peut-être plus nombreux pour se sentir moins seuls.

– Quand tu leur causes dans la gentillesse, je vais te dire, j’en ai pas entendu beaucoup qui soyent franchement à l’aise dans leurs godasses roses. Z’arrivent jamais à se situer entre une improbable acceptation sociale et leurs trop souventes provocations chiantes.

      Ce bestiau une fois lancé, rien ne l’arrête. Et là, pas moyen de lui échapper, à moins de sauter… Que c’est long de voler à la recherche d’un bateau qu’on ne trouve pas. Décidément, la mer est beaucoup plus belle quand on la navigue. Le survol la rend plus distante, comme glacée, indifférente. On dirait qu’elle s’en fout. Seule l’ombre portée de l’avion flotte en vague sur ses reflets noir métallique.

      En plus ce veau postillonne dur quand il vous parle toujours la bouche pleine. C’est tellement gras qu’il devrait équiper tous ses zincs d’un lave-glace intérieur, pour éviter le pilotage sans visibilité. En l’absence de cette installation, le copilote essuie. Le copilote aujourd’hui c’est moi et faire le ménage de cet éléphant… Rien ne m’est épargné dans cette histoire.

      Je me demande d’ailleurs pourquoi, au cours de mes aventures, c’est toujours moi qui morfle les coups, qui me retrouve dans des situations invraisemblables, qui essuie, qui suis en définitive la victime des événements. On devrait être au courant que c’est moi le héros de mes aventures. Un beau héros, par définition, on voit ça tous les jours dans la vraie réalité cinématographique, à la télé. On le suit admiratif dans les livres, dans de beaux récits épiques. Il prend bien une beigne de temps à autre sur le coin de sa petite gueule, l’héros qu’on aime, mais pas tout le temps quand même. En principe, c’est lui, toujours magnifique, qui sauve ses petits camarades sans trop d’égratignures. Alors que moi, je m’en prends chaque fois plein les narines, et en plus je suis le chef. C’est ça le hic ! Ces connards m’ont désigné, m’ont poussé à leur tête pour s’installer peinards derrière moi à l’abri. Alors forcément, les coups… Parlez-moi de l’honneur et des joies du commandement pour voir, tiens !

– Putain de merde ! Où sont-ils passés ? explose notre futur académicien.

– Alors mon gros Poussin, on s’énerve ? Toujours sûr de ne pas t’être planté !

– T’inquiète gars ! On va bien finir par les loger, ces branques !

– Tu me l’as promis.

– Ouaih !

– Pourquoi ne répondent-ils pas ?

– C’est les gnons sur la tête qui te rendent fada, dis ! T’as ordonné silence radio, tu te rappelles de ça au moins ? Ils obtempèrent tes chéris serviles, c’est tout.

– Non ce n’est pas normal ! À moins qu’on ne soit plus sur la même fréquence.

– Si tu les as, demande la leur, leur fréquence Ducon, pour qu’on puisse se caler dessus et les appeler.

– T’es bête à manger des noix.

– Pourquoi des noix ? C’est nouveau ça !

– Tu n’as pas remarqué que leurs cerneaux rappellent curieusement un cerveau.

– Et alors ?

– Et bien, c’est une indication de la nature ça mon gros. Comme l’asperge rend viril et l’artichaut émotif.

– Et la courge alors ?

– Tu aurais dû en manger moins.

– Barcasse à deux heures, mecton !

– Approche-toi un peu pour voir !

      L’hydravion passe sur son aile droite et file en direction du voilier que l’on aperçoit encore trop petit au loin pour avoir la moindre certitude. Comme sous l’effet d’un zoom, la Comète se rapproche de nous.

– Tu peux poser ton os, mon joli Poussin jaune.

– Pas question !

– Pardon ?

– Je ne me pose pas, quoi !

– Arrête tes conneries, tu veux !

– Pas question, je te dis ! Je reste en l’air. Tu te poses seul.

– Pas le temps de s’engueuler mon gars ! Rien ne bouge à bord. Je me fais un souci de tous les diables.

– Si on se crashe, plus de soucis à te faire.

– Pourquoi ? Ce n’est pas un hydravion ? Et puis pas le temps de discuter. Tu me poses ton putain de zinc de merde ou je te claque ta sale grande gueule.

– Tu seras bien avancé espèce de brute. A moins que depuis tout à l’heure t’ais appris à piloter.

– Non, mais depuis longtemps j’ai appris à cogner.

– C’est pas ça qui te fera amerrir mon p’tit gars… Pas que je veux pas note bien, mais j’peux pas, me postillonne-t-il dans le nez des embruns non-marins.

– Donne-moi une seule bonne raison, pour voir.

– Trop de houle.

– Et depuis quand te laisses-tu emmerder par un peu de houle ?

– Moi, perso, j’m’en tape de l’houle. Pas l’avion ! trop fragile. Me faut consolider sa structure flottante.

– Et je fais comment pour descendre moi, je plonge ?

– Fais comme tu sens ! Note que c’est le plus rapide. Mais si tu t’sens pas, t’as un beau parachute là derrière.

      Je me retourne :

– Ce vieux truc-là. Il n’a pas été ouvert depuis quand ? T’es sûr qu’il…

– … tu verras bien !

      Mort d’inquiétude, je décide de ne plus discuter avec cette enclume. Je crois qu’il est évident que le Poussin me raconte des craques sur ses difficultés flottantes. Sans un mot, je passe à l’arrière pour m’apprêter tranquillement en attendant d’être à la verticale de la Comète, persuadé toutefois que le fait de m’avoir obligé à m’équiper lui suffira et le fera amerrir.

      Ce diable de Poussin glisse brusquement sur l’aile droite, me met ainsi en déséquilibre devant la porte que je viens juste d’ouvrir et où je tente de m’asseoir les pieds pendants à l’extérieur. Avant d’avoir tout compris, je plonge à plus d’un bon mille de mon beau bateau, lourdement lesté du vieux parachute poussiéreux dont je viens difficilement de m’équiper. Ce type a aussi le cerveau graisseux ; il s’amuse tout seul en plus. Son rire volumineux m’accompagne comme dans un film, quand la musique s’amplifie et souligne le moment où le personnage court un risque.

      Si, comme au cinéma, nos actions s’accompagnaient d’un orchestre talentueux, elles deviendraient plus spectaculaires et prouveraient par-là même que la musique n’adoucit pas tous les moeurs. Il y aurait partout des spectateurs pour s’émouvoir, applaudir et témoigner de nos héroïsmes ; dénoncer aussi la lâcheté des autres. Plus de vantardises ni de modesties hypocrites. Que des hommes qui se laissent aller à la disposition d’un scénariste magnifique, créant et inventant nos existences, mon Dieu ! Enfin la vraie irresponsabilité reposante. N’apprendre que son rôle-titre en connaissant celui de ses petits partenaires secondaires.

      En chute libre désarticulée, je tire comme un sauvage sur la sangle d’ouverture. La toile rechigne à prendre un bol d’air renversé. Finalement sa coupole se déploie poussiéreusement au-dessus de ma tête. Un miracle vu son grand âge. Un équipement totalement H.S. ! Putain de Poussin ! Parole, je lui vole dans les plumes à notre prochaine prise de bec.

      Faire ça à un vieux copain ! J’ai connu cet oiseau de malheur en Afrique ; un formidable pilote de brousse. Les connaisseurs l’appelaient le Fada. Il était sur un vieux Dakota et se louait pour le transport de tout ce qui pouvait se déplacer par voie aérienne : des gens, des bagages, des mercenaires, des armes, des médicaments ; de l’or et des diamants aussi bien sûr. Il suffisait de bien le payer, c’est tout. Pour ce délicat humaniste, se poser dans des conditions précaires de sécurité, était un de ses plaisirs favoris. Bien peu de ses passagers d’alors gardaient les yeux ouverts lors de ses atterrissages de fortune. Sa réputation l’avait précédé avant que nous le rencontrions. A l’époque, avec Patou et d’autres bons camarades, je mettais nos compétences de soldats au service de populations asservies ou martyrisées. Nous avions tous abandonné nos activités militaires pour un humanisme guerrier, pour voler de nos propres zèles sans nous préoccuper de géopolitique. Nous devions plusieurs vies au gros grâce à ses audaces aériennes et il nous en restait très reconnaissant, même fidèle. Nous étions les derniers témoins présentables de sa folle jeunesse d’aventurier des airs. Il était sur la voie de l’obésité et y travaillait très sérieusement. Une fois, au retour d’un sale traquenard qui nous avait affamés plusieurs jours, et dont il nous avait tirés, on s’était retrouvés au restaurant d’un grand hôtel d’une capitale noire. Mes deux costauds s’étaient emparés de la carte des menus, avaient supprimé au crayon quelques plats qui ne les faisaient pas saliver et s’étaient tout fait servir dans l’ordre par un personnel effaré. Des serveurs noirs épatés, narines et yeux écarquillés : un magnifique spectacle qui se termine par de gros rires aux dents blanches. Notre table devint le centre d’intérêt de la salle. Tout le personnel et quelques clients curieux firent foule autour de nous. Ils commentèrent en continu, applaudirent au dessert et à chaque gâteau englouti par mes camarades que tous voulaient approvisionner. Sublime et écoeurant ! Et l’addition fut pour moi.

      En attendant, moi je suis en l’air suspendu comme un con par un cône de fils à mon parachute. Je me demande ce qui crèvera en premier de la toile ou de la surface de l’eau. A cette hauteur, je redoute la chandelle trop tardive pour compter sur le vieux ventral hypothétique. Le plongeon forcé peut encore être mortel. L’hydravion tourne autour de moi, visiblement pour me narguer, et va se poser tranquillement à proximité de la Comète mise en panne, j’espère, par Ding-Dông. Il me semble deviner, à cette distance, Patou mettre le Zodiac à la mer et rejoindre l’hydravion au moteur. Cet enfoiré de Poussin m’a largué à au moins un mille et demi, sinon plus, de mon bateau.

      Avant l’eau, je cherche nerveusement à dégrafer le harnais. Impossible de me débarrasser de cette saloperie de parachute. Je me grouille de prendre une forte inspiration et mes pieds éclatent le miroir bleu que je traverse profondément pour un monde de beauté aux ambiances fluides. Une explosion de bulles m’enveloppe de partout, me saisit dans son nuage et me remonte vers la surface comme un bouchon.

      Une toile d’araignée m’attend étalée largement en surface. Ma tête s’empaquette dans la toile. J’aspire avidement à de l’air. La gueule grande ouverte, je happe le tissu qui se plaque sur mon visage, envahit ma bouche et m’essuie la glotte. Je vais étouffer à cause de ce salaud de volatile jaune. Je me force à retrouver tout mon calme. Ne pas céder à la panique de l’asphyxie. Je finis par me libérer du piège des larges bretelles du harnais qui maintiennent cette saleté de ventral, et surtout me font prisonnier comme une marionnette au bout de ses fils.

      Je vide mes poumons et me laisse couler pour pouvoir ensuite nager sous l’eau au-delà de ce piège à con. A court d’air, une inspiration intérieure désespérée creuse mes joues, aspire mes lèvres. Hors de souffle, je fais surface. Je veux cracher toute l’eau qui commence à s’infiltrer par la bouche et par le nez. Seulement, mes poumons se considèrent comme prioritaires et aspirent tout ce qui est devant. J’ai cru mourir en m’inondant la trachée artère. Mes bronches peu habituées à l’eau salée me brûlent violemment. Je crache, vomis, coule, puis enfin, des années après me semble-t-il, je refais définitivement surface. Lentement ma respiration redevient normale. J’ai l’impression que l’on m’a arraché la gorge raclée au sel.

      Je tourne sur moi-même pour m’orienter vers la Comète. Je me mets à crier comme un perdu en direction du bateau. J’essaye de jaillir de l’eau en faisant de grands gestes avec les bras pour signaler ma position, avant de m’enfoncer et de couler à nouveau. Je m’épuise à recommencer. Rien ne bouge sur le pont du bateau. Bon Dieu ! Patou a de nouveau disparu. J’entrevois pourtant le Zodiac amarré à la Comète avec l’hydravion. Mort d’inquiétude, je me défais de mes chaussures et me mets à nager vigoureusement vers eux. En mer, la distance n’est pas facile à apprécier. Que se passe-t-il à bord pour qu’on ne vienne pas me récupérer ? Satangéli avait-il pu s’emparer de mon bateau ? Je nage aussi vite que mes forces me le permettent avec la certitude d’aller me fourrer tout droit dans les mains de ces pirates. Ces salauds n’ont plus qu’à m’attendre patiemment. Mais que pouvais-je faire d’autre ? Ou je nage au loin et je me noie, ou je les affronte ; tant qu’il y a de la vie, le sursis est plus ou moins long.

      S’ils appareillent et me laissent dans l’eau, là aussi ma mort est certaine. Satangéli a récupéré son fils, mais je pense qu’il m’attend pour s’offrir le plaisir de me tuer lui-même, le brave homme :

– Courage et nage, tu verras bien ! Que voulez-vous que je me dise d’autre ?

      Alors, je nage lentement pour économiser quelques forces. On ne sait jamais.

      C’est bizarre ! Rien ne bouge sur la Comète. Personne sur le pont. Je ne comprends pas ce qui peut se passer. A tout hasard, je termine mon approche en plongeant. Je nage, ou plutôt je rampe sous l’eau pour aller m’agripper au bout qui tient l’hydravion captif. Le plus doucement possible je me hisse sur le plat bord, sans autres bruits que l’eau qui dégouline de moi. Personne ! Bon Dieu, je ne comprends pas ce qui ce passe. Le Zodiac est encore là. Depuis que l’hydravion a amerri, je n’ai vu aucun autre bateau à proximité. En tout cas, Patou et Poussin sont à bord, et compte tenu de la gîte, assis du même côté. Je me pose à quatre pattes, pour ne pas être vu par les hublots. Je m’approche, pousse tout doucement la porte qui donne sur le carré et : PAN ! Je plonge bien à plat, me racle la peau du ventre et me fiche le coin de la table dans le crâne pour allumer trente-six chandelles :

– Bon anniversaire, nos voeux et, etc., etc., etc., chantent en choeur mes fins camarades en arrosant de champagne les verres alignés sur la table basse, et en soufflant les trente-six chandelles qu’ils avaient allumées en large ronde autour de mon crâne.

– Sales connards ! me mets-je à hurler aussi fort que le souffle qui me reste me le permet.

      Mais le coeur n’y est pas. Sauf le petit Dominique et la douce Hélène qui n’osent pas encore, ils sont tous morts, seulement de rire, heureux comme des gosses de leur plaisanterie sadique. Si ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, mes pires amis font de moi un géant.

      Je comprends immédiatement que mon vieux Patou se venge de son anniversaire organisé par moi l’année dernière ; une délicieuse plaisanterie qui se termina pour lui en une douce villégiature d’une trentaine de jours tout frais payés, nourri et logé, vue imprenable sur la cour de la prison des Baumettes, privé de sa vieille Harley-Davidson, de son beau saxo et de ses jeunes femmes, dans l’ordre, enfin je crois.

      Tous mes amis sont bien vivants, c’est l’essentiel. Mais, Dieu que j’ai eu peur de ne plus pouvoir m’engueuler jamais avec eux :

– Vous êtes tous devenus fous ?

– Fais pas chier ! me dit tendrement le gros poussin qui ne peut plus se tenir debout en bout, roulant de rire. Tiens, c’est pour toi.

– Qu’est-ce que j’en ai à foutre de votre connerie de cadeau! Si c’est du même tabac que votre accueil !

– Tu crois pas si bien dire ! C’est de la part de nous tous. Notre joli petit Poussin mignon l’a acheté à Aix avant de vous mener.

