blog de pierre

‘pinions sur rue
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           L'ECLIPSE

 

       ou

 

LES  AMANTS  DE   MAZUEL 

                                                      <

 

Dêpot SACD n° 26650 

 

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- Est-ce qu’il y a des amants qui se sont aimés toute leur vie ?

- Oui, ceux qui sont morts à 20 ans.

 

                                                                     Sacha GUITRY

 

      POUR  MEMOIRE :

 

      Le premier épisode est l'objet d'une pièce de théâtre, écrite au XVIème siècle par un auteur anglais du curieux nom de SHAKESPEARE.

On en trouve encore certains exemplaires dans de rares librairies spécialisées ; en cas  d'urgence, contacter  un  directeur du  théâtre.

 

      AUJOURD'HUI  SUR   SCENE :

      Nous sommes au  XVIème  siècle.

      L'action  se  déroule  à  MAZUEL,  petit village  de  Provence.

 

      Décor  unique : 

      une taverne  d'époque  avec son  comptoir  et  ses  tables.

 

      LES PERSONNAGES

 

      ROMEO,  dit  RORO     :  tenancier  d'auberge

      JULIETTE,  dite  JUJU :  son  épouse

      VERONIQUE, leur  fille  surnommée  ‘VERON’ , une sonorité nostalgique

      TRISTAN :  son  amoureux

      Fernand  FIGUEROLE  : père  de  Tristan, Seigneur  de  Mazuel

      Eponine FIGUEROLE   : son  épouse

      PICARELLO      : présentateur                     )

      LAPIQUETTE   : client-pilier de l'auberge )   Possible même acteur

      Père  LAURENT: ex-frère  Laurent             )

 

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PRELUDE :

      Le rideau est baissé. Le public entre dans la salle. Picarello est assis par terre, adossé à un des bords de la scène : il dort.

      C'est un personnage mal défini, un compromis d'Arlequin, de ménestrel, un fou du Roi, un vagabond.

      Soudain, il se réveille. Il saute dans la salle un bâton à la main. Il installe le public, comme un hôte reçoit ses convives :

      PICARELLO :

- Comme vous  avez  bien   fait  de  venir.

- Mais  installez-vous,  je vous  en   prie.

- Merci  de  votre  présence.

- Mon  cher   Président  et   Madame,  quel  honneur !

- Mon  Dieu,  vous  êtes-là,  vous  ne  pouvez  savoir combien  vous   me  faites de  plaisir.

- Vous !  Non, c'est  vraiment vous ?  Je   n'ose   y croire !

- …… Etc etc etc…

      … Merci à tous d'être là. Du fond du coeur, merci ! Je vous demanderai un court instant d'attention. Pour ceux qui viendraient pour la première fois, ou qui ne m'auraient pas immédiatement reconnu, je me nomme Picarello. Je suis une sorte de magicien, l'âme de ce théâtre. Sans moi, vous n'auriez pour vous distraire, que des spectacles irréels, impalpables : la radio, la télévision, le cinéma… Internet… l’amour aussi j’espère.

      Moi, je vais vous offrir la vie, là, à portée de main. Je vous propose des personnages avec tous leurs accessoires : leur coeur, leur souffle, leur âme.

      Ce soir, ils vont vivre pour vous, une histoire d'amour. Vous pourriez me dire, que, des amants, ce n'est pas tellement original, et pourtant ! Quand je vous aurai dit, que ces amants sont beaux, comme seul, un grand artiste peut les représenter (il désigne le ciel, Dieu !?!), que leur amour est tendre et pur comme de l'eau de roche, et que, si ce n'était leur famille, ils seraient déjà mariés et heureux, avec plein de beaux enfants dans leur avenir. Alors ?… Voilà qui retient déjà votre attention ! Bien sûr, cela ne vous situe pas notre affaire. En revanche, quand vous saurez que l'action se déroule au XVIé siècle, là, plus de problème ; immédiatement on se retrouve tous ensembles au soleil d'un petit village provençal du nom de Mazuel, au pied du Luberon, dans une très vieille auberge.

      Non, non, non, attendez ! Attendez encore un instant. Avant de faire ce voyage, essayez de vous souvenir ! 18 années sont passées. Si… mais si ! Ça se passait en Italie... Un drame... Et pourtant, et pourtant, si... si la petite et son fiancé ne s'étaient pas fait hara-kiri ?

      Et si, celui qui, il y a longtemps, nous rapporta l'histoire, n'en avait pas, par vil souci commercial, fait une pièce sottement larmoyante, à la fin dramatique ? Et si, n'étant pas morts, ces amants s'étaient enfuis loin de leur cité natale ! Et si, au bout de leur voyage, il y avait ce petit village provençal du nom de Mazuel ?

      Et si, la bourse plate, n'ayant pour tout bagage, que la responsabilité d'un amour célèbre, ils avaient acquis, pour subsister, une bien triste taverne ?

      Et si, de cet amour précédemment cité, une belle enfant vint au monde, revendiquer son droit au renouvellement des générations !

      Et si, seize années s'étaient écoulées depuis la naissance ?

      Et si, les belles-familles putatives, là-bas, en Ritaldie avaient, d'un commun désaccord, décidé de  garder le secret, préférant enfouir leur honte aux tréfonds de tombeaux vides ?

      Et si, le Curé, leur confesseur, avait reçu en pénitence, de retrouver les petits, et, de faire toute la lumière sur cette ténébreuse affaire, au cours de laquelle d'ailleurs, son rôle  n'était pas des plus limpides ?

      Et si, 1'auteur de cette reconstitution historique, avait décidé de river son clou à ce vieux C.., au vénérable auteur du 1er épisode : menteur, tricheur et falsificateur devant  l'Eternel !

      Et si, la jeune fille, issue de ces amours turbulentes, était tombée lourdement amoureuse du fils du seigneur de Mazuel, alors qu'elle était promise à un bel avenir : le fils du  boulanger !

      Et si, pour en finir d'avec ces amants célèbres, on se retrouvait au cours du 2éme épisode, qui se déroule, lui, dans ce fameux  petit village de Provence :

      Regardez !