– Vous aviez tout prémédité alors !

– C’était drôle, non ?

– A mourir !

– Un vieux parachutiste comme toi ! ne s’excuse pas mon pilote peu rassuré devant ma colère qu’il craint de voir monter. On était tous bien d’accord, hein ? précise-t-il très fort pour ne pas être désigné bouc émissaire de ma rogne.

– Si c’est lui qui a choisi, ça doit être du propre, dis-je en m’emparant avec curiosité du paquet.

      Devant Hélène, j’ai peur que ce soit une poupée gonflable.

– Geste être plus important que qualité offrande, me rappelle à l’ordre Ding-Dông-la-morale.

      Je sens comme une boîte compacte sous le papier d’emballage. J’ai eu raison de redouter leur cadeau. Tous ces cons savent que je fais des efforts désespérés, voire pitoyables pour m’arrêter souvent de fumer. Pour ne pas satisfaire à leur méchante attente, je chique au mec qui trouve ça tout à fait normal et se réjouit de la bonne surprise offerte à grands frais par ses mauvaises fréquentations. Je choisis tranquillement mon cigare, je l’écoute rouler dans mes doigts, me réjouis de son arôme, fais sauter la bague de cette pure merveille, le guillotine avec les dents et lui fais rougir le bout de la cape à la flamme que me présente Ding-Dông et, en fermant les yeux, je tire la première bouffée bleue :

– Aaaah ! dis-je dans un halo de fumée. J’en mourais d’envie. Ah mes bons amis, mes poumons et moi-même ne vous remercierons jamais assez. Maintenant, grâce à vous, mon futur cancer a enfin toutes ses chances, et dans le luxe. Un cancer au havane, ça vous a une autre gueule qu’à la gauloise bleue. Merci encore, merci pour lui !

      Pas du tout décidé à me lâcher comme ça, Patou me dévisage méticuleusement :

– Dites Commandant, l’oeil cerclé de noir, là, me semble bien le connaître.

– C’est tout à ton honneur, mon bon ! Un ouvrier consciencieux reconnaît toujours son coup de patte dans la façon particulière de son inspiration créative.

– Par contre, l’autre là, les lèvres pétées ni les jolies déformations bleutées des pommettes ne sont de moi, non ? me semble…

      Poussin ravi :

– … L’ont pas raté les gaziers… Qu’est-ce qu’ils lui ont mis dans le nez. Ça, y’a pas à dire, c’est de la toute belle rouste ça ! Pas de la conversation. Le temps était à la tempête les mecs, les taquets ont volé bas.

– Moi comme gros monsieur Poussin ! dit Ding-Dông dont j’attendais un mot de réconfort. Homme injuste trouve toujours plus que lui. Commandant de nous devra souvenir avant passer nerfs malades de lui sur dos fragile muscule Ding-Dông. Quand pauvre homme faible seul, Ciel venger toujours lui quand lui patient.

      Confortablement installé dans mon fauteuil, je fume lentement, indifférent à leurs sarcasmes. J’attends que ces ‘chers-amis’ terminent ce qu’ils pensent être une redoutable mise en boite ; c’est mon bon anniversaire !

      Je ne réponds pas, quoique l’humour oriental de Ding-Dông me blesse. Même pour rire, je ne veux pas que l’on me croie capable de brutaliser ce garçon. D’autant plus que, personne ne s’y étant jamais risqué depuis qu’il était à bord, il n’est pas dit du tout qu’il soit aussi faible et fragile qu’il souhaite en avoir l’air. Avec ces gens là aux yeux sournoisement bridés, on ne sait jamais comment ils ont appris à se battre tant qu’ils n’ont pas d’intérêt particulier de vous offrir, et à vos frais, une petite démonstration.

      Hélène s’approche, s’agenouille, assise sur ses talons à côté de moi, dans ce mouvement si joliment féminin qui nous re-virilise tant. Elle me prend très gentiment la main :

– Je ne vois pas Dominique ; il n’est pas malade j’espère.

– Non ! Maintenant, il va très bien. C’est que…

– …j’ai compris. Il a filé dès qu’il m’a vu ?

– Je suis désolé, mais il n’arrive pas à comprendre pourquoi.

– Ça ne fait rien, allez ! L’essentiel, c’est qu’il supporte le bateau.

– C’est Antoine qui vous a fait ça ?

      Bien sûr, c’était Satangéli, qu’est-ce qu’elle croit ? que j’ai voulu violer l’équipe de rugby de Castres et tous les castrais supporters.

      Sans le savoir, l’adorable Hélène va me redonner l’ascendant sur ma petite troupe vulgaire d’hilarité. Trônant dans mon fauteuil, le cigare d’une main, une jolie femme à mes genoux me regardant comme son héros martyrisé pour elle, majestueux, la souffrance muette, la voix calme et faussement maîtrisée :

– Si ces ploucs veulent bien nous faire grâce de leurs jeux à la con, on va pouvoir se remettre en route.

      Je me lève lentement, je glisse ma main hors de celle d’Hélène avec un petit sourire douloureux et je fixe durement mes camarades :

– La récréation est terminée. Alors, on fout la baleine à la baille, on largue son putain d’avion et on hisse les voiles cap sur la Grèce. Sachez qu’on est bien loin d’être à l’abri mes gens.

– Bon ! Bé… , je vous aime bien mais j’vais pas m’attarder. Si gentil homme noir aux cheveux joliment crépus veut bien accompagner moi avec pirogue jusqu’à gros oiseau de fer, dit-il à Patou.

– Allez visage pâle, en avant ! Que je te carre ton gros cul laiteux dans ton putain de zinc. T’y arriverais pas tout seul, suis sûr.

      Le gros Poussin se saisit brutalement de Ding-Dông, l’étreint dans sa graisse :

– Salut Chinois ! Garde-toi en vie, j’aime trop ta bouffe.

– Et vous là, petite, je vous conseille de retourner avec moi.

– Merci ! C’est gentil.

– Mais c’est non ? Alors, j’peux pas vous souhaiter bonne chance, ma belle ! Ça serait faire de l’hypocrisie. C’est foutu pour vous avec ces pauvres types. Condoléances anticipées !

      Et voulant faire l’homme du monde, il lui engloutit délicatement la main de ses énormités labiales.

– Et moi, tu ne m’embrasses pas ?

– Toi, je t’emmerde. D’abord, ou tu me règles la course, ou tu me couches sur ton testament.

– Patou, vire-moi ce lest inutile. Il nous retarde et risque de nous couler par le fond.

– A vos ordres Commandant ! et il pousse gentiment notre cher camarade vers le pont.

      Nous nous sommes tous, et sans nous concerter, précipités pour assister au spectacle inouï de Patou aidant Poussin en déséquilibre permanent, à enjamber le bastingage, s’agripper à l’échelle de coupée, tenter de mettre le pied sur le boudin du Zodiac, glisser dans l’eau jusqu’à mi-corps et hurler que la prochaine fois il me larguera sans parachute.

      Du coin de l’oeil, j’aperçois le petit Dominique. Il n’a pas dû perdre une miette de ce qui s’est passé depuis mon arrivée. Sa curiosité d’enfant, plus forte que sa rancoeur, l’a amené à se dissimuler derrière le grand mat, protégé de nos regards par la grand-voile affalée et liée mollement sur sa bôme.

      Patou saute dans le Zodiac, plonge ses mains sous les ailes du Poussin, le soulève et le tire à lui pour le faire basculer en arrière sur les caillebotis. Mais le beau Poussin, lui, pris de panique, refuse de lâcher le cordage qui le relie au bateau. Ses bras tétanisés ne lui obéissent plus. Ding-Dông, calmement, me prend mon cigare des lèvres, enjambe le bord de la Comète pour se mettre sur la première planche de l’échelle en se tenant d’un seul bras, se penche et, brûle méticuleusement le dessus des grosses pattes velues du Poussin. Celui-ci pousse un cri fou de dément givré et lâche tout. Patou qui le tirait de toutes ses forces ne s’attend pas à cette rupture brutale. Il est propulsé avec Poussin en complet déséquilibre de l’autre côté du Zodiac. Les pieds stoppés nets par le gros boudin noir, nos deux compères amoureusement enlacés se retrouvent à la baille.

      Tout le monde y va de ses encouragements et de ses conseils pour stimuler Patou qui, en plongée dangereuse sous le cul monstrueux du Poussin, essaye de le hisser à bord :

– Bon ça ! Pousser par cul ! Y’a prise bonne.

– Mets carrément les deux mains, ce côté ne mord pas !

– Mais non ! Montez sur le Zodiac et tirez-le par les bras !

– Et puis merde ! Laisse-le se noyer, il nous fait perdre du temps, ce con.

– Idée bonne ! Nourriture qualité pour poissons future bouillabaisse.

      Le petit Dominique participe et lance sa bouée à tête de canard qui, incroyablement portée par l’air, atterrit autour de la grosse tête du Poussin pour se poser sur ses épaules. L’air plus con que ça, t’es aussitôt noté au livre des records.

      Malgré notre aide, Patou réussit à dénoyer le Poussin. Une fois en sécurité, dégoulinant, assis jambes tendues devant lui, la bouée canard toujours autour du cou, il nous dit sa façon de penser, et jette d’un large geste vexé la petite bouée à la mer comme une ridicule couronne mortuaire sur sa rigolote humiliation. La bonne tenue de ce récit m’interdit de répéter ses charmantes appréciations sur nos virilités respectives et sur ce qui attendait Hélène mal embarquée avec des branques tels que nous.

      Je ne sais plus comment Patou réussit, après au moins une heure de travail admirable, à carrer en force l’énorme pilote dans son minuscule cockpit. Pour le remercier de tant d’efforts en le faisant passer pour un veau de mer devant la petite Hélène, il repousse Patou à la mer d’un coup de pied, lance ses moteurs et s’éloigne dignement en nous saluant d’un majestueux bras d’honneur… Puis, il revient nous frôler pour nous crier bonne chance, et part au loin, tout droit juste là-bas, dans le ciel.

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L’HORIZON SE RAPPROCHE LENTEMENT

 

      Le gros Poussin a pris l’air, lâchant sous le corps aérien un voile aux vapeurs brûlantes d’où filtre le soleil couchant. Je lui en veux encore de ne pas m’avoir fait survoler la Comète en arrivant. Il m’a frustré de ce plaisir : voir mon beau bateau d’en haut, tourner autour, me contempler en lui dans nos souvenirs maritimes. Le narcissisme d’un plaisir possessif intense, ma fierté.

      L’avion devrait être administré contre la vanité. L’esprit au ras du sol, on est le nombril de ses avoirs. On lève la tête pour se voir grand dans ses petits miroirs, puissant dans ses pouvoirs. Mais depuis les yeux de Gulliver, la Terre de Lilliput nous paraît dérisoire, infinitésimale ; si insignifiante qu’il nous faut tomber du ciel pour nous rassurer.

      Vu d’en haut, toutes les montagnes paraissent accessibles.

      Nous l’avons regardé partir comme on voit s’éloigner un homme rassurant dont le talent pourrait éventuellement vous aider la vie. Et puis, quand un ami s’éloigne de vous, même en groupe, vous vous sentez toujours un peu seul, abandonné.

      Je fais rapidement le point avec mes petits camarades, rappeler tous les risques de notre gentille croisière. Il n’est absolument pas question de se laisser endormir, bercés mollement par la houle. Nous devons être au contraire plus vigilants que jamais. En mer, le danger est très vite sur vous. Il n’y a pratiquement aucun secours possible si une escadre complète des complices italiens de cet enfoiré de Satangéli engageait un combat naval contre nous. En plus de la surveillance radar, à tout hasard, nous nous imposons un tour de vigie. C’est dire si nous sommes rassurés. Pour l’instant, nous naviguons toutes voiles dehors en mer Tyrrhénienne au large des îles Eoliennes.

      Ding-Dông, je le sais, n’aime pas prendre le large quand je ne suis pas à bord. Je l’imagine à la barre, coiffé de son chapeau melon. Il possède un chapeau différent pour tous les actes quotidiens et on devine immédiatement à quoi il est occupé : si c’est un melon, il barre. Quand il est seul à bord, la vue permanente de la côte le rassure. Il doit se dire qu’au cas où, il peut toujours se sauver à la nage.

      Selon mes ordres, ils mirent les voiles dès qu’Hélène Dominique et Patou furent à bord : Cap Corse où ils jettent un coup d’œil amical sur Bastia, longent l’est de l’Ile d’Elbe pour le meilleur et pour l’empire comme disait notre subtil camarade Napoléon, descendent vers le sud au large de l’Italie sans oublier d’embrasser Capri, pour s’en aller finalement en attente de moi prendre le vent au nord des Eoliennes au-dessus de la Sicile ; on peut se demander si à fuir une vraie maffia, l’endroit était le plus idoine :

– Poule intelligente doit cacher œufs d’elle dans terrier des renards ? avait interrogé Ding-Dông après que j’eus décidé du lieu de rendez-vous.

      En attendant j’ai eu raison, comme toujours ; la preuve, rien ne leur est arrivé.

      On établit les voiles ; tout le monde à la manœuvre ! La Comète glisse lentement sur sa gîte et taille sa route dans la longue vague qui ondule la mer. Le petit Antoine se cache à l’ombre du grand Patou pour tirer sur les drisses derrière lui. Lequel avait fait la conquête de l’autre ? Toujours est-il que visiblement il ne tient pas mon camarade pour responsable du mal dont il m’accuse. Il est incroyable d’ailleurs de constater à quel point Patou rassure les enfants alors qu’il panique totalement les adultes avec sa taille de deuxième ligne de rugby, son ventre plat et musclé, son poitrail de taureau velu et surtout son regard particulièrement impressionnant quand il le souhaite. Devant un enfant, son visage se transforme. Son regard gris s’attendrit. Sa grosse barbe rase poivre et sel met sa peau noire en lumière et lui donne un côté nounours rassurant et protecteur. Se sentant observé, Dominique se serre contre le bon géant et me provoque du regard. Je prends la barre, prépare ma route tandis que Ding-Dông, assisté d’Hélène, rejoint la cuisine.

      Ce gosse me panique. Je suis mal à l’aise sous son regard dur. Son ennemi est à bord, et l’ennemi c’est moi, moi tout seul pour lui ; le seul coupable de cette situation. Le fait qu’il se soit fait un copain de Patou, me permet de ne plus me préoccuper de lui. On m’a distribué le mauvais rôle, mais de ce côté-là au moins je suis tranquille. Ce mioche n’essayera plus de m’emmerder.

      C’est comme ça que j’aime à naviguer. Tout et tout le monde bien rangé chacun à sa place et que je ne voie pas une écoute dépasser. Cette pensée me fait sourire en appréciant l’immense bordel qu’ils avaient fichu sur le pont.

      Depuis trois jours, je n’ai rien de spécial à noter sur le livre de bord. Beau temps, bon vent léger mais assez régulier, pas d’incident particulier. Mais méfiance, en Méditerranée, la navigation est particulière, les vents changeants et querelleurs. Une mer courte et violente qui se lève très vite. Pour l’instant, la vie s’est plutôt bien organisée à bord. Nous avons distribué les rôles, et chacun, dans une bonne humeur générale, fait sa part de travail. Même Dominique participe à la vie commune en assistant un Patou qui, torse nu, un tatouage indescriptible sur les biceps, un foulard rouge noué sur la tête, un large bermuda, les pieds nus et marins collés fermement sur le pont, rappelle furieusement les corsaires qui se cachaient dans ses criques antillaises. On aurait pu se croire revenu un instant au temps des Frères de la Côte, mais avec lui, son accent marseillo-antillais et sa joie de vivre, c’est plutôt les frères de la Côte-du-Rhône.

      Dominique prend plaisir au jeu de cache-cache avec le Mousse ou aux parties de pêche, le grand loisir de Ding-Dông.

      Faut le voir au bout de son fil, un vrai rituel. Il s’approche lentement de la poupe, un pliant sous le bras. Il essuie avec amour le long bambou asiatique que je lui ai certifié, pour qu’il me fiche la paix, provenir de son pays, et personnellement coupé et volé dans la belle bambouseraie de Prafrance près d’Anduze. Il refuse d’utiliser les belles cannes bien équipées dont je me sers à bord. Il veut rester traditionnel, comme un souvenir. Une fois que son appât nage derrière le bateau, il s’assoit sur son pliant, change de couvercle pour s’attacher sur la tête celui qui indique son état de pêcheur, un cône de latanier authentiquement viêt ‘made in Hongkong’, en provenance directe de Marseille. Là, il s’immobilise. Le Mousse, assis à son côté, surveille la mer dans une attitude identique. Ils resteraient immobiles des heures si la pêche n’était pas systématiquement miraculeuse pour ce béni par Bouddha. Je ne m’assieds jamais près de lui. Mon attirail moderne reste alors totalement inefficace.

      Attention ! Dès que ça mord, le combat commence. J’ai toujours peur qu’un jour ce soit un trop gros poisson qui pêche mon Ding-Dông. Il se dresse d’un bond, balance le pliant, et, comme un lutteur, les jambes écartées légèrement pliées et bien stables, il tape d’un pied sur les planches pour marquer la cadence et l’effort. Les bras s’allongent, se contractent et s’allongent encore pour rendre de la souplesse à la gaule. Le poisson montre sa tête et replonge. Le Mousse, attentif, bien posé sur ses quatre pattes, surveille alors la manoeuvre. De ses miaulements, il conseille le Ding-Dông, le suit dans le même mouvement quand il avance ou recule par petits sauts vifs, les jambes fixes, le cul à hauteur des genoux. Si le fil résiste, bientôt la victime tombera sur le pont. Alors, le couteau jaillira et travaillera la pauvre bestiole avec une telle dextérité, qu’en un instant le partage est fait et le Mousse dégueulasse tout le pont en traînant sa part qu’il dégustera à l’abri sous l’annexe.

      Nous avons contourné la Sicile, tiré un bord vers le cap Bon en Tunisie, navigué en plaisancier autour de l’île Pantelleria et de ses belles copines, et pour finir, cap vers la Grèce où Hélène veut recouvrer à la fois la paix du corps et ses racines de l’âme, là où les dieux d’avant étaient descendus respirer l’air antique.

      Dans la soirée, le vent nous laisse tomber. On doit affaler les voiles et Ding-Dông lance le moteur.

      Sur ce calme total, comme une stase de l’Univers, le bruit syncopé du gros diesel ‘tchou-tchou-tchoutchou-tchou-tchoutchou-tchoutchoutchou…’ comme une basse, invite Patou à se saisir de son vieux saxo et à harmoniser sa musique et la rythmique de la machine. Pourquoi, quand Patou joue son saxo, ‘play-black’ subtil, je pense à un gros éléphant noir avec pour trompe une prothèse de cuivre. J’aime ses blues incroyables ! A-t-il du talent ? N’étant pas musicien, je n’aime que ce qui m’est agréable. Comme pour une toile que l’on veut m’expliquer, je préfère la spontanéité; aimer avec le coeur pur du naïf inculte.

      A la cale humide les explicateurs toujours capables de vous dire comment pourquoi et ce qu’on a vraiment voulu exprimer, d’interpréter le deuxième et troisième degré, l’entre les lignes d’un écrivain, les silences assourdissants d’un orateur, le blanc d’une œuvre picturale ou l’art de se faire cuire un simple œuf au plat.

      Ce n’est pas l’amitié qui me fait aimer la musique de Patou, son seul moment de mélancolie de je n’ai jamais su quoi. J’aime simplement ce côté veille nocturne, musique et amitié. Les longues mélopées particulières du saxo me rendent heureux dans une ambiance douce et agréable. De ces instants dont on appréhende la fin…

      Je tiens mollement la barre, presque distraitement. Assis d’une fesse, je me plais dans l’instant. Je réalise Hélène silencieuse à côté de moi, trahie par l’arôme du café qu’elle m’apporte. Elle s’assoit sur la banquette en face, et me regarde. Je n’ai pas envie de parler. Sa façon de m’observer me plaît ; ne rien faire qui rompe cette harmonie. Elle est toute mignonne avec son petit visage immobile, nimbée des quelques reflets pris dans le mouvement de ses cheveux sous la lune :

– Quelle belle soirée ! Il y a bien longtemps que je n’ai été aussi heureuse, apaisée, tranquille… J’ai une merveilleuse impression de sécurité.

– L’immensité semble nous protéger, mais c’est un mirage. Il faut rester vigilant.

– Ça ne fait rien, dit-elle, je profite...

      Elle s’étire joliment le cou puis les épaules. Offerte largement à une épée de Damoclès accrochée par son mari, elle est presque lascive sous la menace.

– Il fait si bon que, même si c’est un piège, je ne veux pas le savoir, juste pour ce soir avant la fin des temps.

– N’allez pas aussi loin, l’aventure est derrière la vague.

– Alors tout peut recommencer ou s’arrêter ?

– Derrière chaque vague, tout peut arriver.

– C’est un parcours de surprise…

– … très accidenté !

– Je rêve.

– La vague vous noiera…

– … ou nous jettera sur une île déserte.

– Oui, c’est vrai ! Et on ne sait pas où, ni quelle vague. Mais c’est certain et ça rend joliment la vie incertaine.

– Comme on se demande toujours ce qu’il y a après l’horizon.

– En oubliant de l’autre monde ceux qui nous poursuivent.

      Et voilà comment j’ai bêtement gâché un instant rare. Par un mot, je viens de la raccrocher à la réalité. Elle se contracte comme sous un frisson. Je sens son regard reprendre l’intensité particulière de ceux qui ont peur :

– C’est vrai. Comme vous le disiez, la fuite ne nous protège pas forcément du danger.

– Non ! Elle ne fait souvent que le déplacer.

– Vous savez, je connais trop la violence.

– La violence familiale.

– Bien sûr ! L’autre, celle des affaires d’Antoine, je ne l’ai pas vraiment connue. Je l’imaginais, la ressentais, mais pas vécue. Il me tenait à l’écart de tout, vous savez.

– Je vous crois.

– Depuis qu’on fuit, j’essaye de ne pas y penser, à l’abri, là, dans votre bateau. Mais rien à faire, la peur est là qui me vrille l’estomac. Je me force à profiter de l’instant, à ne pas me retrouver seule, ne me coucher que si je suis sûre de m’endormir très vite. J’ai peur Monsieur DAÏX… tellement peur.

– Appelez-moi Jean, dis-je.

      N’ai-je pas l’art inné de l’à-propos ?

      Elle s’est doucement rapprochée de moi, se tient à portée de main comme une petite fille qui a froid et attend timidement qu’on veuille bien la prendre contre soi et la serrer, pour s’abandonner, se lover dans vos bras, dans votre chaleur. Je me lève, garde une main sur la barre et l’enroule contre mon épaule. Elle blottit son visage dans mon cou. Je me sens fort et plus déterminé que jamais à la sauver. Ah, les femmes quand elles sont belles, fragiles et confiantes ! Piégé le DAÏX, prêt à tout pour la protéger. Elle vient de me mettre définitivement à son service. On est le sexe fort, non ?

      Au bout d’un instant, elle lève légèrement la tête et son haleine me chauffe doucement la joue.

– Que se passera-t-il, s’il nous attrape ?

– Nous sommes là. Et même lui, malgré tous ses complices, sa force et sa violence, ne gagnera pas. On en a vu d’autres, croyez-moi !

      Comme vœu pieux !… Hélène veut me croire et me le montre en m’embrassant doucement sur la joue et retourne s’asseoir. La tête dans les épaules ses cheveux masquent son visage. Elle monte ses genoux contre sa poitrine, les pieds sur la banquette et reste un instant comme prostrée, comme un fœtus coupable de vivre.

      La Comète continue à traverser la nuit marine soulevant sur son passage des éclats d’eau blanche. Le moteur garde son rythme. Je devine sur l’avant Patou allongé à côté de Dominique. Ils écoutent les étoiles. Patou semble les lui apprendre. ‘Quand le sage montre une étoile, le fou regarde le doigt’ ; est-ce d’un philosophe jaune aux yeux étroits et guide spirituel de notre son de cloche, Ding-Dông ? Celui qui dans la cuisine doit gratter gentiment le ventre du Mousse et lui parler dans un dialecte pétillant et nasillard, qu’eux seuls peuvent comprendre.

      J’aime rester loin dans la nuit à la barre. Une sensation unique de foncer à l’aveugle dans l’inconnu. Hélène ne bouge toujours pas.

– Ça va ?

– Oui.

– Que désirez-vous contre vos pensées ?

      Elle sourit quand même.

– Je me demandais ce que vous faisiez dans cette histoire.

– C’est vous qui me demandez cela !

– Je veux dire… plus je vous connais, moins je vous trouve quelque chose de commun avec le monde de violence dans lequel vous évoluez.

– C’est une longue histoire, vous savez !

– La Pastourelle me l’a racontée. Anne aussi.

– Je ne sais ce qu’elles ont pu vous dire, mais j’accepte leur version.

– C’est en tout cas une bien belle version.

– Et qu’en avez-vous retenu ?

– Le sentiment que vous aviez envie depuis longtemps de vivre au calme et sans histoire, loin de certaines sociétés.

– C’est la vérité, vous savez. La stricte vérité.

– J’aimerais moi aussi !

– C’est pour bientôt, promis, parole de scout !

– Non, en fait je ne le crois pas. Antoine ne nous lâchera jamais. Il ne renoncera jamais. Sauf si…

– Sauf si ?

– Non… rien.

– Je sais, c’est dur à envisager, même pour son pire ennemi.

– Pourquoi tant de violence ! Vous devez le haïr, vous qui prenez tous ces risques pour moi.

      Le haïr ? Elle en a de bonnes. Cette gamine me foutrait illico au rancart, H.S. le vieux ! Pas sûr qu’une vie sereine me convienne. Un Satangéli m’est aussi nécessaire que je lui suis indispensable. C’est dans notre nature. Nous sommes frères de sang en quelque sorte, de sang versé. Le conflit de nos vocations est la formule chimique d’un explosif puissant qui dégage l’énergie où nous nous alimentons. La plupart des hommes ne supportent pas vraiment la paix et ce, quoi qu’ils en disent. C’est un enfer où ils brûlent de ne pouvoir s’exprimer, se développer, s’affirmer. Ils s’y ennuient. Ils ne l’acceptent que si, au moins, ils peuvent se battre pour elle. Un paradis tout propre, avec lyres et chansonnettes de jolis petits angelots nus et ailés, n’est envisageable que pour ceux qui ne veulent pas le pouvoir et n’apprécient pas le risque. Une sinécure où le guerrier s’emmerde dans une béatitude contraire à son tempérament.

      L’action c’est forcément le goût du risque. Les néocroisés de ce jour d’hui sont les complices objectifs des gros méchants, leur raison d’être. L’immense paradoxe du bien et du mal ; ils n’existent que l’un par l’autre ou pour l’autre. Leur lutte à mort n’est qu’une perpétuelle tentative de suicide. Si l’un est vaincu, l’autre meurt de sa victoire. Pour que la lutte se perpétue, aucun ne doit gagner à condition de ne jamais perdre. Moi, je me bats du bon côté, soit ! Mais quand même, j’ai besoin de me battre. Mon alibi : je fais bien le mal quand ce putain de mal méfait au bien. On se renvoie la balle mais avec un fusil.

      La nuit est si belle sous les étoiles que bercé par la lente navigation de la Comète, je pense à Lucifer, plutôt Belzébuth, plus mystérieux. Combat-il Dieu ou lui est-il indispensable pour faire souffrir, éprouver les hommes sur le chemin de la Rédemption ? Le Diable n’est-il qu’objet du pouvoir divin, un morceau du sceptre ? Judas l’Iscariote s’est-il pendu pour vaincre son mal à vivre, le sentiment que son existence l’a injustement trahi ? Etait-il indispensable au message d’un Jésus responsable de la mort de ce pauvre diable ? Ce Fils de Dieu ne pouvait pas ne pas savoir. La trahison complice de cet homme était-elle la preuve d’une foi incroyable, pour aller au bout de son amour au sacrifice et devenir pour un peu d’argent et pour l’éternité symbole de traîtrise ? Il est chouette ce Judas- là. On lui doit alors un sacré procès en réhabilitation.

      Or, si Judas n’était pas complice, la raison d’Etat, de l’Etat Divin en quelque sorte, l’a privé de son libre arbitre. Il s’est fait manipuler et acculer à une mort désespérée. Le mal indispensable au triomphe du bien ! Je vote pour la première proposition. Elle m’est plus agréable. Je veux croire qu’il s’est fait suicider par amour de Jésus et pour l’accomplissement de son immense destinée rédemptrice. Un tel sacrifice, nom de Dieu ! Je suis vraiment plein d’admiration pour ce bon et merveilleux Judas. L’amitié absolue de passion ! Le baiser de Judas ? Le plus beau baiser d’amour de toute notre histoire. Tout cela me trouble profondément car je ne suis pas…

– Hé !… Ohoh !… Vous ne répondez pas ?

– Pardon ?

– Je vous parlais de Satangéli.

– Ah, oui !

– Je suis certaine que vous rêviez de tranquillité sur fond d’îles au large.

– C’est ça ! C’est tout à fait ça !

– Satangéli n’y avait pas sa place.

– Non, alors ! Des hommes comme lui n’ont rien à faire sur notre bonne vieille boule que le pas de chaque homme, surtout le sien, fait souffrir. Le mal que sécrètent ces types est un poison terrible, non-inscrit dans la marche naturelle de l’univers. Ils rendent la vie impossible sur la Terre, malheureusement nous n’avons pas d’ailleurs où aller.

– Vous n’exagérez pas un peu, non ?

– Exagérer, moi un méridional, jamais Madame !

– Dites, peu d’hommes sont bons, je veux dire complètement bons.

– A part moi, aucun, soyez-en sûre. Vous êtes tous ici bas pour évoluer. Les anges ne sont pas de ce monde-ci.

– En êtes-vous si sûr ?

– Apprenez ceci : notre Terre est un centre de retraitement pour déchets d’âmes impures. Ici, elles se recyclent, se bonifient dans ce bain d’écologie spirituelle.

– Nous naîtrions alors uniquement pour souffrir ?

– Que nenni, ma belle ! La souffrance n’est plus nécessaire. Il suffit de vouloir nous perfectionner, de nous élever encore plus haut, pour après la vie.

– Qu’est-ce que vous racontez ? La plupart d’entre nous souffrent et pour beaucoup effroyablement.

– C’est vrai ! En fait, vous avez raison. Quel que soit le degré d’évolution de nos âmes, tout va bien pour elles avant. C’est après que ça se gâte : un mauvais jour, à cause d’un amour, d’un plaisir, d’un désir, d’un viol, nous naissons avec elle… Et alors là, faut voir ce qu’on est capable de lui faire à la pauvrette.

– Je vous trouve un humour tristement philosophique.

– Seulement un peu las parfois.

      Mon expérience m’a appris que ce genre de réflexion fait toujours vibrer chez la femme cette fibre maternelle qui nous permet si souvent de nous retrouver dans leurs bras la tête contre leur poitrine, la bouche proche de nos voracités de jolis poupons.

– Désabusé sûrement ! croit-elle devoir rajouter.