      * Picarello lève son bâton, le rideau se lève au même rythme, il baisse son bâton,  la lumière de la salle baisse lentement. Sur scène, une très vieille auberge, derrière le comptoir,  Roméo fixé dans une position arrêtée.

      - Quels pouvoirs fantastiques !… Maintenant, plus besoin de vous raconter mon histoire.  Aux ordres de ma canne magique, elle va se dérouler devant vous.

      Le génie du théâtre, qui, chaque soir, peut faire revivre les personnages les plus invraisemblables, enfouis dans notre mémoire, les oubliés de  notre imagination… Regardez !

       * … avec sa  canne,  Picarello  frappe les trois coups.

      - Vivez !… s'il vous plaît….

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                                              ACTE 1

 

* La lumière décline lentement sur scène, à la manière du jour qui se couche, et qui éclaire la pièce faiblement, jusqu'au moment, où il faudra allumer les lampes. Roméo est derrière son comptoir, le visage noirci d'une barbe de huit jours. Il est sale, décoiffé, et sa tenue est franchement négligée.

      Il lave la vaisselle du bar, et l'essuie avec un torchon plutôt douteux. Seul, il en profite pour s'accorder un gobelet de vin, visiblement pas le premier. Puis, il vide les verres des clients, il boit un gobelet, le lave, le range, il boit un gobelet, le lave, etc... L'oeil aux aguets, il tache de se prévenir d'une entrée intempestive de son épouse qui ne manque pas d'ailleurs d'arriver.

      Elle entre sur la pointe des pieds pour surprendre son mari, et l'observe d'un oeil mauvais. Elle est aussi sale que lui, c'est la mégère dans toute son horreur.

JULIETTE

(Léger accent italien)

      Ahhhh ! Suce au tonneau mon gars... Plante-toi donc l'entonnoir dans le goulot ça ira plus vite, t'en perdras point de goutte.

* Roméo sursaute. Surpris, il monte au-dessus de ses yeux le gobelet qu'il était en train de boire, comme pour en vérifier la propreté, et reçoit un peu de vin restant sur le nez. Puis, tout en se léchant goulûment les lèvres, plonge son torchon à l'intérieur du gobelet contenant encore du vin, l'essuie en éclaboussant et le range sur l'étagère.

ROMEO

(Léger  accent  italien)

      C'est toi ma Colombe ? (Il étouffe bruyamment un rot) Fait'excuse Juju, j'sus un peu barbouillé à c't'heure… si ça se trouve, c'est rapport au dîner d'l'harengs salés, trempés dans la confiture de croûtes de fromage.

JULIETTE

      Ben voyons; t'as qu'à moins lichetrogner, sac à vin, bois sans soif, suceur de cruchons, pochard, poivrot, soiffard, bec salé ! Et dire que c'est mon homme ça, mon héros à moi ! Non mais, quand je pense que... que mon papa voulait que j'épouse l'autre là... Comment qui s'appelait déjà ?… Roro, j’te cause, comment qui s'appelait-y ?

ROMEO

      M'en souviens plus !... S'en est joliment bien tiré en  tout cas, salaud !

JULIETTE

      Comment ça, t'en souviens plus, c'est toi que tu te l'as t’occis, pour me garder, par amour que tu disais, assassin, espèce de, de... mari !

ROMEO

(Aparté)

      Et voilà ! C'est lui qui est mort, et qui c'est qui, qui se fait engueuler, sans raison t’aucune ! Moi ! Voilà les femmes tiens, toujours à regretter celui que l'on a tué pour elles. Et l'autre, il est peinard, mort d'un tout petit coup d'épée minuscule qui ferait même pas de mal à une mouche espagnole, quasi une caresse; et si ça se trouve, à c't'heure, il est tranquillement au chaud, à se regarder pousser les ailes sous l'oeil affectueux de Saint-Pierre… à se courser de petits anges qui n'ont même pas le moindre petit bout de sexe à se mettre sous... pas fatiguant quoi... alors que moi, il faut que je me tape cette...

JULIETTE

      Oui ?!?

ROMEO

      Cette, heu... cette vie de misère quoi...  ce chemin de croix.…

JULIETTE

      Ces vignes du Seigneur !

ROMEO

      Voilà la vie... pas juste... Ah non, c'est pas juste !

JULIETTE

      C'est pas la question.

ROMEO

(Continuant  sa réflexion)

      Epousez-les mes gens ! Mariez-les ! Voilà la récompense... Elles n'ont pas fini de vous le reprocher… Qu'est-ce qui me reste à moi ? Oh, je sais, le vin rouge, dans le fond, vaut mieux le rouge que mort et... (il continue à marmonner de façon inintelligible).

JULIETTE

      Hé…

ROMEO

      Ho ?!?

JULIETTE

      Quoi t’es-ce ?

ROMEO

      Hein ?

JULIETTE

      Qu'est-ce que tu marmonnes- tu à la fin ?

ROMEO

      J’me causais… de l'autre là

JULIETTE

      Alors ?

ROMEO

      Oui, que je lui ai ôté la vie, c'est vrai, parce que tes yeux avaient percé mon coeur ! La seule idée qu'il demande ta main a armé mon bras. Il voulait te donner son nom : ah j'ai dit non ! Pas son nom, mais mon nom, non de non, et j'ai piqué…

      (Il mime un duel, une bouteille à la main)

      Hop ! Hop ! Hop !

      (Il se relève comme un vainqueur à l'issue d'un combat difficile).

      J’t'aimais moi, t’à l'époque !

JULIETTE

      Comment-ça t’à l'époque... parce que maintenant… ?

ROMEO

      J’dis pas ça ma Juju, je dis qu'à l'époque je t'aimais beaucoup (à part) trop !

JULIETTE

      Ha bon ! Maintenant aussi tu m'aimes beaucoup (Imitant Roméo) moins !

ROMEO

(Distrait)

      Oui oui…

JULIETTE

      Ah, tu vois !

ROMEO

      Mais non ! Oui, ça veut dire… non !… bien sûr.

JULIETTE

      Explique ça pour voir

ROMEO

      Non, c'est oui ! j’t'aime pas moins qu'avant, j’t'aime différemment, C.Q.F.D !

JULIETTE

      Reste poli bonhomme ! Je sais, tu trouves p’t’être que j'ai changé ?

ROMEO

      Oh, ça, on change tous.

JULIETTE

      Ouais ! Mais toi, tu trouves que j'ai mal changé. J'ai compris, ça y est, tu ne m'aimes plus, c'est tout.

ROMEO

(Du  bout des  lèvres)

      Si…

JULIETTE

      Alors, dis-le-moi pour voir !

ROMEO

(Inintelligible)

      Je t'aime.

JULIETTE

      Avec tendresse ?

ROMEO

(Même jeu)

      Je t'aimeeee…

JULIETTE

      Dis-moi que tu m'aimes clairement, nom de Dieu, ou je te... Ou alors explique-toi Roro, explique-moi  vite.

* Entrée  de  Lapiquette. Il  titube  légèrement.

LAPIQUETTE

      Alors les tourtereaux, on flirte ?

JULIETTE

      Ta gueule toi ! (Vers  Roméo) Et toi, je t'écoute, et vite…

ROMEO

      J’disais que... ça veut dire que, heu, plus on avance dans la vie, moins on aime plus passionnément… La routine quoi, l'habitude.

JULIETTE

      Pas clair !

LAPIQUETTE

      Boh ! C'est clair, très clair même : plus l'amour est moins ancien, plus on aime moins qu'avant.

ROMEO

      Plus ou moins !

JULIETTE

(Visiblement  pas convaincue)

      Ça suffit ! (Vers Roméo) Viens ici toi, on a à causer.

ROMEO

      Attends, je sers Lapiquette.

LAPIQUETTE

      Ah, oui ! Faut toujours servir le vin avant la messe, surtout les basses.

JULIETTE

      Ta gueule toi ! (Roméo s'est immobilisé) et toi, qu'est-ce c’est que t'attends ? Quelque chose qui te gêne... (Roméo sert Lapiquette, et va rejoindre  Juliette).

      Hé, encaisse ! T'vas pas faire crédit à cet'outre à c’t’heure !

ROMEO

      Quel autre ?

LAPIQUETTE

(Il jette  une  pièce  sur  le comptoir)

      V’là !

JULIETTE

      Pas de pourboire ? Monsieur n'est peut-être pas assez bien servi, qu'en oublie le moindre des bons usages...  Connais pas la politesse p't'ben, c’t’ivrogne !

LAPIQUETTE

      Je comprends pourquoi c'est toujours la foule ici !

JULIETTE

      Si t'as pas content, t’as peux partir, t'as payé. Non mais, où y se croit c’type… On n'est pas chez Maxime ici.

ROMEO

      Chez qui mon oiseau ?

JULIETTE

      Chez Maxime, une hostellerie du 20ème.

ROMEO

      Avant ou après J-C ?

JULIETTE

      Après ! Mais vu sa dégaine,  pourra pas connaître.

* Roméo fait signe à  Lapiquette de ne pas insister.

LAPIQUETTE

      Je...

JULIETTE

      Ta gueule toi !

* Juliette tire violemment Roméo dans un coin de la taverne.

ROMEO

(En déséquilibre)

      De quoi faut-y parler ma douce ?

JULIETTE

      De la fille, pendard !

ROMEO

      Quelle fille, mon cœur ?

JULIETTE

      T'as pas de fille, minable ?

ROMEO

      Ta fille, mon poussin ?

JULIETTE

      Suffit, butor ! Va-de-la-gueule !

ROMEO

      Bon, bon ! Alors mon amour ?

JULIETTE

      II faut la marier.

ROMEO

      Mais qui Juju chérie ?

JULIETTE

      Ne me cherche pas Roro ! On parle sérieusement. Il faut marier TA fille… Tu y es  oui ?

ROMEO

      Mais oui, j'ai compris; mais y a bien le temps tout de même, hein ma colombe ?

JULIETTE

      Non !

ROMEO

      Non ?… Ca y est, une connerie. Elle a fait une bêtise cette fille de gar... C'est ça mon ange ?

JULIETTE

      Non. Mais il faut prévoir. La plus efficace contraception, pour une pure jeune fille comme la nôtre, c'est le mariage. Il suffit de lui trouver un bon parti, tu vois, comme pour moi, heu..., comment qu'il s'appelait déjà ?

ROMEO

(Comme  pour  un  jeu)

      Rome ?

JULIETTE

      Non !

ROMEO

      Berlin ?

JULIETTE

      Mais  non !

ROMEO

      Je sais pas moi, Londres... Bordeaux... Lyon... Marseille. Ça me reviendra, c'est sûr. Tiens, je l'ai sur le bout de la langue.

JULIETTE

      Ça m'étonnerait, vu comme elle est chargée, y'a plus de place, ou alors, faudra faire des fouilles. (Elle reprend la conversation) Un bon parti, ça doit pouvoir se trouver tout de même.

ROMEO

      D'accord, je m'en occupe.

JULIETTE

      Ah non alors, t'en mêle pas ! Maladroit comme t’es, t'es bien foutu de l'occire çui-ci aussi, comme heu...

ROMEO

      Dublin !

JULIETTE

      Non….

ROMEO

      Je paris (Dire parisse) que ça me reviendra !

JULIETTE

(Distraite)

      Non pas Paris, et pourtant, avec Paris brûle-t-il ? En tout cas, tu ne feras pas le malheur de ta fille, après ne pas avoir fait le bonheur de ta femme.

ROMEO

      Moi, je n’ai pas

LAPIQUETTE

      Et toc !

ROMEO

      Ta gueule toi !

JULIETTE

      Ça c'est envoyé ! (Plus douce vers Roméo) Je crois, enfin je pense qu'il serait peut-être possible que j'aie un début d'idée.

ROMEO

      Me disais aussi !

JULIETTE

      Quoi ?

ROMEO

      Rien, mon poussin, j'attends...