– Non ! Ça me fait toujours ça. Prisonnier sur cette coque de noix, mon esprit s’évade… Comment être terre à terre en mer ?

– Non, c’est autre chose. Quand vous parlez comme ça, je vous trouve, comment dire ?… au-delà, peut-être fils de la Pastourelle.

– Ah oui ? Je ne suis pas sûr que ça me plaise ça. Le vent de l’intelligence universelle qui me soufflerait dans les oreilles ? En mer, tous les vents sont les bienvenus, mais celui-là vous créerait une drôle de folle responsabilité en vous tourbillonnant dans l’esprit.

– Vous vous moquez de moi.

– Pas vraiment, non ! Mais j’aimerais bien ressembler à l’image que vous vous faites de moi. C’est un portrait que j’accrocherais volontiers dans la timonerie pour que tout le monde puisse l’admirer et se prosterner devant.

– Ça fait un peu culte de la personnalité ça, non ?

– Bof ! Etre déjà objet de culte…

      Elle rit complaisamment et se laisse glisser lentement sur la banquette. Elle ferme les yeux, croise les bras sur sa poitrine et conserve, comme pour souligner son bien être de l’instant, un petit sourire. Je la regarde tendrement sans pouvoir me décider : est-elle vraiment toujours aussi belle qu’à cet instant ? Je dois me méfier. Plus les jours passent, plus je suis seul, plus je désire sa beauté, la seule à bord. Je ne suis qu’un homme tout simple dans ses désirs, mais pas sûr qu’Hélène les apprécie…

      Sans ouvrir les yeux :

– Je n’ai jamais connu un autre homme qu’Antoine.

      Nous y voilà ! Ah les femmes… Quoique nous, les mecs… Nous sommes trois à bord, mais très honnêtement, sans me vanter, pourrait-elle hésiter entre moi, le grand black et le petit yellow-fischer…

      De faibles éclats de lueurs colorent des variations de gris. Dans ce décor, le silence du monde souligne la musique des vagues sous la caresse de la coque du bateau. Ma solitude, sa fragilité, sa peur, mon désir, son aveu, cette envie de lui faire l’amour provoqué par ce petit salopiot d’Eros qui me pique le cul de ses flèches, comme un vacher pousse ses bêtes à la reproduction, tout me trouble. La posséder pour la rassurer, l’apaiser, lui transmettre ce que je crois être ma force, la prendre pour m’assouvir…

      Hélène glisse lentement sur la banquette puis semble s’endormir. J’étends tout doucement sur son frisson une couverture légère.

      Je me promène des yeux sur son corps voilé, y repère des lieux de caresses. J’ai faim de ses lèvres entrouvertes pour sa lente respiration au sommeil ; offertes à mes envies. Anne, au secours ! Ma fidélité naturelle aurait tant aimé qu’elle fût un laideron au physique aussi vertueux qu’un péché impossible.

      Parer de nos désirs, elles sont toujours belles les filles d’Eve, quel que soit leur physique. Trop respecter les femmes, est-ce une muflerie ou une impuissance ?

      Je suis quasi au garde à vous, tétanisé, les yeux ronds, le regard rivé. Le visage totalement détendu, je vois Hélène offerte. Dort-elle vraiment ? M’attend-elle ? Pourquoi faut-il que je m’interroge comme on doute ? Me désire-t-elle aussi, ou bien sa détente n’est que la preuve de la confiance qu’elle met en moi ? Je vibre de tout mon être. Je la veux maintenant et ça me fait peur. Un sale petit con de collégien boutonneux aurait plus de courage que moi. Comme le diable, il se laisserait tirer par… il assouvirait le risque de son besoin. Et si je me trompe en voulant croire à une envie réciproque, je bousille sa confiance. Tout cela est purement narratif, pour le plaisir de raconter. A cet instant, je n’analyse pas du tout mes hésitations. A Dieu vat ! Je ne suis qu’un homme après tout, donc faible, fragile, instinctif, aux impérieuses pulsions. Dieu me pardonnera sûrement, c’est son rôle après tout. Le nôtre est de se faire pardonner. Et puis, tout ce que je risque, c’est qu’elle m’aime ce soir.

      Mes retenues psychologiques se cassent sec sous mes pulsions, je tombe vers elle et…

– Maman !

      Tout mon désir se pète la gueule, se bloque la libido, dégringole dans mon corps, se dissout, se frustre. Je suis pantois la mâchoire relâchée. Un semblant de conscience revient à mon cerveau liquéfié.

– Mamannnn ! qu’y crie encore ce petit emmerdeur.

      Je le cherche dans le noir. Visiblement, si je puis dire, il ne veut pas se montrer à moi.

– Dominique ? répond Maman d’une voix encore rauque de… désir…, sommeil… ?

– Je n’arrive pas à dormir.

      Elle se lève, elle me regarde sans laisser passer une expression que je puisse agréablement interpréter et s’éloigne dans le noir rejoindre l’homme de sa vie. Morphée sous les traits de Dominique vient de foutre une véritable branlée à Eros, dans une allégorie nocturne.

      C’est fou comme on se sent encore plus seul parfois. Je me remets à la barre la bouche amère, l’œil vague sur la mer noire de nuit.

      Au petit matin, selon un rituel bien réglé entre nous, Ding-Dông m’apporte un café et quelques biscuits de la marine. Je lui laisse de belles consignes de navigation, l’autorité sur le superbe gouvernail et je m’assois un instant à ses côtés sur la tiède banquette désertée par la regrettée Hélène. Je petit-déjeune, plongé dans de silencieux regrets.

      Il me reste le rêve. Les bras ballants bas, l’échine arrondie, le désir en bandoulière, je descends vers ma cabine. Un peu de toilette, nu comme un ver et très solitaire – ver célèbre depuis qu’il symbolise la nudité, la solitude et les problèmes digestifs – je glisse agréablement mon corps fatigué sous une légère couverture contre la fraîcheur matinale. Ah, dormir ! Il n’y a pas meilleure thérapie contre les regrets ou les remords ; se laisser doucement aller, c’est le secret. Glisser peut-être enfin vers son dernier rêve, celui que l’on ne quittera jamais plus.

      Salut les mecs et à une vie prochaine !

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LES FAUSSES NUITS DE MALTE

 

      Soudain, la chambre s’inonde d’une vague jaune liquide. Le soleil s’engouffre par la fenêtre ouverte. Il ébouillante tout sur son passage, prend possession des lieux et me réveille en lueur. Ebloui, mon œil rond le provoque mais la lumière les sépare. De mon lit, j’aperçois la vieille bique de la Pastourelle. La bestiole déguste tranquillement les gros géraniums rouges jaillissant d’antiques pots sauvages en terre cuite, posés sur le rebord de la fenêtre à l’étage de sa maison. Quand elle prend son envol, d’un coup de corne caractéristique, elle m’intime de la suivre. Cette Pégase des cabris attendait donc en broutant que je veuille bien me réveiller pour lui porter toute l’attention qu’elle croit mériter.

      Tout à coup, je prends la bonne route, celle qui quitte naturellement le sol et m’élève au loin de la terre. A travers elle, comme d’un avion, sous mes pas anormalement ralentis, je contemple le paysage qui défile rapidement. Je suis fasciné par les champs rougis du sang de coquelicot.

      De sa patte magique, la bête gratte la rivière pour y creuser un gué qui nous permette de la franchir. Cette eau, qui arrive de nulle part, bouillonne sur notre route juste avant de disparaître comme un ruisseau souterrain du vide. Chacun ayant le Moïse qu’il mérite, je traverse l’eau à sec, au cul de la chèvre.

      Nous glissons vers le ciel, elle devant et moi derrière. Immobiles, nous dominons la Sainte-Baume. La situation est particulièrement limpide. La cabrette pelée, qui bêle en provençal, sait visiblement où elle doit me conduire. C’est au détour de cette pinède que nous traversons sans souffrance, les pieds nus dans les bruyères, qu’elle se couche respectueusement aux pieds de sa maîtresse.

      La Pastourelle me regarde comme d’habitude, visiblement agacée de mon retard. J’ai du mal à aller vers elle. Je ne peux justifier mon long sommeil dû à la fatigue de la nuit de quart passée à la barre de la Comète ; elle pourrait comprendre ! Mes gestes lourds m’éloignent d’elle dans ma course ralentie pour la rejoindre. Subitement attristé, je regarde la chèvre. Elle ne peut se retenir et pouffe bêlement de ce rire particulier de la bique joyeuse secouant ses cornes par saccades, la langue enroulée hors de sa bouche. La bestiole se tord à en mourir.

-Te vexe pas, petit ! dit la Pastourelle en m’asseyant à côté d’elle. A son âge mon beau, on n’a plus toute sa tête. De plus, peuchère, elle sait même pas encore qu’elle est morte. Comment lui dire, la pauvrette que ça gâcherait sa joie.

– M’avez-vous fait venir pour l’enterrement ? C’est gentil d’avoir pensé à moi dans ce moment difficile.

– T’auras pas le temps mon autre biquet. On t’attend à Malte, au grand port.

– Qui m’attend ?

– Tu le connaîtras facile, c’est un homme.

      Et elle s’éloigne de moi en se recueillant complètement immobile sur le monticule de terre sous lequel sa vieille camarade qui lui donna tant de bonheur et de fromages, repose dans la belle éternité des animaux qui nous ont tant aimés.

      Je tombe de mon rêve. Je suis en sueur étroitement prisonnier de mon drap noué autour de moi comme une camisole de force. Je me libère nerveusement. Assis, je manque d’air, je doute de l’instant. Je ne savais plus être là. A la chaleur, il est précisément entre l’aube et midi, à quelque chose près. J’ai dormi trop longtemps pour un marin. D’un pas incertain, je rejoins le carré où mes amis bruyamment réunis déjeunent d’un solide appétit. Ils se serrent pour m’offrir une petite place. Profitant de l’exiguïté du banc, je me colle contre Hélène et je fauche vivement la dernière tartine convoitée par la main Patou. Je lui fais piquer une tête dans le café réchauffé mais fumant que vient agréablement dans le beurre,  de m’apporter mon Ding-Dông. Mes dents s’enfoncent traversent bruyamment le pain grillé. Je mâche longuement de plaisir.

      Sur un ton anodin :

- On va à Malte !

-Ah bon ?

- Ben oui !

- On a à y foutre quéque chose à Malte ?

-Ça nous fera du bien de relâcher un peu. Et puis j’ai quelqu’un à voir.

- Qui donc ?

- Euh… tu verras bien !

-Bon.

      Je prends conscience que pendant mon rêve le ‘où’, le ‘comment’, le ‘pourquoi’, tout était évident. Mais soudain, le ‘où’ est flou, le ‘comment’ incertain et je ne comprends plus le ‘pourquoi’. Je n’avais demandé aucune explication. On n’est pas libre d’interroger dans un songe.

      On parle souvent de rêves prémonitoires ou créateurs. Au réveil, leurs évidences nocturnes paraissent infiniment moins claires, voire complètement évaporées. Il reste seulement le sentiment frustrant que c’était très important et qu’il fallait vitalement s’en souvenir.

– Zé, pourquoi la Malte ? Y’a un moulon d’îles ici d’après les cartes.

– On a rendez-vous

– Où ?

– Au port.

-Hé qué port ? Y’en a en pagaille mon collègue, se croit obligé d’insister cet emmerdeur de Patou.

      La vieille me semble-t-il m’a dit le grand port. Est-ce que ça voulait dire le Grand-Port nom d’un port de La Valette ?… Sans doute.

- La Valette évidemment, où veux-tu ?

- Bon !

      ‘Tu le connaîtras facile, c’est un homme’ ; comme précision ! Si la Vieille s’est cru obliger de venir troubler mon sommeil, ce n’est sûrement pas pour le plaisir. J’ai quand même de la peine pour elle. Je parle de la mort de sa chèvre, bien sûr. Elles s’aimaient. Elles discutaient toutes les deux, surtout quand la Vieille lui tirait sur les mamelles pour lui piquer son lait. Elle doit se sentir bien seulette aujourd’hui que les grands yeux doux de sa camarade se sont éteints.

      Une visite en rêve de la Pastourelle n’est jamais innocente. C’est un reflet déformé de la réalité, une vision plus astrale au travers du prisme d’une masse éthérée. Franchement, cette mamée pourrait comme toutes les grands-mères qui se respectent, venir simplement me dire nuitamment ‘Mon joli petit Jeannot mignon ! Tu vas me faire une belle escale au Grand-Port de La Valette, tu sais à Malte, où Monsieur Untel, le beau-frère de l’autre, t’attendra à telle heure pour y faire… ça !’ Non, trop simple, trop clair ! C’est plus rigolo sans doute que le message soit bien codé, hyper symbolique à peine traduisible au quotidien. Une phrase qui en dit moins que ce qu’elle cache, à décrypter pour comprendre.

      Pour autant que l’on reste dans le domaine du rêve, je sais d’expérience pouvoir tenir ceux-là pour certains et leurs messages pour nécessaires. Mais à condition que les traces qu’ils veulent bien laisser traîner dans nos mémoires soient encore suffisamment nettes et lisibles au petit matin. Qu’ils résistent à la lumière du jour.

      Donc, je ne suis pas sûr que ce soit le port de La Valette, mais, en revanche, je suis certain de la mort de la bique. Voilà qui fait bien avancer nos affaires :

-Allez mes gens, au boulot ! Et cap sur La Valette !

      Ainsi fut fait. On quitte la table déjà désertée par Dominique dès mon arrivée.

      Je fais un point tout à fait superbe sur la table des cartes dans la timonerie. Le radar me rassure sur mon génie, soulignant notre héroïque solitude, notre remarquable sécurité, et approuve la qualité indéniable de mes décisions et de ma modestie.

      La météo vérifiée me convainc que ce n’est pas aujourd’hui encore que je vais faire des économies de carburant. Je fous donc la paix aux voiles, pousse le moteur, libère la barre et à bâbord toute, matelot, direction la belle île de Malte et la mémoire des Chevaliers Hospitaliers.

      Cette courte période de navigation se passe dans une certaine allégresse. Il y a des moments comme ça dans la vie où on a l’impression forte que tout ira bien, comme si nous étions protégés et guidés à chaque instant. Je n’ai pas parlé de mon rêve à mes camarades de la Comète. J’avais, je crois, plus peur de leurs questions que de leurs sourires narquois. Tu parles ! Un guide qui suit aveuglement un rêve quasiment effacé de sa mémoire ; et pourquoi Malte ? C’est la seule question qu’ils auraient dû me poser. Alors, j’ai parlé de stratégie. Ils ont fait semblant de me croire ; ou m’ont vraiment fait confiance. En tout, cas ils me foutent la paix.

      Il faut arriver à Malte par la mer, pour la comprendre, pour bien la voir. Ces îles plates se cachent longtemps derrière la vague ; soudain, vous y êtes, vous avez la preuve que la Terre et nos civilisations ont bien une histoire commune, que nous pouvons faire de certains lieux des événements que la nature nous envie. Que le respect du passé est garant de bonheurs actuels : les fantômes de bâtisseurs vous souhaitent toujours la bienvenue dans leur domaine. Que l’harmonie existe entre la terre, la mer, l’œuvre des hommes poussée par des gloires tragiques, le soleil et le vent.

      Ces îles peuvent à elles seules vous raconter pourquoi j’ai abandonné le reste du monde pour me confier à tout l’amour de ma mère Méditerranée.

      Le port nous aspire, nous prend dans ses jetées et nous serre maternellement contre sa ville qui descend pour vivre et respirer sur ses quais. La capitainerie locale m’accorde le droit d’accoster et me dirige. Un vieux type nous fait signe de venir vers lui sur une place libre.