JULIETTE

      Quoi, t'attends quoi ?

ROMEO

      Ta décision.

JULIETTE

      Je parlais ce matin avec le boulanger, quand

ROMEO

      Tu parlais avec qui ?

JULIETTE

      Le boulanger !

ROMEO

      Et depuis quand, s'il te plaît, tu vas parler avec le boulanger ?

JULIETTE

(Coquette)

      Je l'ai rencontré par hasard. Je musardais… il faisait beau, l'air embaumait... L'air était léger... Je me promenais... heu... pour prendre l'air... il est venu galamment me saluer... Un homme à l'air charmant... bien élevé et...

ROMEO

      et… fais gaffe, Juju ! On sait l'air de coureur que c'est que ce pétrisseur de miches. Que je te reprenne avec lui et, sur ma foi (Il hurle) pas le boulanger ou je te romps ma Mie.

JULIETTE

      Jaloux ?

ROMEO

      Non madame ! J’suis pas jaloux. Mais, quand on est une femme comme il faut, on ne va pas se compromettre mon honneur et ma réputation avec un qui se les roule dans la farine… Ça pourrait laisser des traces.

JULIETTE

      Des traces ! Mais quelles traces ?

ROMEO

      Faut voir…

* Juliette se retourne, dos au public et à Lapiquette. On voit, à l'insu de Roméo, une trace de main blanche sur la robe, à hauteur de la fesse.

LAPIQUETTE

(Il souffle dans son gobelet, en disant ‘cocu’, déformé par le liquide)

      Cocu ! Cocu ! Cocu !

ROMEO

      Qu'est-ce que tu dis toi 

LAPIQUETTE

(Même jeu)

      Cocu ! Cocu ! Cocu !

ROMEO

      Répète, pour voir ?

LAPIQUETTE

(Même jeu)

      Coc…

ROMEO

      En lâchant le gobelet, nom de Dieu !

LAPIQUETTE

(Il fait un grand sourire, l’air gentil, et, comme s’il saluait des amis)

      Coucou, Coucou !… Je suis là quoi… Vous parliez sans moi, heu, j'étais là quoi, je...

ROMEO et JULIETTE

      Ta gueule toi !

LAPIQUETTE

      Tant va le gobelet au cruchon, qu'un jour il ne se brise.. (Et il se sert discrètement).

JULIETTE

      Le boulanger (Regard furieux de Roméo que Juliette calme d'un geste)… Le boulanger, a un fils unique, mon seigneur ! D'un an à peine plus âgé que notre Véronique, et...

ROMEO

      et il verrait d'un assez bon oeil, le mariage de la boulange avec la limonade. Nos enfants étant uniques tous les deux, surtout ‘Véron', leur multiplication est assurée dans le bien-être. Ils seront dans le pétrin et le pastis ensemble.

LAPIQUETTE

      Non, pas le pastis !

ROMEO

      Pas le pastis ? Et pourquoi pas le pastis ? Je dois peut-être demander à un ivrogne, un moins que rien, une sciure de cabaret, comment je dois marier ‘ma’ fille et ‘mon’ gendre. Non mais, on n'est plus chez soi chez moi ! Voilà, on est chez lui, hein ! On est chez toi ici, c'est ça dit, c'est ça ?

JULIETTE

      C'est pas ça Roro, mais je crois que Lapiquette a raison, tu ne peux pas.

ROMEO

      Toi, ça suffit ! Déjà que ta façon de filer ta fille au mitron, n'est pas pain béni.

LAPIQUETTE

      Quoiqu'il en soit, le pastis non !

ROMEO

      Non ! Et pourquoi, monsieur, s'il vous plaît ?

LAPIQUETTE

      Parce que, au 16ème siècle, ce n'est pas encore la bonne saison.

ROMEO

      Ah, bon, t'es sûr ? Pour une fois, je veux bien encore mettre l'eau dans mon vin.

JULIETTE

      Peu importe Roro chéri, on trinquera plus tard au mariage... Bon alors, ce qui est dit est dit. Je porte ton accord au boulanger.

LAPIQUETTE

(Même jeu avec le gobelet, mais il s'arrête net, sous le regard de Roméo)

      Coc...

ROMEO

(Vers Juliette, tout en surveillant Lapiquette)

      Non non non non non ! C'est affaire d'homme ça ! J'irai parler moi-même à ton boulanger.

JULIETTE

      Comme tu voudras mon Rododo.

* Lapiquette pouffe à Rododo.

ROMEO

(Vers Lapiquette)

      Ta gueule, toi ! (Vers Juliette qui sort) Ben, où vas-tu  toi ?

JULIETTE

      Ben, faire des commissions pour demain, tiens !

* Juliette sort. Roméo et Lapiquette restent seuls.

LAPIQUETTE

      Alors le Rododo, on va marier la fille ?

ROMEO

      Mouaih ! C'est une affaire à décider. Il faut qu'un père digne de ce nom, se soucie de  l'avenir de sa fille, et surtout de ses intérêts.

LAPIQUETE

      ‘Des soupes et des amours, les premières sont les meilleures’… hic !

* Entre joliment Véronique. Elle est adorable, fraîche et sautillante.

LAPIQUETTE

(Il prend tout le monde au dépourvu)

      Vive la mariée !

VERONIQUE

      Qu'est-ce qu'il vous prend, Monsieur Lapiquette ?

ROMEO

      Rien ! Il n'a rien dit. II n'a rien dit du tout ! Il a trop bu, tu le connais,  il...

LAPIQUETTE

      Pas du tout, je…(Roméo lui plonge le nez dans son gobelet).

ROMEO

      Tu sais comme il est ! Dès qu'il a un coup dans le nez (Lapiquette, le nez dans le gobelet, la tête maintenue par Roméo étouffe et gesticule), il voit des animations partout.

VERONIQUE

(Gentiment)

      Des hallucinations, papa.

ROMEO

      C'est ça ! Y voit des mariées roses quoi !

LAPIQUETTE

      Avec une trompe au... (Roméo lui replonge la tête dans son gobelet).

JULIETTE

(Elle fait  son entrée et porte deux grosses miches de  pain… Vers Lapiquette)

      Ta gueule toi !

ROMEO

      Déjà de retour de...

* Roméo s'arrête, sans voix, regarde passer Juliette qui traverse la scène, une deuxième main blanche sur la fesse. Elle ne regarde personne. Lapiquette va pour souffler à nouveau dans son verre, quand Roméo lui replonge la tête dans son gobelet.

      Ta gueule toi ! (Il suit Juliette dans l’arrière-boutique)… Ferme l'auberge Véron, et fous ce vieux con dehors. Il faut que je parle à ta mère, sérieusement.

LAPIQUETTE

      Ah, non ! Pas ‘vieux’ ! C'en est trop ! C'est la goutte qui fait déborder l'ivrogne. Je ne remettrai jamais les mains sur ce comptoir.

ROMEO

      C'est ça, d'accord, à demain. (Il  sort).

LAPIQUETTE

      A demain !

VERONIQUE

      Sérieusement, Monsieur Lapiquette, qu'est-ce que ça voulait dire votre ‘Vive la mariée’ ?

LAPIQUETTE

      Ça voulait dire... que... heu, ça voulait dire que... si, comme qui dirait... heu... si tu disais oui, à l'homme le plus heureux du monde, tu serais la plus adorable porteuse de robe blanche, qui m'a jamais t'été donné de voir, de ma garce de vie de pique-assiette de noce.

VERONIQUE

      Allons, Monsieur Lapiquette, s'il vous plaît ! Je ne suis plus une toute petite fille, et, je crois que vous m'aimez bien. Franchement, vous n'auriez pas surpris une conversation de mes parents à propos de... (Lapiquette fait celui qui n'entend pas). Monsieur Lapiquette !

LAPIQUETTE

      Ne t'inquiète pas. Ce n'est pas demain la veille allez ! Fous-moi donc à la porte, et ferme ce maudit bouge où viennent mourir les Amours, et s'ensevelir la  beauté.

* Lapiquette fait semblant de sortir. Pendant que Véronique ferme la fenêtre, il revient sur la pointe des pieds, boit une lampée de vin rouge à un pichet oublié sur le comptoir et va s'installer pour la nuit sur une table. Il pose sa tête sur ses bras repliés.

      Véronique ferme la porte d'entrée, va écouter à la porte de la chambre de ses parents si tout est bien silencieux. Elle n'aperçoit pas Lapiquette qui dort, et se dirige vers une fenêtre, l'ouvre, et fait un signal avec une bougie. Dans l'encadrement, Tristan apparaît. C'est un très beau jeune homme.

TRISTAN

      Le signal n'était pas utile. La lumière a jailli dès ton apparition. Tes yeux se posèrent comme deux nouvelles étoiles dans le ciel, faisant pâlir de jalousie les astres de la nuit. 

VERONIQUE

      Chutttt ! Doucement  Amour… Il ne faut pas que l'on nous entende.

TRISTAN

      Nous ne sommes pas seuls ?

VERONIQUE

      Si bel Amour, mais mes parents dorment dans la pièce à côté. Maman a le sommeil si léger, que même un mot à peine chuchoté qui lui caresserait imperceptiblement l'oreille, suffirait à l'alerter.

TRISTAN

(Le doigt sur la bouche, il lui fait signe de se taire. On entend un léger sifflement)

      Est-ce l'alouette ?

VERONIQUE

      Ou le rossignol ?

* Le bruit va augmentant jusqu'à devenir plus nettement un ronflement. Véronique est prise de panique, Tristan lui montre Lapiquette.

TRISTAN

      Apparemment, il dort !

VERONIQUE

      Oh ! II est revenu.

TRISTAN

      II vaut mieux que je parte.

VERONIQUE

      Non joli Tristan, attends ! Je vais m'assurer de la profondeur de son sommeil. Cache-toi un  instant.

* Elle s'approche de Lapiquette, et, avec sa bouche et son doigt, imite le bruit de la bouteille que l'on débouche. Lapiquette ne bouge pas. Véronique s'éloigne à petits pas, mais bouscule un tabouret. Ce bruit réveillera Lapiquette, qui, faisant semblant de dormir, l'observera.

VERONIQUE

      Tristan !

TRISTAN

(Il apparaît)

      Oui !

VERONIQUE

      Nous ne courons aucun danger. Il dort profondément.

TRISTAN

      En es-tu  certaine ?

VERONIQUE

      Certaine ! Ecoute Amour, il se passe des choses troublantes. J'ai l'impression que mes parents ont des projets.

TRISTAN

      Ah  bon ! C'est troublant en effet.

VERONIQUE

      Ne ris pas, il s'agit de moi Tristan. Ils veulent me fiancer. Tu sais; ça pourrait se terminer par un mariage.

TRISTAN

(D'un bond il est sur le rebord de la fenêtre)

      Jamais ! Jamais tu ne seras à un autre, tu entends, jamais ! J'irai voir tes parents. J'aurai ta main ou j'aurai leur peau.

VERONIQUE

(Ne pouvant crier)

      Ououille !... Tu l'as... ton pied, prend ton pied !

TRISTAN

      Comment ?!?

VERONIQUE

      T'as déjà ma main avec ton pied.

TRISTAN

(Trépignant)

      Comment peux-tu, en un moment pareil ?

VERONIQUE

      Ma main est sous ton pied. C'est épouvantablement douloureux... et arrête de sauter !

TRISTAN

      Ma bien aimée, comme je t'aime mal. Pour obtenir ta main je l'écrase. Que peut-il rester à un amoureux aussi maladroit ?

VERONIQUE

      Je t'en prie. Oublie cela, il y a bien plus grave. Je ne sais ce que mes parents ont prévu. Cette incertitude me fait mal et me broie aussi le cœur (Elle se masse la main).

TRISTAN

      Tes parents ne feront jamais obstacle à notre mariage. Notre amour est pur et intense. Il aura le pouvoir magique de les décider en notre faveur, puisque nous le voulons vraiment.