      La poupe reliée au ponton, la proue face au large du port, la Comète semble se détendre, s’apaiser. Elle épouse ce mouvement pendulaire particulier a un bateau au mouillage. Un truc à vous vider le cœur pour un petit mal de mer. De toute sa coque au repos, la Comète fait chanter ses structures.

      Durant toute la manoeuvre, l’homme ne bougea pas d’un pouce. Un homme étrangement vêtu. Une tenue ancienne, d’une autre époque maritime. Il ne nous quitte pas des yeux. J’ai, je ne sais pourquoi, l’impression bizarre qu’il était figé là, immobile, dans l’attente depuis longtemps. Visiblement, il est insensible à ce vrai soleil costaud qui a dû le chauffer à blanc toute la journée.

      Je saute sur le quai et m’approche du vieux marin. Il recule instinctivement, comme pour ne pas prendre le risque que je lui tende la main. De l’autre, il me fait signe de le suivre. Le geste, traduit sûrement du maltais, dit à la fois la direction et l’urgence. Le vieux se tourne et commence à s’éloigner. Je rassemble mes troupes et confie ma Comète au Ding-Dông et à son petit pote le Mousse.

– Où qu’on va-t-y ? se renseigne Patou.

– On le suit… On vous suit ! crié-je au vieux qui approuve vigoureusement de la tête.

– Eh collègue, qui c’est qu’on suit ? redemande mon Patounet joli (deux mètres six, cent vingt-trois kilos de muscles affamés).

– Pardon ?

– On te suit Commandant, c’est ça ?

– Ben, oui ! fais-je un peu désemparé.

      A cet instant, alors que le monde entier reste parfaitement insensible à notre aventure, alors qu’un univers sans émotion dans son ensemble et du haut de son ciel, semble indifférent à notre drame, un énorme yacht au pavillon britannique ramasse sa course. Puissamment, il enfonce sa proue dans la grosse vague blanche de sa vitesse et pénètre lentement le port. Une merveille ultramoderne, racée, profilée comme un obus de 14 (14-18 bien entendu) aux vitres teintées bleu métal. Il laisse derrière lui une trace écumante dangereuse comme l’empreinte d’un l’aileron de requin.

      En se retournant, de loin comme une intuition, Hélène devine Satangéli sur le pont du yacht anglais et sur fond de Gros-Louis.

      C’est presque un soir au ciel bleu marine troublé de légères vapeurs de petits nuages roses jouant dans un souffle d’air chaud. Un soleil épuisé de rayons, à bout de sa trajectoire, va prendre un coup de sang avant son bain de mer, là-bas au tréfonds de l’horizon. Les étoiles n’ont pas encore ponctué le ciel que la cathédrale Saint-Jean se met à avoir le bourdon. Je regarde arriver ce splendide bateau, plein de menaces, et ne peux m’empêcher de me demander ‘Pour qui sonne le glas ?’… Ambiance tragique ! Dans ces joyeux pays méditerranéens où les femmes en noir ont toujours un deuil en cours, passé ou à venir, mon moral se colorie d’un gris discourtois aux reflets morbides. En un mot comme en mille sous le présage néfaste d’un vol de corbeaux :

– Gonze, on a intérêt à se bouger le cul si on veut pas se le faire farcir au plomb. Les bàbis chassent méchant le Gaulois, t’as vu !

      D’abord planquer Hélène et Dominique. Je pense que le vieux mec – ‘Tu verras, c’est un homme’ – doit être là pour me guider et les mettre à l’abri. Donc on lui file le train.

      Putain d’Anglais ! me dis-je en courant. Ils me poursuivent jusqu’ici et en bateau. Ça n’en finira donc jamais ! Ils ne sont pas vrai ces mecs ! Pourraient nous lâcher les basques comme on dit dans le Sud-Ouest ; aujourd’hui encore le contentieux s’aggrave. Pour mémoire : déjà leur Cauchon a allumé notre seule pucelle. Et ils nous doivent toujours un jeu de clés ; yes Monsieur ! Le coup des bourgeois de Calais déguisés en fantômes, les pieds à poil, la corde quasi maritale serrée autour du cou, pour leur confier les clés de la ville de Calais de chez nous. Jamais revu le trousseau ! Merde, alors ! comme on disait déjà à Waterloo. Et leur insupportable grossièreté? La plus célèbre à Fontenoy, la bonne éducation française du comte d’Anterroches ‘Messieurs les Anglais tirez les premiers’ ; n’importe qui à cette invite eut répondu ‘Après vous, je vous en prie’ ou plus simplement ‘Je n’en ferai rien’. Eux, que dalle ! C’est le genre de mec qui se sert en premier et prend la cuisse. Pan-pan ! Ils se mettent à flinguer à tout berzingue comme des sauvages et six cents bons François au sang rouge, le pif dans l’herbe verte. Comme nous les a montrés le poète ‘Les parfums ne font plus frissonner leurs narines’…

      Même Dieu n’a pas du tout aimé ce coup-là et leur a fait perdre la bataille.

      A propos de Dieu, on se souvient encore de Jésus et de sa balade aux miracles. D’abord, il croise un mec couché ‘Jésus, je suis paralysé’ qu’il dit l’immobile. Jésus lui tend la main, le mec paralytique se lève et fonce au bistrot payer le coup à ses copains ; ça s’arrose ! Il faut dire qu’en ces temps anciens, si le mariage sévissait déjà, en revanche le tiercé n’était pas encore inventé. Il fallait donc bien profiter de chaque occase pour picoler avec les potes. Le gars Jésus poursuit son chemin sur la poudreuse route matinale et voit un type qui tâtonnait de la main devant pour trouver son chemin sans aller se péter les naseaux sur un réverbère. Etant dans un bon jour, Jésus guérit aussi l’aveugle. Le pauvre homme fou de joie, découvrant ce que les hommes ont fait de son monde imaginaire, fonce se pendre au premier arbre loupé par le déboisement. Enfin, Jésus croise un homme assis sur son cul, un bon fessier, et qui pleure à grosses larmes. ‘Qu’y a-t-il mon ami ?’ ‘Jésus, I am Anglais, sir !’ qui répond le malheureux dans un terrible sanglot à l’accent british. Alors, Jésus s’assit à côté de lui et pleura aussi, véridique ! C’est une histoire tellement vraie qu’on me l’a racontée récemment à Marseille, juste en bas de la Canebière. Tout ça c’est vieux et le temps a cicatrisé l’Histoire pas les blessures anglaises.

      On serait plutôt enclin au généreux pardon français, oublier ce petit passé, si le pire ne se conjuguait au présent : des gens, des meutes barbares qui se mettent à quinze gros museaux rougeauds à la cuisse laiteuse, contre notre belle équipe aux accents du Sud-Ouest ; plus un trio d’arbitres borgnes, l’œil sur les crampons aux poings de nos magnifiques joueurs. Et leurs tristes journalistes ! Des folliculaires qui postillonnent comme des fous dans leurs canards illisibles pour rameuter contre notre superbe rugby à Twickenham. Enlisés dans une pelouse verte, boueuse jusqu’aux chaussettes, la moindre caresse de nos gentils avants sur leurs laids minois tachés de rouille, prend des allures de mise à mort. Ou plutôt d’attentat condamnable par tous les procureurs de ces vindicatifs albionneurs dans de vertueux imperméables, bien à l’abri du parapluie de leur hypocrite fair-play anglais. Le fair-play, ils l’instillent comme un virus paralysant pour tous ceux qui ont la chance de ne pas être un bas sujet sous la Queen. Les communistes torpillèrent Marx dans une dialectique humanitaire, bouillon de onze heures empoisonnant le monde de cette potion mortelle ; les sournois Engliches, eux, s’auto-absolvent des pires avanies sportives, en nous oignant le fion du chrême sourd du fair-play. Les glabres ne supportent pas les velus méridionaux, sans parler de leurs toujours sinistres malédictions climatiques, ni de la direction de la partie dans un idiome incompréhensible pour un bon chrétien, fan de putain de con !

      Sans insister, dans le droit fil de la délicatesse française : comment aimer le rosbif ? Des gens qui roulent encore à gauche malgré la chute du communisme, qui arborent toujours un chapeau melon même devant un financier arabe. Des gens que Dieu lui-même se demandant encore ce qui lui a pris de les inventer, a fini, dit-on, par les jeter seuls sur une île humide pour qu’ils y vivent, pataugent et se reproduisent entre eux durant leurs mornes week-ends. Et le nombre d’arriérés qui parlent leur dialecte est hallucinant. Il est vrai que le français, langue de qualité et de subtilité, n’est pas facile et se réserve pour une élite qui se restreint. Au temps béni du siècle des lumières, des philosophes et des encyclopédistes, le français était la langue noble et diplomatique, celle des fins lettrés. Le commerce et l’économie règnent aujourd’hui en maître sur notre pauvre planète. L’anglophonie accompagne cette sécheresse de l’intelligence et de l’humanisme ; et que vive la littérature française au nom des Dumas, le père le fils et le Saint-Exupéry ! Bientôt l’écologie culturelle retrouvera ses racines, le français pour tous.

      Et nous, bons et cons – célèbre contrepèterie belge – hospitaliers et généreux comme personne, voilà t’y pas qu’on a creusé un trou de tunnel pour qu’ils nous contaminent, s’y infiltrent et puissent plus facilement répandre chez nous leur mauvais esprit d’Anglais, pléonasme, alors que Dieu Lui-même leur avait fait perdre une Manche pour nous en protéger.

      Je ne voudrais pas que l’on me taxe de parti pris à la lecture de ces deux trois lignes de discrètes mises au point. Il y en a eu un de pas mal, un petit gros à cigare, assez laid. C’était mon Dieu, si on peut dire en la circonstance, une espèce de type d’anglais presque convenable avec des initiales de chiottes, Winston Churchill. C’est vrai qu’il s’est un peu colleté avec notre grand, notre immense, notre gigantesque de Gaulle, bien que celui-ci ait décidé de son propre chef qu’il portait haut, d’aller immédiately avec quelques amis à lui, aussi civils que militaires pour la plupart, s’établir en Angleterre pendant la guerre, pour protéger l’île d’un risque d’invasion nazi. Je rappelle, pour mémoire, que malgré tous ses efforts Hitler n’y est pas parvenu. Enfin, WC a fini par comprendre à qui il avait à faire et fut obligé d’être relativement correct et de mettre du beurre dans son « beuaaah » de pudding et de la fraîcheur dans sa « beeurg » de bière chaude.

      Et je parle uniquement des Anglais car ils sont devenus des partenaires privilégiés de notre grand pays. Nous devons les protéger de la médisance. Il vaut mieux dire soi-même du mal de ses amis. Si je n’explique rien des autres barbares qui dansent à la lune, la nuit, autour de nous et vivent sur tout le reste de la planète, c’est pour qu’on ne me croie pas systématiquement xénophobe. Si on le croyait, peuchère, c’est qu’on n’est pas vraiment un français du monde par l’esprit et encore moins gentilhomme provençal par le coeur. Que nous soyons, incontestablement, le vrai peuple élu par l’intelligence, ne nous empêche pas de les aimer tous ces autres gens, tous ces étrangers, les pauvres !

      Les anglophobes acharnés, dont je me vante de ne pas faire partie, me reprocheront sans doute d’avoir fait trop court sur le sujet et qu’il reste à dire bien des choses encore sur ce pauvre pays qui croit que le nombril du Temps Universel se dilate à Greenwich parce que la Communauté Internationale a décidé, par commodité, que ce méridien de référence devrait se tenir à 2°20’14 à la gauche de Paris. Je ne veux pas avoir l’air de charger la mule, le Pape pouvant peut-être un jour pardonner à ces traîtres anglicans.

      Pour lutter contre ce déplorable franglais, j’ai trouvé, je crois, une Toubonne traduction pour hamburger: sandwich au steak haché.

      Pourquoi ces tristes îliens chéris se purgent-ils tant au thé ? A cause d’une galéjade. Un herboriste rigolo leur a fait croire que de picoler cette insipide tisane était souverain(e) pour le cerveau, en english ‘king for Charles’. Depuis, ils se soignent, pauvres mecs qui tapent le cochonnet avec un bâton à bout plat et chaussures à clous. Le golf ! Comprennent que dalle à la pétanque, un exercice subtil qui se joue agréablement à l’ombre et s’humecte au pastis. Voilà une vraie boisson dynamique prise avec quatre olives noires.

      T’as bien le good morning d’une grenouille ! Si God peut save the Queen, je ne vois pas pourquoi il ne s’occuperait pas de moi qui suis si normal et actuellement dans la plus terrible panade.

      Pourquoi diable et comment le Satangéli a-t-il surgi ici, au pays des croisés ? Mais le fait est là, sur l’eau et sous nos yeux ébahis. C’est bien plus tard que j’appris que, tricard de Marseille, il avait rameuté tous ses petits camarades de bureau. Le C.E.P. (Comité Européen de la Pègre), nouvelle O.N.G., avait officiellement mis toute sa puissance incontestable au service de Satangéli, après une réunion en court comité. Ils avaient immédiatement décidé d’une intervention armée contre le ou les rapteurs du fils de l’un des leurs. Ce comité, contrairement à tout autre, savait à quel point il faut circonscrire, tuer dans l’oeuf toute tentative de rébellion contre son autorité, sanctionner pour l’exemple toute agression contre l’un de ses membres. Ces professionnels sérieux ne peuvent laisser se développer une fronde, une espèce de jacquerie qui donnerait le mauvais exemple à tous ceux qu’ils oppriment, rackettent ou massacrent. Ces gens d’expérience savent ce qu’il en coûte de laisser courir un danger, aussi petitement minime soit-il au départ. En bon méditerranéens de souche ou de formation, ils préfèrent s’attaquer tout de suite à un feu de broussailles que plus tard à un incendie de pinède.

      Les services de renseignement de cette organisation sont exemplaires. Tout fut mis en branle sur terre sur mer et en l’air. Admirable d’efficacité, sûrs de leur bon droit, celui de la force et de leurs intérêts, ils s’en donnèrent les moyens: une escouade d’avions, de bateaux, d’honorables correspondants dans toute l’Europe. Tout fut centralisé, analysé pour comprendre, trouver puis recouper la route de la Comète. Inévitablement, quand la volonté préside à l’action de groupes responsables, il ne restait plus qu’à mettre à la disposition de Satangéli et de ses hommes de mains, un puissant yacht anglais de passage, surarmé en hommes et en matériels. Après l’avoir une dernière fois assuré de tout le soutien nécessaire à la réussite de sa juste entreprise, après l’avoir embrassé pour lui donner officiellement carte blanche, après avoir mis à son entière disposition tout ce que le C.E.P. pouvait réunir de puissance grâce à l’ensemble de ses membres, Satangéli prit le commandement de sa frégate de pirates et nous pourchassa jusqu’à Malte où l’attendait un correspondant local.

      Un quelqu’un saute à quai depuis le yacht. On le voit interroger un autre quelqu’un qui lui indique notre Bateau avec notre petit Ding-Dông seul à bord, protégé par le Mousse.

      Ça va chauffer dur pour nos plumes. Ils vont tout faire pour nous les arracher en nous pelant le cul. Il nous faut très vite planquer la mère et son mouflet. On court à travers les rues de La Valette. Dominique juché à l’aise sur les vastes épaules de Patou, se prend pour un cow-boy. Je le précède en tenant innocemment la main d’Hélène. On file difficilement le train du vieillard et son incroyable vélocité. On le dirait presque obligé de ralentir sa course pour nous attendre. On dévale une étroite rue en escalier. On se déporte et on dérape en tournant dans ces croisements de ruelles. Derrière lui on s’engouffre sous le porche bas d’une vieille maison de pierre. Le sol pavé glisse vers une courte porte au fond d’une cour fraîche.