VERONIQUE

      Jamais ils n'accepteront, jamais. Je ne sais pourquoi, ils nourrissent une haine terrible contre la noblesse, et toi, mon Tristan, tu es le fils du Seigneur de Mazuel.

TRISTAN

      Je me ferai gueux s'il le faut pour pouvoir t'aimer, tu le sais. Je renierai ma famille. Je renoncerai à tout, à mon nom, à ma fortune, à mon rang. Je ramperai dans la boue, comme un ver, un luisant, pour que tu me voies, toi ! Mais je déciderai tes parents, je te le jure.

VERONIQUE

      Ne dis pas cela Tristan. Tu es riche et, tu n'as pas la moindre idée de ce qu'est l'extrême pauvreté. Tu ne sais pas ce qu'elle a d'avilissant. Je le sens, tu sais, elle noie doucement les sentiments, doucement mais inexorablement. J'ai très souvent l'impression que mes parents ont du s'aimer fort, très fort, autrefois, alors qu'ils étaient jeunes et sans doute beau. Une passion exceptionnelle, et depuis, la vie les a détruits, et ils ont peur d'eux-mêmes. Pourquoi ? Pourquoi cette peur panique qui vient du passé, là-bas, pour s'occuper du présent, s'occuper de moi ?

TRISTAN

      Non, rien t’entends ! jamais rien, quoique ce soit, jamais, je le jure, ne pourra nous détruire. Ensemble nous verrons l'éternité. Nos sentiments amplifiés bousculeront tous les obstacles.

VERONIQUE

      Tes parents dresseront les premiers.

TRISTAN

      Je sais. Il y a même un bruit qui ‘filtre’ à propos d'une certaine Iseult. Mais qu'importe, je marcherai au rythme des battements de ton coeur, et rien jamais, ni personne, ne me fera accepter une autre que toi.

VERONIQUE

      Va mon beau Tristan, renseigne-toi, et, moi de mon côté je saurai bientôt ce qui se prépare. Je te le ferai savoir. Va, tu n'es pas seul, mon Amour sera ton compagnon de chaque instant. Chaque fois que tu entendras l'angélus au clocher de l'église, mes prières  porteront  mes  pensées  vers toi.

TRISTAN

      Je te laisse mon coeur en gage. Garde-le précieusement, il mourrait loin du berceau  de tes bras. A  bientôt.

VERONIQUE

      A toujours ! (Elle ferme doucement la fenêtre) II faut si peu de chose pour faire un drame d'une comédie. Mon Dieu, toi qui peux tout, fait triompher nos sentiments; que cet amour si simple et si beau s'éclaire à ta lumière, qu'il ne se fane pas en perdant sa belle pureté, sous le regard indifférent et corrosif de la raison et du bon sens des autres.

 ******************************************************************

ACTE 2

* La lumière revient sur scène. C'est le matin. Apparaît Juliette, terrible au réveil. Elle passe derrière le comptoir, et se prépare à boire et à manger pour son petit déjeuner : saucisse, fromage et vin rouge.

      Arrive Roméo. Il baille bruyamment, se gratte le bas-ventre, et rejoint Juliette pour déjeuner avec elle.

ROMEO

      Ah, un p’tit-déj léger ! V’là une journée qui part bien.

JULIETTE

      La bonne vie, c'est le bon appétit, et...

ROMEO

(Buvant un gobelet de vin)

      L'appétit vient en buvant… J'ai bien réfléchi cette nuit.

JULIETTE

      Réfléchi ? T’as ronflé, oui, toute la nuit.

ROMEO

      Ca empêche pas de penser, bien au contraire… c'est même souvent nécessaire.

JULIETTE

      Alors, comme ça, quand tu ronfles, c'est que tu penses… t'as le cerveau qui grince mon Roro.

ROMEO

      C'est décidé, on va marier la Véron. Dans le fond, Julien est un bon parti. Notre pauvreté alliée à la pauvreté des boulangers, lui fera peut-être une moins grande misère.

JULIETTE

      Tu crois que la pauvreté s'annule quand les déficits s'additionnent ?

ROMEO

      Evidemment ! Moins par moins égal plus, c'est mathématique.

JULIETTE

      Bien raisonné ! Le commerce qui épouse le commerce… C'est l'avenir.

ROMEO

      II faut en parler à Véronique, lui annoncer la bonne nouvelle. Elle aura bientôt un mari, des enfants, du travail, le ménage… la belle vie pour une femme… comme elle va être heureuse.

JULIETTE

      Ouaih ! La difficulté, serait qu'elle ne veuille pas de ce bonheur… Aimera-t-elle Julien ?

ROMEO

      On pense pas à ça, quand on  parle sérieusement de mariage ?

JULIETTE

      Tu sais, c'est encore une enfant, très sensible. Elle me disait l'autre jour, tu croiras pas, qu'elle épouserait un homme que si elle l'aimait

ROMEO

      Sornettes et Cupidon ! Véronique tient de moi, c'est une fille intelligente.

JULIETTE

      Merci bien !

ROMEO

      Elle respectera la décision de ses parents. Elle sait que son bonheur est notre premier souci d'argent.

JULIETTE

      II vaut mieux que ce soit moi qui lui parle, pour la préparer, elle est si jeune. Elle ne peut savoir de quoi est fait l'amour dans le mariage.

ROMEO

      Si tu veux. Mais ça ne posera pas de problème.

* Sur cette dernière réplique, Lapiquette est entré.

LAPIQUETTE

      ‘La poule vit de ce qu'elle gratte’.

ROMEO

      Exact ! Véron verra son intérêt.

LAPIQUETTE

      Ça, c'est moins sûr !

JULIETTE

      Toi ta gueu... Qu'est-ce qu'est moins sûr ?

LAPIQUETTE

      ‘Tant va la cruche à l'eau qu'un jour elle...

JULIETTE

      Ça va ! Ta cruche à toi, n'a jamais vu de gouttes d'eau.

LAPIQUETTE

      Qui parle de la mienne !

ROMEO

      De quelle cruche alors ?