      Une petite bonne femme sèche, visiblement très âgée, nous sourit depuis le pas de la porte, les mains prises dans son tablier noir, les essuie de travaux ménagers interrompus pour nous accueillir. Sous ses atours locaux, elle me rappelle la Pastourelle : même vieille chèvre valeureuse, même aura d’Amour. Voilà toute notre organisation à nous pour nous protéger d’une mafia internationale, d’une puissante pieuvre aux tentacules surdimensionnées.

      Je dépasse le vieux mec vers elle. Après lui avoir rendu son sourire je me retourne pour remercier son… mari, peut-être, ou bien son…

– Où est-il passé ?

– Qui ? me disent en coeur Patou et Hélène.

– Ben, le vieux clou qui nous guidait, là !

      Patou me jette un coup d’oeil incertain. Je me retourne vers le porche qui ouvre sur la ruelle et vois notre vieux marin s’éloigner tranquillement sans que je ne puisse jamais le rappeler. Je comprends alors pourquoi il me semblait d’un contact d’autant plus curieux que je n’ai jamais pu le toucher ou même l’approcher. Il ne fait d’ombre à rien ce gazier. Son corps que je vois s’éloigner, n’arrête pas la lumière. Il s’en va de plus en plus vite. Je passe le porche. Le vieux marin me semble s’évaporer dans la clarté pour n’être plus rien qu’une impression. On dirait… il disparaît par transparence comme une vision effacée. Je ne vois plus vraiment clair. Je suis ébloui dans ce dernier rayon de soleil rasant, juste dans l’axe de la ruelle. Tout est flou de poussières lumineuses et moi d’incompréhension visuelle.

– T’as vu, c’est incroyable, ça non ! On dirait qu’il a disparu, crié-je à Patou en regardant alternativement mon complice et la direction qu’avait prise notre guide.

– Oh, Commandant ! Tu vas bien, mon vieux ?

– Le vieux justement ! Il a disparu… Incroyable !

– Mais qué vieux ?

– De qui parlez-vous ? insiste Hélène encore haletante après la course.

      Avec un sourire rassurant, la vieille nous écoute et nous regarde. Elle tient Dominique serré, le dos contre son tablier de grosse toile noire. Ses mains se croisent sur la poitrine de l’enfant. Visiblement, il s’y sent à l’abri.

– Mais enfin je ne rêve pas ! Le type qu’on a suivi…

      Regards attristés de mes camarades.

– Je ne suis pas fou tout de même !

      Regards dubitatifs de ces mêmes bons camarades.

– Et merde ! N’en parlons plus.

      Regards soulagés pour finir de ces deux faux-culs. En fait, ils m’ont suivi tout simplement sans se poser de question. Encore un coup tordu de la Pastourelle pour me faire passer pour un cinglé. Existe t-il un réseau tel que celui des radios amateurs mais sans radio, sans amateur et par télépathie ? Mystères ! Comment et pourquoi des êtres de nulle part ou d’ailleurs peuvent-ils s’en abstraire pour nous apparaître et nous guider ? Re-mystère et grosse boule de gomme.

– Vous connaissez bien ici ? me demande le big black conciliant, soucieux de changer de conversation.

– Fous-moi la paix !

– Qué putain de caractère ce gonze quand ça lui prend !

– Vous ne voulez pas vous rafraîchir ? propose notre hôte apaisante et en…

      Alors ça ! Je suis sûr, absolument certain qu’elle ne parle pas notre merveilleuse langue. Comme dans un mauvais film étranger, le mouvement de ses lèvres fines et sèches ne correspond pas du tout aux mots que j’entends. Moi qui ne cause pas une broque de maltais moderne, je suis sûr de me faire entendre de cette vieille à moitié sourde. Cela veut dire que la traduction en simultané se fait entre la bouche qui émet et l’oreille du récepteur par… Comment ce fait-ce-t-il ? Rendez-moi le normal et gardez-vous le para dit normal que je comprenne dans quoi je vis… s’il vous plaît !

      Le monde était peut-être ainsi avant la tour de Babel. Dieu a dû simplement couper le service universel de traduction et les hommes furent brutalement séparés par la langue, par leur babil.

      J’en ai marre de tenter de justifier l’inexplicable. A défaut, je vais en profiter.

      Avant que nous entrions, elle me prend par le bras comme pour me parler à part. Je profite de ce court contact d’intimité :

– Vous connaissez la Pastourelle depuis longtemps ? demandé-je en lui coupant la parole.

– Qui ? me répond-elle d’une voix incroyable de douceur colorée d’un accent indéfinissable.

– La Pastourelle… La vieille Dame de la Sainte-Baume… en Provence… en France… Et le vieux, là, tout à l’heure, qui est-ce ? Je monte la voix comme si j’avais soudain l’impression de m’adresser à une sourde.

      Elle me calme d’une grimace mutine de gamine au pensionnat qui vient de faire une petite niche bien chrétienne à une des bonnes soeurs de son couvent-scolaire :

- J’ai une bonne surprise pour vous.

      Ça va ! je n’insisterai pas, je n’ai pas à savoir, je connais le refrain. La Pastourelle me le chante à chacune de mes questions.

      Ça me taraude le cerveau. Ces gens sont-ils tous des acteurs conscients, responsables, ou inconscients et manipulés par un esprit supérieur ? Le vieux, par exemple, est-il une production volontaire, une matérialisation de mon rêve éveillé, la visualisation d’une réponse intuitive ? N’avons-nous jamais été les seuls esprits envisageables dans l’univers et particulièrement sur notre bonne vieille Terre ? Un jour, j’en ai peur, je deviendrai fou à lier. Fou de croire, de savoir que tout cela existe et de n’y rien comprendre. Fou de connaissances inaccessibles. Fou du sentiment d’injustice de ne pas avoir été choisi comme initié ! Fou d’impression d’être manipulé par des forces invisibles! Dans ce cas, l’implosion du cerveau est inévitable. Ne me reste qu’une seule question : combien d’heures de saine conscience lucide me reste-t-il à vivre ? Profitons vite, l’avenir est toujours plus proche que ce que l’on croit.

      Je dois ici avouer que je ne déteste pas vraiment nos chers voisins sujets obligés de la Old Queen à couvercle. Je ne supporte pas de voir depuis les tribunes notre coq se faire plumer le cul et planter une rose dans le fion par quinze britishs hilares. Peux pas ! Ça me fout en rogne.

 

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L’AMOUR EN ENFER

 

      Je prends Hélène par les épaules, la serre contre moi pour en profiter sous prétexte de la soutenir galamment et de l’aider à reprendre son souffle. Nous sommes entrés en nous baissant légèrement sous la porte basse, pour nous relever nez à nez avec Anne tenant par la main mes deux enfants. Trois merveilleux sourires qui grimacent d’un coup :

– Faut pas vous gêner, surtout ! crache mon Anne sortant ses griffes.

– Pardon ?

– Non, mais c’est pas vrai !

– Mais si, c’est bien moi ! affirmé-je les lèvres en avant pour l’embrasser, stoppé net par une baffe.

– Moi qui avais failli encore te croire.

– Mais de quoi parles-tu ? articulé-je, sidéré par son brutal massage facial.

– T’as changé, toi ! Quelle conne je fais !

– Stop ! hurlé-je en français.

      Je sens venir le drame de la jalousie avant d’avoir eu le temps d’embrasser mes enfants dans la joie paternelle qui m’a brutalement écrasé la poitrine contre le cœur, ou le contraire je ne sais plus et aussi une percussion coeur poumon, car j’ai le souffle coupé.

– Temps mort ! lui dis-je en formant de mes mains la lettre T, comme je l’ai vu faire dans les arènes sportives.

– Si tu veux bien on s’engueule tout de suite après. Deux secondes s’il te plaît, tu seras bien bonne.

      Je m’accroupis et dans mes bras qui se ferment sur eux, je me plonge les yeux clos dans l’affection de Marion et de Prosper. Un échange de baisers, de mots tendres, le plaisir de se retrouver. Le monde s’est arrêté de m’emmerder sur cet instant toujours trop rare.

– C’est obligé que vous disputiez ? s’inquiète maladroitement une douce voix que je suis le seul à comprendre.

      Elle profite de cet instant humide de larmes et de bisous pour se faire entendre, comme on souligne sa présence.

– Z’ont jamais pu se dire ‘je t’aime’ autrement, ces couillons ! marmonne Patou sans savoir qu’il répond à la vieille.

– Pourquoi ? s’interroge la vioque pour le plaisir de continuer un dialogue typique de surdité linguistique.

– Vous avez bien le pot de ne rien piger la mère, que ça fait des années et des années qu’y s’aiment aussi furieusement à te péter les oreilles des autres, dit Patou en regardant notre hôte.

– Faut faire la tendresse, pour s’expliquer, se répondit-elle.

– Pas possible ! Sont pas équipés pour un mot d’amour en public ces fadas, se dit Patou à haute voix.

– Sont emmêlés dans leurs sentiments, lui répond-elle sans le savoir.

– Cornes sur eux, peuchère ! Tu rigoles pas, toi !

      Et mon bon Patou se met à bougonner dans sa barbe poivre et sel, comme on épice une conversation :

– Maï, sont de plus pire en plus pire, hè ! Se croyent malins d’agir comme des pénibles… Y restent des jours de se voir, et y se font des bonnes manières à coup de pastissons ! C’est la tête qui va pas, pense ! Ou alors, c’est la géométrique, que la verticale leur réussit pas. Le cerveau leur tombe de suite sur les yeux et y se voient plus pareils, vè ! Des gus qui peuvent pas s’aimer debout, voilà… Quoique chez nous c’est fréquent, ça esplique pour partie la sieste ; pense qu’à une époque on croyait la faute au soleil, ou au mistral qui te faisait déparler. Eusses, c’est les deux ensembles, va savoir !

– Mistral… le poète ? l’interrompt la mémé maltaise ayant compris le mot.

– Vouaille, c’est ça, le vent ! Faut vous dire la mère, l’entreprend Patou qui en bon méridional bavard n’exige pas en plus qu’on le comprenne, pourvu qu’on l’écoute, qu’en Provence quand y souffle, y dégage le ciel et vous rafraîchit tellement la tête, l’hypocrite, que vous croyez qu’y fait pu chaud, hé ! Seulement y’a pu rien pour vous protéger des rayons qui vous vrillent la coucourde, que si vous meutez pas le chapeau, vous virez fada, et y vous dévarie. Té, comme ces deux couillostis ! Voilà que c’est pour ça que pour les frappadingues et les poètes de chez nous, on dit que c’est la part du Mistral.

      La brave vieille lui répond du sourire de quelqu’un qui a eu la politesse d’écouter jusqu’au bout une explication qu’elle ne peut en aucun cas comprendre.

      Patou, par nature, ne parle pas souvent. Mais quand il s’y met, faut rapidement l’endiguer, sinon il déborde et on a pour longtemps à se remettre de l’inondation. Et puis il n’est jamais bon de donner de mauvaises habitudes à de petits subalternes familiers. Ils en profitent, et on ne les contrôle plus :

– Si on ne gène pas, on peut peut-être se mêler à votre petite conversation.

      Il est particulièrement agaçant d’entendre des gens vous observer et vous décrire, comme si vous évoluiez sous l’oeil froidement scientifique d’un entomologiste.

      Pendant que nous démontrions que chez les gens adultes et intelligents, il n’y a pas de différents qui ne se règlent par un compromis subtil fondé sur une fine analyse et de grandes qualités humaines de base telles que compréhension, générosité et tendresse, les trois enfants s’observent. Ils se soupèsent du regard, se tournent autour comme pour se renifler. Ça finira probablement par une courte opposition puis une camaraderie systématique qui permet de mêler agréablement ses jeux et d’éviter la castagne, les yeux au bleu et les gnons douloureux.

      Cette naïveté juvénile n’est en rien inquiétante. En grandissant, ils deviendront plus raisonnables et admettront enfin le devoir de neutraliser son autrui, plutôt que de se l’allier. Ils comprendront que si, d’un regard, l’esprit fait de l’autre un ennemi, on peut alors le haïr plus facilement et justifier son agressivité. Ils apprendront que la méfiance, immédiate et violente, est bien plus efficace que la simple confiance. Que l’exclusion permet de préserver son niveau de vie, qu’une vertueuse absence de scrupules vous offre le pouvoir.

      Notre exemple portera ses fruits et le Monde pourra continuer benoîtement de se chauffer la bile, de respirer sa pollution morale, de se tendre tout entier vers une salutaire explosion, en un mot de perdre la boule atomique, notre Terre d’amour. Cette planète bleue deviendra enfin à son tour une lune noire.

      Nous aurons décroché la timbale, vive nous ! Le feu purifiant tout, nous nous serons sanctifiés mes bien saints-frères, non par une apothéose d’amour, mais par un autodafé imbécile.

– Vous êtes tous témoins ! attaque immédiatement Anne pour ne pas déraper sur les chaudes larmes répandues par le plus tout jeune papa qui serre contre son coeur battant ses tout petits.

      Elle veut reprendre l’avantage que mon émotion et l’amitié critique de Patou lui ont un instant confisqué :

– Témoin de quoi ? contre-attaque Hélène, sentant venir le danger.

– Vous, ça va !… Regardez-la, tiens ! La tête dans l’innocence et la main dans le sac.

– Mais…

      Anne ignore Hélène :

– Quant à toi, continue-t-elle la distribution, je ne dors plus avec toi, mais ça ne t’ouvre pas la porte d’autres chambres à pétasses.

– La mienne par exemple ? s’accroche Hélène.

– Vous, je ne vous parle pas ! Je vous ignore. Je te méprise… Tiens, vous n’existez même plus.

– Ma chère Anne, tu viens d’assassiner une âme.

– Ton ironie n’est pas une réponse digne de moi !

– Que puis-je t’offrir d’autre, devant tant de…

– … pas t’afficher avec une autre devant tes propres enfants. Que vont-ils penser ces pauvres petits ?

– Nous ? dit Prosper dans un sourire retenu.

– Que doit-on penser, maman ? interroge, complice, cette fine mouche de Marion.

– Il n’y a rien à afficher ! répond l’Hélène qui se débat pour glisser son mot dans ce joyeux murmure.

– Ce sont mes épaules qu’il tenait, peut-être ?

– Si vous nous aviez accompagnés comme prévu, vous auriez pu constater qu’il ne s’est rien passé du tout.

– Ça, ce n’est pas vraiment vrai, me plus-je à rectifier. On a fait un peu l’amitié quand même… en camarade bien entendu.

– Tu crois que je ne sais pas ce qui se passe sur un bateau.

– On n’en part pas en claquant la porte, c’est vrai ! On vit même les uns sur les autres. Mais ce n’est…

– … je ne te le fais pas dire ! Les uns sur les autres. Et quand les autres sont aussi jolis… enfin, disons pas trop mal… de toute façon, elle était la seule à bord, alors mal ou pas mal, quand on vous connaît…

– Dites, si comme prévu, vous aviez pris le bateau avec nous, aujourd’hui vous n’auriez pas mal au cœur.

– Très drôle ! siffle Anne.

– Je trouve aussi ! dis-je ravi.

– Moi présente, il n’aurait pas osé… et avec une femme pour qui j’ai pris tous les risques.

– T’es bien gentille, mais en ce qui concerne les risques, si tu permets, tu n’étais pas la plus exposée.

– Et voilà ! Je n’ai rien fait…

– La question n’est pas là !

– Si, justement, la question est là. On est en plein dans la question. On patauge dans la question. Tendez la main à des gens qui se noient, et dès qu’ils sont au sec, crac, ils vous la mordent, la main, pour que votre mec vous échappe et aille jouer avec elle en croisière.

– Dites Anne, vous ne voudriez pas vous calmer un peu.