LAPIQUETTE

      De la vôtre… j'ai soif !

ROMEO

      Notre cruche, hein ! T'as soif, c'est ça ?

LAPIQUETTE

      Non !

ROMEO

      T'as pas soif  ?

LAPIQUETTE

      Votre cruche, c'était une image à propos de Véron... Si, j'ai  soif  !

JULIETTE

      Véron, l'image d'une... tu la veux ma main sur la tienne de cruche !

LAPIQUETTE

      C'était un proverbe, pas une déclaration de guerre.

ROMEO

      Quoi ?

LAPIQUETTE

      Rien, j'ai soif !

JULIETTE

       T'as des sous ? Pas d'argent, pas d'éléphants roses.

LAPIQUETTE

      Y’a peut-être mieux que de l'argent pour payer le vin.

JULIETTE

      Tu crois ça ! Et ça serait quoi t’es-ce ?

LAPIQUETTE

      Une information.

JULIETTE

      Une information ?… Et qu'est-ce qu'on en a à faire de tes informations de poivrot ?

LAPIQUETTE

      Parce qu'elle vous concerne, à propos de la cruche qui va à… de Véron.

ROMEO

      La cruche de Véron ?

JULIETTE

      Roro, que se passe-t-il avec Véron ?

LAPIQUETTE

      Verse, et tu le sauras.

JULIETTE

      Qui prouve que nous ne le savons pas ?

LAPIQUETTE

      Peux plus parler... Les mots glissent mal sur un gosier rugueux et sec... Ils s'accrochent là... peuvent pas sortir.

ROMEO

(Il regarde Juliette, qui prend un air évasif, et verse un gobelet)

      Bon, alors ?

LAPIQUETTE

      Pas assez... Beaucoup de mots, et à beaucoup de mots, beaucoup de vin.

ROMEO

(Il le sert)

      Parle maintenant.

LAPIQUETTE

(Il porte le verre à sa bouche)

      Attend mon gars, j'humecte !… Je prépare la sortie, que mes paroles glissent mieux.

JULIETTE

(Elle lui retient le bras)

      Tu parles d'abord !

LAPIQUETTE

(Voix éraillée)

      Peux pas à sec !

JULIETTE

      Le vin, après ! Une information ne s'arrose qu'une fois donnée. Tu serais bien fichu de la noyer.

ROMEO

      Parle ou je bénis ton  vin.

LAPIQUETTE

(Juliette lui tient le bras, tandis que Roméo menace le gobelet d'un broc d'eau)

      Non, non, non ! Voilà, voilà !… Roro disait qu'il faut unir le petit commerce. C'est une très bonne idée en soi, mais voilà...

            (Véronique passe dans la pièce et Lapiquette la voit)      

      Le bruit court, d'une très importante augmentation des produits de consommation courante, et...

JULIETTE

      Tu te payes notre tête, dis raclure... t'appelles ça une nouvelle ! Tous les jours ça augmente, tous les jours que Dieu fait ! et Véron n'en a rien à en faire.

(Elle tire sur le bras de Lapiquette pour l'obliger à poser son gobelet).

LAPIQUETTE

(Affolé)

      Non !… Non, attends ! Y’a une autre chose m’dame Juju.

(Il vérifie que Véronique a bien disparu)

…. Voilà, je dormais là, hier soir… et j'ai tout vu... Et voilà...

JULIETTE

      II a tout vu…

ROMEO

      Et voilà, c'était fatal ! Il a tout vu…

JULIETTE

      Et vu quoi, abruti !

LAPIQUETTE

(Sur un ton de confidence)

      Tout !

ROMEO

      Tout quoi ?

JULIETTE

      Tu parles, dis !

LAPIQUETTE

      Je préférais quand vous me disiez de fermer ma gueule.

JULIETTE

      Ho la la ! Je m’en vais te...

LAPIQUETTE

      Bon… J'ai tout vu de Véronique, voilà !

JULIETTE

      Mais qu'est-ce qu'il raconte, il n'a pas essayé de...

ROMEO

(Vers Juliette)

      II n'a pas essayé de...

JULIETTE

Demande le lui à lui !

LAPIQUETTE

(Qui comprend)

      Ah, non ! C'est pas ça, je… Je l'ai vue avec son amant, c'est tout.

JULIETTE

      II l'a vue avec son amant… et c'est tout !

ROMEO

(Il prend Lapiquette au col alors que celui-ci essaie de ne pas renverser son vin)

      Tu l'as vue avec qui, dis ? Explique-toi et vite, vite, ou je te noie.

LAPIQUETTE

      Chiche ! Dans du Beaujolais ?

ROMEO

      Ne fais pas le malin avec moi ! Attention je suis un fou, moi.. (Regard vers Juliette) J’en ai tué pour moins que ça !

LAPIQUETTE

      Que veux-tu, une auberge, ce n'est pas un bon exemple pour les jeunes. L'alcool ne mène à rien alors forcément il se… Moi, par exemple...

ROMEO et JULIETTE

      Mais tu vas parler, oui !

LAPIQUETTE

      Bon ! Bon ! Du  calme... Hier soir, elle a ouvert la fenêtre, voilà…

ROMEO et JULIETTE

      Oui ?

LAPIQUETTE

      ... Et... Ils ont parlé.

JULIETTE

      Ils n'ont fait que parler ?

LAPIQUETTE

      Oui ! de choses insignifiantes. Qu'ils s'aimaient, que rien ne les séparerait, etc, etc,  enfin toutes les âneries qu'il est convenu de dire dans ce cas là, quoi !

JULIETTE

      Qui est-ce ?

LAPIQUETTE

      Pas bien vu… c'est pas bien éclairé ici, et puis je dormais là, cette table là, je voyais pas bien.

ROMEO

      Comment, là sur ma table, de quel droit ?

JULIETTE

(Le forçant à nouveau à poser son gobelet)

      Qui est-ce ?

LAPIQUETTE

(A peine audible)

      T…stan.

ROMEO

      Qui ?

LAPIQUETTE

      Tristan !... C'était Tristan Figuerolle.