– Et pourquoi devrais-je me calmer, s’il vous plaît ?

– Parce que vous en faîtes un peu trop !

– Me calmer ! Moi, j’en fais trop ! Et c’est vous qui allez me calmer peut-être ? Non mais, c’est trop facile ! Elle distribue des leçons de savoir-vivre maintenant. Une qui n’a même pas la reconnaissance du ventre.

– Oh, si ! dis-je dans un but évident d’apaisement.

– Je ne parlais pas de ça, obsédé ! oppose-t-elle à mon grand sourire ravi.

– Dites, là Anne, malgré toute la reconnaissance que j’ai pour vous, vous commencez sérieusement à me…

– Oui !?!

– Quant à vous Jean, vous excitez sa colère pour rien, pour le plaisir, gratuitement.

– Ne croyez pas que ce soit gratuit. Il me le paiera cher un jour, très cher !

      Elle ne dit pas ça à la légère. Depuis qu’elle a décidé de ne plus vivre avec moi, il arrive parfois, sans témoins alors, qu’elle veuille bien ne pas voir une de mes toutes petites aventures de secours. Mais là, dès qu’elle sera convaincue d’avoir eu tort, elle ne me le pardonnera jamais.

      Visiblement, Dominique depuis les jupailles de la vieille verrait d’un assez bon oeil une autre baffe me tomber sur le coin de la gueule. Ce serait insuffisant pour le venger, mais ce serait toujours ça de pris.

      Ma passive ironie en la circonstance n’est pas de la lâcheté, c’est de la saine stratégie. Connaissant Anne sur le bout du cœur, j’attends qu’elle ait dévidé tout son fuseau d’arguments de mauvaise foi afin que, consciente de ses excès, elle se mette à culpabiliser… On peut toujours rêver ! La jalousie n’a jamais eu besoin de preuve pour être convaincue. Elle se fout totalement de la vérité, pour ne se fier qu’à son évidence. Fouiller les jaloux ! Allez-y, creusez la mauvaise opinion que vous avez de votre gentil partenaire. Vous ne serez jamais, au grand jamais, bredouille et trouverez toujours plus que vous n’êtes capable de chercher.

      C’est une vraie méridionale mon Anne, compulsive irrationnelle, incontrôlée, capable de tout, même du meilleur et aussi de croire ne plus m’aimer. Un tempérament de feu pour sang chaud, bouillant ! Et d’autant plus jalouse qu’elle ne veut jamais reconnaître ses torts envers moi ; affaire d’amour-propre pour sale caractère !

      Boudiou, ces méridionales ! Toujours une colère sur le feu. Dans la vie, les gens excessifs font suer en diable. Chez les personnages de Pagnol, par exemple, c’est rigolo, truculent, voire charmant. Mais alors, au quotidien et surchauffé par la jalousie… S’il n’est pas gai joyeux enthousiaste et tendre, l’amour n’est plus que possession.

      Sa jalousie extravertie est sûrement enfin la preuve de son incapacité à reconnaître son amour pour moi. Comment peut-on ne pas m’aimer ? Je réfléchis à ça comme mon miroir encore médusé devant un nombril aussi expressif.

      Le bon amour s’émoustille bien d’un soupçon de jalousie, mais en crève le pauvret si on le saupoudre trop fort, si on l’empoisonne. Elle ne s’en prive pas, en reprend, s’en drogue jusqu’à la surdose. Elle jalouse l’ombre qui me suit ou me précède selon la position du soleil autour de MOI. Si en été l’ombre d’une femme se couche sur MOI, en passant ou d’un regard, c’est le drame. Elle me tyrannise à un tel point que même la nuit, quand dans mon sommeil je rêve sans elle, elle m’engueule d’un cauchemar. Je culpabilise même quand elle a raison.

      Hélène, encore jeune dans notre couple, note qu’Anne en fait trop. Patou, depuis plus longtemps dans notre intimité, se prépare à l’empoignade. Prosper et Marion s’amusent bien, en pensant que dans le fond leurs parents ont toujours des rapports passionnés. Dominique trouve que le gentil petit taquet tant espéré tarde à venir se poser sur mon mignon petit minois bronzé. La vieille maltaise se demande pourquoi les gens viennent de si loin pour s’engueuler chez elle. Tandis que Satangéli doit profiter du temps que nous lui abandonnons pour permettre à Gros-Louis de charcuter Ding-Dông.

– Vous voyez chère Hélène, il n’y pas que vous et Satangéli. On est toujours trop nombreux dans un couple pour enfanter du bonheur, pour être tranquilles ensembles. L’hermaphrodisme est la seule recherche scientifique qui améliorera notablement la vie de l’Homme.

– Tu es content de toi ?

– Ben, je dois dire !

– Tu te trompes… plus exactement, tu me trompes. D’ailleurs, tu m’as toujours trompée. C’est pour ça que je t’ai toujours quitté définitivement.

– Ah, faire l’amour pour oublier, pour oublier que l’on aime !

– Le moment est-il particulièrement bien choisi pour ce drôle de problème de couple ? me demande si gentiment notre hôte, croyant s’adresser à tous.

– Qu’est-ce qu’elle dit ? m’interrogent mes compagnons.

– Qu’Anne à tort de ne pas admettre à quel point elle m’aime. Et qu’elle pourrait respecter l’instant et le lieu.

– J’ai dit ça ? me répond la vieille qui comprend encore et toujours ce que moi je dis.

– Elle confirme ! complété-je avec un sourire complice et canaille, qu’elle me rend bien volontiers.

– Avec lui, ce n’est jamais le bon moment, le bon endroit, croit bon de s’excuser Anne, un peu gênée de sa sortie en public. Il nous faut toujours vivre dans l’urgence, toujours un drame sur le feu, une aventure sous le coude.

– Je te rappelle que c’est toi qui me l’as offerte celle-ci.

– Je t’ai offert Satangéli, pas ‘La Satangéli’ ! Pas confondre ‘aventure’ avec ‘une aventure’.

      La douche froide, Satangéli ! La réflexion d’Anne nous rappelle que nous ne sommes pas en vacances pour nous engueuler en public comme n’importe quel français moyen durant ses congés payés. Oublier un instant les dangers qui nous guettent ne les fera pas disparaître.

      Les deux femmes avec le pragmatisme bien caractéristique de leur joli sexe, remettent à plus tard l’inévitable crêpage de chignon postiche ; quoiqu’il soit agréable pour un homme de voir deux femmes se battre pour lui, se rouler violemment par terre, se dépoitrailler le soutien-gorge gonflant, s’arracher la perruque blonde pour prouver la brune, se décoller les faux cils, s’écailler les ongles synthétiques, s’effacer le maquillage dans des coulures de Rimmel et tout ça dans un combat sans faux-fuyant. Mais l’heure n’est pas à ces réjouissances. Malgré toute l’envie que j’en ai, je ne dois pas jeter d’huile d’olive sur le feu du midi.

      Quand nous avons abandonné la Comète aux bons soins de Ding-Dông, un correspondant de la pègre locale dénonçait mon bateau à un homme de Satangéli.

      Je ne sais quoi faire… La vieille maltaise peut-être :

– La Pastourelle vous a-t-elle transmis un message pour moi ?

– Qui donc ?

– Ecoutez, on a peu de temps. Vous nous attendiez ?

– Mais oui ! C’est le vieux Simon, le charmant garçon qui vous a conduit ici. L’autre jour, il est venu me dire qu’il viendrait mettre des gens à l’abri chez moi.

– C’est tout ?

– Oui, quoi d’autre ?

– Où puis-je le trouver ce Simon ?

– J’sais pas, moi !

– Mais… vous le connaissez bien, non ?

– Oh oui, je l’ai bien connu… dans le temps. C’est drôle d’ailleurs. C’était un camarade d’enfance de mon pauvre père. Je ne l’avais plus revu… oh oui, depuis… bien longtemps… au moins.

– Et ça ne vous a pas paru bizarre ? Quel âge a-t-il aujourd’hui ?

– Maintenant que vous me le dîtes, il ne doit plus être bien jeune, pas né aux pâquerettes ce printemps, pauvre vieux ! Je crois bien que c’est un cancer qui l’a enterré, voyez ! dit-t-elle, adorable de fraîcheur.

      Après un instant de réflexion :

– Vous savez mon enfant, avec la vie, on a toujours tant de surprises… A mon âge, faut en profiter, comment que ça vient, plus le temps de s’étonner d’un rien de détail.

      Dans notre situation, atteindre son âge me paraît bien optimiste. Mon Chinois doit être en train de ne pas avouer sous la torture ce qu’il ne sait pas. Anne, Hélène, Patou, Dominique, Marion et Prosper attendent la bonne initiative, et moi je suis dans le brouillard, dans un pays inconnu où se parle une langue qui m’est si tellement étrangère que je n’y pige que pouic ; sauf dans la bouche mi-édentée de cette pauvre vieille. Haut les cœurs !

– Avez-vous un endroit où je puisse être au calme? J’ai un besoin urgent de…

– … les toilettes sont au fond de la cour.

– … réfléchir !

– Ah, comme vous voulez ! Alors essayez plutôt ma chambre. Je n’ai que ces deux pièces, ici vous savez. Oh, ça me suffit bien aujourd’hui que je suis seule. Mon pauvre mari, Dieu ait son âme, me disait toujours que…

– … merci bien madame ! lui dis-je le plus poliment possible.

– Bon ! se contente-t-elle de répondre, la pauvre, depuis trop longtemps seule pour savoir encore exiger d’être écoutée.

      Bien tristounette la vie pour des vieux qui restent. Toutes leurs relations sont sous terre et leurs petits-enfants trop occupés à vivre. Alors, ils n’attendent rien ni personne et filent des jours sans émotion, vides d’espérance.

      Tout le monde sort dans la cour pour participer en les surveillant, on ne sait jamais, aux jeux des enfants. La vieille maltaise reprend en silence son train-train quotidien dans sa pièce-cuisine-salle-à-manger-séjour. Je pousse la porte de sa chambre. Je me retrouve dans le silence à l’abri de toute lumière directe, dans cette odeur touchante, particulière aux vieilles dames seules et méticuleuses. Cette pièce correspond exactement à l’idée que vous vous en faites. Elle paraît basse de plafond, aux murs sombres, avec des recoins douteux et obscurs, des photos passées, de vieux souvenirs intimes. Un grabat incertain tient lieu de lit et m’incite à m’asseoir par terre. Il ne fait ni froid ni chaud, il y fait triste, gris comme la solitude.

      Les lieux de misère sont toujours trop chauds, trop froids ou trop tristes ; toujours quelque chose en trop.

      Typique, exotique, sauvage ! Surtout la misère, l’extrême pauvreté, le dénuement. Les peuplades conservées sauvages sont ‘visites-guidées’ sur la Terre-zoo. Si les Papous s’étaient industrialisés les premiers, ils vacanceraient chez nous, primitifs peuples gaulois découverts récemment dans les hautes plaines montagneuses de l’Europe de l’Ouest.

      La semaine exotique bradée à moins de mille balles : filmer de futurs souvenirs, triste impression pour écran plat, sous les rideaux des cases, des baraques, des abris ; pas d’intimité pour l’autochtone prostitué dont on a limé les dents et qui cague encore n’importe où, sous cette chaleur ; un peuple qui se laisse aller, qui s’abandonne, qui dégouline des bidons jusqu’en ville.

      Du gras sous bermudas à fleurs ! En costume traditionnel, le touriste international nomadise en groupe à la saison de la grande transhumance juillaoûtienne, cerné des indigents mendiants et de leurs moustiques dressés à lui bouffer son gros cul. Quand ils lui tendent naïvement en offrande un vilain fruit bio, lui il marchande à haute voix un objet de la misère artisanale.

      L’indigène pas chiant joue le jeu, ne fout rien, fait des enfants à tour de bras (sic) et reluque sa femme; mais il est libre Marx ! Il se préserve bien de nos tristes sociétés de progrès, n’a pas une sécurité sociale percée à renflouer, se soigne par incantations ou en crève. Il préserve ses typiques favelas pour ne pas se construire des banlieues inhumaines. Pieds nus, il profite d’un vivifiant contact tellurique.

      Il a renoncé au stress sans se fouiller l’ego, sans psychologue, psychiatre ou autre spécialiste. Ses enfants n’ont pas de cartables trop lourds. Pas de pollution automobile, pas de panne d’ascenseur, pas de transports en commun pénibles. La publicité ne gâche rien. Pas de supermarché pour défigurer son environnement et l’obliger à pousser des chariots trop pleins de nourritures allégées pour ne pas se déformer le corps. Il évite les excès, ne sue jamais sans remise en forme, mais attention, il a encore la force de ceux qui n’ont rien à perdre… Si le ridicule tuait, les charters rapatrieraient les corps.

      Faire le vide à l’intérieur de moi, essayer de communiquer avec la Pastourelle. J’avais déjà joué à l’émetteur-récepteur et ça avait fonctionné. Je la décide à l’écoute.

      Les fourmis de l’immobilité m’envahissent les fesses. A force d’essayer de me vider la tête, d’y faire de la place pour un message, elle me fait mal. Je ne suis pas habitué au vide de la pensée, ça sonne le creux. Mauvais signe tout ça, signe que je peux me brosser, me démerder tout seul. Je n’ai jamais été initié à ces pratiques. Comment m’y étais-je pris la dernière fois : ‘ Allô ! Allô ! ‘… pas comme ça, je n’ai pas de sonnerie ; ‘Ici DAÏX, répondez La Pastourelle !’ tu parles ! ‘Ici requin mignon à vieille chèvre de base… répondez la chèvre ! ‘… J’en ai marre. La Pastourelle n’a rien à me dire. Cette vieille bourrique ne me contacte que selon son bon plaisir. Dès qu’on la questionne ou qu’on espère une petite aide, un début d’idée, une piste de secours, une inspiration, tiens va te faire fiche ! Indifférente, elle arrose tranquillement ses légumes et ses fleurs.

      Réfléchis mon Jeannot, t’es en bonne compagnie tout seul avec ton intelligence. Voyons : ton bateau repéré, Ding-Dông s’est sûrement fait piquer. Tout ce qu’il doit avouer pour arrêter de souffrir c’est que Dominique est bien à Malte avec nous. Mais Anne et les enfants aussi… Quand Hélène était la seule à bord et surtout avec le petit Dominique, tu ne risquais pas que les pirates bombardent la Comète. Mais là, c’est la vie de tes propres enfants et l’exquise tendresse de la belle Anne… Trop d’innocents pour manœuvrer librement et courir tous les risques avec ces boulets fragiles. Il te faut éloigner Satangéli des femmes et des enfants, récupérer Ding-Dông et ses talents culinaires, et enfin retrouver ton petit monde ailleurs… Ça se dessine… Continue, petit génie ! Anne vient d’arriver et… mais… bien sûr, quel con je fais ! C’est évidemment évident ! Si je ne me connaissais pas aussi bien, je dirais que je suis vraiment trop bête.

      Je traverse tellement vite la pièce-cuisine-salle-à-etc-etc. de la vieille que son tablier aussi noir que tout à l’heure a dû lui voler dans la figure. Je me retrouve dans la cour comme si j’y étais apparu :

– Anne, ma chérie !

– Tu ne te sens pas bien ? m’accueille-t-elle sèchement.

      On est enthousiaste, on ne se contrôle plus et on se laisse aller à dire des conneries.

– Paix ! Ecoute-moi, écoute-moi bien.

– Oui, bon, alors ?

– Ecoute…

–  …oui, je t’écoute !

– Dis-moi, répète-moi exactement, mot pour mot, le message de la Pastourelle, voilà ! Je suis tout ouï, dis-je ravi et sûr de moi.

– Je répète : es-tu sûr d’aller bien ?

– Arrête, tu veux ! C’est très important. Il y va de notre sécurité à tous ; nos querelles sont secondaires… que t’a-t-elle envoyé me dire ?

– Mais rien, enfin !

– Mais alors que fais-tu là ?

– Je te remercie, c’est très aimable !

– Ce n’est pas ce que je voulais dire.

– Tu dis toujours ça. Si un jour tu essayais de dire ce que tu veux vraiment dire, peut-être arriverait-on enfin à se comprendre.

– Ecoute, l’heure est grave.

– Il y avait longtemps, tiens !

– La Pastourelle m’a fait venir ici. Elle m’a… enfin je suis là maintenant. Il y a forcément une raison, et comme toi tu es là aussi, tu…

– Ben t’as mal pensé !

– Je ne comprends plus rien.

– C’est pas nouveau !

– Pourquoi La Pastourelle vous a-t-elle fait venir ici, alors ?

– Ça ne c’est pas passé exactement comme ça.

– Raconte-moi. Peut-être comprendrai-je le sens de son message.

– Tu risques d’y laisser trop de neurones. Il est temps que tu en contrôles sérieusement ta consommation ; tu t’appauvris, tu sais !

– Bravo! dis-je, vexé. Tu veux bien maintenant…

– D’accord pour essayer : J’avais en fait du regret de ne pas être parti avec vous ; je suis trop sentimentale…

– … Arrête tes commentaires et viens au fait ; mon Ding-Dông ne peut pas attendre.

– Là, tu as raison ! C’était avant les vacances scolaires. A un goûter chez la Pastourelle, les enfants aussi ont regretté de ne pas être partis, c’est tout !

– Ça n’explique pas…

– … mais si ! Elle m’a dit ‘J’ai le sentiment que ça ferait vraiment plaisir aux enfants, et à toi ma petite beaucoup de bien, de revoir ce grand escogriffe mécréant de Jeannot. Bon, je vais vous arranger ça, ça va ? Tu retournes demain, ma fille et je te dirai où’.

– Et ?

– Je l’ai donc revu le lendemain. Elle m’a assuré que tout était arrangé, qu’elle avait appris que tu ferais une escale à La Valette et que tu passerais chez cette vieille femme dont elle m’a donné l’adresse, et où je suis arrivée en taxi ce matin depuis l’aéroport. Voilà, c’est tout !

– C’est tout ?

– Oui ! Et ça explique même ton attitude avec Hélène, puisqu’en fait, toi, tu ne savais pas que j’étais là, si j’ai bien compris.

– Non mais je rêve !

      Ou je cauchemarde et Satangéli va sûrement apparaître en diablotin joyeux. Non, plutôt en bouc frayant avec la chèvre de la Pastourelle à travers la Sainte-Baume.

– T’as l’air contrarié, mon chéri.

– Pourquoi ! J’avais réussi à échapper à Satangéli. Je croyais avoir largué la pègre et la Pastourelle, au nom du regroupement familial, me refout entre leurs pattes… Un être aussi fragile mentalement que cette vieille folle ne devrait pas avoir autant de pouvoirs. Sa petite âme sensible, son entêtement à nous raccommoder et à satisfaire de jolis petits caprices enfantins, me fout dans là…

– T’es pas content de nous voir Papa, me dit ma petite Marion chérie qui visiblement écoutait la fin de notre conversation pendant que son frère et Dominique jouaient au gendarme et au voleur, pour s’entraîner sans doute.

      Son petit cœur grossi de larmes déborde de ses grands yeux que, pour m’attendrir, elle avait choisi marines. Ce petit pleur commence à m’inonder et me fait tomber à ses genoux du haut de ma colère. Je la serre contre moi pour lui susurrer, ma bouche à son oreille :

– Je t’aime, tu sais ! Rien au monde ne pouvait me faire plus de joie. Peux-tu vraiment en douter ? Allez, vé, faï-me un ba !

      Elle pose doucement ses petites lèvres sur les miennes et ça va mieux pour nous deux. Je la prends par les épaules, la tiens à bout de bras, puis la serre contre moi, ses petites jambes autour de ma taille :

– Vous n’êtes pas en sécurité ici, ma chérie. C’est ça mon problème. Il faut vraiment que je vous quitte. Mais, c’est promis, on se retrouvera un peu plus tard, quand j’aurai terminé mon travail.

– Tu repars avec Dominique et… sa maman ?

– Mais oui !

– Tu sais, j’ai pas tout compris puisque je suis trop petite ; t’as peut-être pas le choix, hein papa ?

– Je…

      Tiens, ça c’est une vraie idée. Pour Satangéli, c’est sûr, ici je suis coincé, fichu. Mais si j’arrive à lui fausser compagnie… pour lui donc plus aucun doute, je me serais tiré avec son lardon à bord. Et il va me courser forcément, focalisant sur son leurre. Pendant ce temps peut-être bien qu’Hélène et toute la smala pourrait aller se mettre à l’abri… Elle est bien ma fille, hein, elle a de qui tenir ; paternellement, je veux dire.

      Ceci dit, après la théorie, il faut passer à la pratique: comment récupérer mon bateau ? Anne Hélène et les enfants pourraient rester planqués ici le temps que je reprenne la mer avec Satangéli à mes trousses. Ça, à mon avis, ça ne poserait aucun problème. On dédommagera naturellement la vieille pour sa gentillesse. Ils resteront le plus longtemps possible pour qu’aucun observateur de la pègre locale puisse les voir prendre un avion, les intercepter ou alerter immédiatement le bateau pirate. Une fois le danger éloigné, ils fonceront donc tous à l’aéroport et on se retrouverait quelque part en Grèce, à proximité de la famille d’Hélène.

      Mais comment prendre la mer sans tomber sur les hommes de main de Satangéli qui doivent se le garder mon bateau. Un coup de commando est impossible. Même si nous arrivions à neutraliser les gardes, à mettre le moteur et se prendre le large, avec la puissance du yacht, Satangéli nous mettra la main dessus en moins de deux… ou se foutrait provisoirement de notre départ voyant que Dominique n’est pas à bord. Et puis après, comment évacuer la petite famille dans le plus grand secret ?

      Toutes ces questions me tournent dans la tête de plus en plus vite. Si vite que l’on peut espérer que les réponses me jailliront par les oreilles grâce à la magnifique force centrifuge.

– Puis-je téléphoner ? demandé-je brutalement à notre vieille hôtesse maltoise, personne n’ayant pris son portable.

– Oh, vous savez, moi je n’ai jamais eu de ces appareils modernes.

– Pas si modernes que ça.

– Pour moi, si ! Mais quelque part en ville sûrement, vous allez trouver, ho oui, vous voyez ?

– Parfaitement dis-je, pour ne pas prolonger une discussion stérile.

      Elle est bien bravette l’ancêtre, mais elle accuse largement son âge.

– Patou !… Patou! Où est-il encore passé celui-là ?

– Calme Commandant, ho ! Peux pas surveiller les mômes, les bonnes femmes, assurer les arrières de votre petit cul blanc et rester là sur le mien, à vous regarder penser, tout estransi d’admiration.

      La vieille nous réunit le soir à sa table. En notre honneur, elle a préparé ce qui pourrait être ici le plat national, le « fenek » qui comme son nom l’indique est du lapin. Une bonne manière de gibelotte que nous arrosons d’un vin local petitement consommable, même pour un estomac solide. Puis, elle nous sert un dessert, une pâtisserie frite fourrée aux dattes ou d’un curieux mélange sucré et parfumé à l’anis. Ce serait sûrement très bon si ça ne se devait pas d’être servi brûlant. Je peux en témoigner. La vieille n’avait pas dû lésiner sur le feu avant, mutine, de m’en coller un gros morceau dans le bec. Une énorme braise que je n’ai pas osé recracher avant de l’assurer de mon plaisir gastronomique au travers des cloques de mon palais en cendre, brûlé au troisième degré. Si l’on tient absolument à se cramer la gueule à Malte, il ne faut pas hésiter et exiger ce dessert, les mqarets. Pour une fois, j’aurais aimé que le goûteur des flammes de l’enfer maltais soit mon bon Patou. Il y a des jours où je ne revendique pas d’être l’homme le plus sympathique de ma rue.

      Le lendemain matin, après avoir campé pour la nuit dans le petit appartement, je décide de reprendre l’action. Patou me relaie dehors pour le tour de garde, Anne et Hélène font dodo ensemble autant par sécurité que pour se neutraliser. Les enfants, étendus sur des couvertures, ont envahi la chambre de la vieille. J’établis toutes les consignes de sécurité sous la responsabilité de mon gentil camarade : personne ne doit quitter la maison.

      Je me déguise avec talent et je sors. Les vêtements un peu trop petits du mort, feu mari de Madame, me transforment en un vieux paysan maltais. La casquette enfoncée sur mon crâne blanchi artificiellement, répand suffisamment d’ombre sur mon nez mâle. La vieille paire de lorgnons rend troubles mes yeux vifs et tellement expressifs. Une moustache bricolée avec de la paille claire déstructure mon visage viril. Un peu de crasse change mon teint délicat en celui d’un vieillard négligé. Une cane basse déforme ma démarche de fauve puissant en celle plus hésitante d’un bientôt grabataire. Mes larges épaules musclées se voûtent sous une bosse d’âge aussi haute que factice.

      C’est en respirant fort et bien difficilement que je passe lentement le porche ouvert de la maison, suis la ruelle étroite puis escalade un à un les escaliers de la rue Saint-Jean et atteins en reprenant un instant mon souffle, la rue de la République. J’avais raison d’être sûr d’y rencontrer un téléphone public, une de ces célèbres cabines à la jolie couleur tomate et à la triste filiation anglaise. D’ailleurs ici, les Anglais, statue de Victoria à leur tête, ont laissé de sacrées empreintes. Ils ont fait le même coup aux Bahamas. Obsédés des îles ces mecs ! Et ils y laissent traîner trop souvent la Victoria statufiée au naturel comme s’ils voulaient s’en débarrasser. Ça se comprend, mais on devrait appliquer des lois antipollution.

      Même chez nous en Guadeloupe, il a fallu qu’on leur tape sur la tête pour qu’ils nous lâchent et enfin pouvoir la conserver française à ses habitants privilégiés.

      Nul ne peut nier leur présence aussi ancienne qu’active sur cet archipel où sont rassemblés tous les souvenirs de l’humanité méditerranéenne, des temples mégalithiques aux vestiges Phéniciens, Carthaginois, Byzantins, Arabes, Normands, Castillans et magnifiques Français. Tous s’y succédèrent puissamment jusqu’à un triste jour : les Anglais en Méditerranée ! No comment ! Le drame. Ils ont fait flotter jusqu’ici, par la force de leurs voiles gonflées jusqu’aux mats de leur suffisance, leur ennui dominical et métaphysique propre à ceux dont l’immense valeur est trop à l’étroit sur une Terre réduite à une seule île, fut-elle Albion. Ils se sont poussés out vers la mer, par un fond d’aigreur dû à leur cuisine en général, leur pudding en particulier et leurs anglaises.

      Depuis, toutes les morues sont reparties pour les eaux du pôle et les anchois sont restés nourrir des dauphins souriants. Honni soit qui mal y pense !

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NE CRIEZ PAS MORT AUX CONS A LA LEGERE, LES GENOCIDES SONT STRICTEMENT REGLEMENTES

ONU SOIT QUI MAL Y PENSE.

 

      A Malte, les escaliers des rues ont été construits de façon à ce que les chevaliers en armures puissent les gravir sans trop de difficulté grâce à une démarche technique qui consistait en un balancement. La hauteur des marches fut justement calculée pour que ces pauvres biquets ne fournissent pas de trop gros effort.

      Ca devait être rigolo de voir toutes ces conserves de soldats, métallisées du sommet du casque en passant par la cuirasse jusqu'à la pointe extrême des solerets-poulaines pointus comme des santiags, se déhancher ainsi que des canards infirmes, aux rythmes des grincements de leurs fringues en fer blanc.

      D’ailleurs, les créateurs de science fiction font appel pour leur imagerie, aux aspects les plus connus de la chevalerie. Pour recréer le proche avenir, ils copient et redessinent notre lointaine histoire, sa légende et sa morale en noir et blanc. Nos robots de demain, tout comme certaines armes et équipements des combattants, ne sont que l'accomplissement prophétique du moyen âge, cheval compris mais transport lumière. Les peaux de métal d'alors ne s'animaient que par un simple mécanisme humain. Dans la boîte y avait un mec, noble sûrement, chevaleresque peut-être, mais surtout aussi fragile que la cybernétique, et moins réparable par pièce.

      Ils avançaient alors comme moi aujourd'hui. Faute de pouvoir plier le genou compte tenu de mon âge arthritique supposé, je balance une jambe en arc de cercle et hop ! je pivote sur l'autre en m'appuyant sur ma canne.

      Plus je monte lentement plus je ressens l'évidence de ma place à La Valette : cité bâtie par un gentilhomme pour des gentilshommes, comme le disait, sûrement en prévision de moi, un de ses anciens ministres.

      Né d'une autre ville d'eau et d'art, j'apprécie, grâce à la lenteur obligée par mon déguisement, les teintes d'ocre, les maisons en pierres blondes aux balcons de sérénades si vrais que l'oreille devine des souvenirs harmoniques de chants et de mandolines. Ici, tous les Saints de notre calendrier ont pris corps pour faire à toucher, votre connaissance. Ces professionnels en lieux bénis se sont fait statufier et, immobiles vers l'éternité, veillent sur nous à chaque recoin de rue. Ici enfin, nous ne sommes déjà presque plus en Europe et pas encore en Orient. On existe quelque part en haut et ailleurs, sur une île où la vie n'a jamais eu ni le goût ni l'air continental. On s’y sent tellement beau, que l'on aimerait y avoir des souvenirs d'enfance.

      Un dernier effort, et la rue de la République. Je commence à avoir des crampes dans ma jambe raidie. La foule est au rendez-vous dans la rue la plus commerçante de la ville. Les touristes, qui me sont si sympathique, s'y donnent rendez-vous pour la visite dans l'ordre des églises des palais des monuments. On y trouve aussi bien des boutiques, des galeries, marchandes ou des cafés-terrasses, et puis surtout le téléphone.

      Deux mecs que je ne situe pas tout de suite entre autochtones sympa et accueillants comme tout maltois, ou des salopes d'indicateurs maffieux, m'accrochent par les doigts plantés dans mes haillons. Ils me posent brutalement, et en malti, une longue question. Je réponds par un souffle grave en raclement de gorge, fais non de la tête, et de ma main libre portée à mon oreille, signale que je suis aussi sourd. Les deux gars à tête de faux cons maltais me poussent de la main et m'insultent, certains que je ne le répéterai à personne. Ne comprenant pas habituellement cette langue, j'en ai profité pour ne pas me vexer. Mais, à mon grand âge sous l'inamicale pression, je ne peux éviter de plonger en arrière et de me poser durement sur le cul. De gentilles touristes roses suédois me repêchent tendrement sur leurs cuisses fraîches, et m'aident à me rééquilibrer sur ma canne. Malgré ma déploration sur mon déguisement sénile, je ne peux que les laisser reprendre gaiement leur marche vive et saine de crapahuteuses européennes.

      La ville est méchamment quadrillée et il me faut agir vite, ne pas espérer que personne ne nous aura vu courir à travers la ville depuis le port. Ceux qui m'ont vu parleront, c'est normal ! La peur ne délie pas que les langues, elle salit aussi les pantalons et les gens n'ont pas à faire prendre de risques à leur famille pour des étrangers venus d’un bien lointain ailleurs. Le remords fait bien moins pleurer qu'un enterrement.

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