ROMEO

      De Mazuel ?

LAPIQUETTE

      De Mazuel !

JULIETTE

(Atterrée)

      De Mazuel… Tu peux boire.

* Brusquement elle lâche le bras de Lapiquette qui fait ressort, et Lapiquette reçoit son gobelet dans la figure. Il se lèche le visage en contemplant son gobelet vide, et regarde suppliant Roméo et Juliette qui ne prêtent plus attention à lui.

      Eux, ils se versent une grande rasade de vin, qu'ils se vident cul-sec, comme pour reprendre des forces après cette nouvelle.

ROMEO

      De Mazuel !

JULIETTE

      De Mazuel…

ROMEO

      A nous !… nous faire ça à nous !

LAPIQUETTE

      Et à qui eut-il fallu qu'elle le fit, Monsieur ?

ROMEO

(Surpris)

      Nous eussions  prisé qu'elle ne le fit point,  Monsieur !

JULIETTE

      Avec un petit  nobliau de rien du tout, un…

LAPIQUETTE

      Peut-être, mais drôlement fortuné.

ROMEO

      Monsieur Lapiquette ! Riche ou pas, la noblesse, se sont gens bien peu fréquentables ; sont forcément suspects.

* Entre Véronique.

JULIETTE

       Véron,  viens ici !

ROMEO

      Qu'est-ce que j'apprends ?!?

JULIETTE

      Et moi, qu'est-ce que j'apprends ?

LAPIQUETTE

(Faux-cul)

      Qu'est-ce qu'ils ont appris ?

VERONIQUE

      Bon d'accord ! Alors, qu'est-ce que vous avez appris ?

ROMEO

      Allez, dis-lui !

JULIETTE

      Ah,  non ! Toi dis-lui.

ROMEO

      Enfin t'es sa mère. Rappelle-toi (Imitant Juliette) ‘il vaut mieux que ce soit moi qui lui parle’, et bien, vas-y toi !

JULIETTE

      Je suis sa mère, mais elle, c'est ta fille, tu le disais encore tout à l'heure.

ROMEO

(Vers Lapiquette)

      Dis-lui toi !

LAPIQUETTE

      Qui, moi ?

JULIETTE

      Mais non, moi !

VERONIQUE

      Bon, décidez-vous, j'ai à faire moi, je dois…

JULIETTE

      retrouver le petit Figuerolle ?

VERONIQUE

(Silence et jeu de regards vers Lapiquette)

      Merci monsieur Lapiquette. Ils vous ont offert assez de vin, j'espère, les trente godets de Judas…

LAPIQUETTE

      En réalité (Il fait signe qu'il a reçu son gobelet dans la figure).

VERONIQUE

      Pour Tristan, c'est vrai… je l'aime, là !

ROMEO

      Comme ça, tout  de   suite ! Tu le vois et hop, tu l'aimes.

JULIETTE

      Et bien sûr, ce petit voyou en profite pour essayer de coucher avec toi, promesse de mariage,  évidemment après quelques nuits d'essai, pour voir.

VERONIQUE

      Mais non, maman ! On s'aime, et on veut se marier dans des conditions normales, si c'est  possible.

ROMEO

      Et depuis quand qui dure ce bel amour ?

VERONIQUE

      Depuis que nos regards se sont posés l'un sur l'autre.

JULIETTE

      J'espère que seuls les regards se sont posés !

ROMEO

      Alors comme ça, dès que vous vous vîtes, vous vous plûtes ?

VERONIQUE

      Oui,  papa ! Dès que nous nous vîmes, nous nous plûmes.

LAPIQUETTE

      Et paf !

ROMEO

      Quoi, paf ?

LAPIQUETTE

      Je veux dire, et hop !

JULIETTE

      C'est pas mieux que paf !

ROMEO

      Est-ce que tu voudrais dire qu’hier soir… hop ?… Ecoute-moi bien Véron, nous sommes, ta maman et moi, responsables de toi devant Dieu et devant la bonne.

JULIETTE

      Les hommes.

ROMEO

      Quoi les hommes ? Y’en a plusieurs ?

VERONIQUE

      Dieu, que je sache, n'a pas besoin de responsable; quant aux hommes, un seul me suffit, et celui-là, je préfère me le choisir.

LAPIQUETTE

      ‘II est bon de choisir le vin que l'on boit’.

JULIETTE

      Quand on a les moyens, oui ! Mais là, pas question. La vie est beaucoup trop difficile, pour que tu es conscience de l'importance de ce choix. C'est quelque chose qui engage toute ta vie jusqu’à ton avenir, et même après.

VERONIQUE

      Justement ! Il me semble qu'à ce titre, j'ai droit à la parole.

ROMEO

      Mais tu peux nous faire confiance. On te choisira un charmant garçon, avec qui tu t'entendras très bien.

VERONIQUE

      Je m'entends très bien avec Tristan.

JULIETTE

      Mais le mariage, ma chérie, ce n'est pas que ça. Il y a aussi d'autres relations... heu... plus intimes...

VERONIQUE

      Les nuits sont plus agréables, lorsque la raison laisse s'épanouir le désir.

ROMEO

      Arrête ! Ces réflexions ne sont pas de ton âge. Et puis, ce Mazuel, ce n'est pas quelqu'un comme il faut.

VERONIQUE

      Et qu'est-ce qu'il faut ?

ROMEO

      Véron, ça suffit ! Un fossé, heu… insurmontable nous sépare d'une famille comme les Mazuel.

VERONIQUE

      Comblons-le avec de l'amour !

JULIETTE

(Un regard vers Roméo)

      Ça disparaît l'amour, c'est fragile, ça rétrécit à la pluie et à la souffrance, au fil du temps.

VERONIQUE

      Ou il devient tellement fort et solide, qu'il vous protège comme une carapace.

ROMEO

      Tu n'y connais rien, ma trop petite jeune fille. L'amour, vois-tu, c'est vrai, au début c'est fort, c'est plus qu'un sentiment, ça donne l'effet d'une muraille qui met le couple à l'abri de tout, et, petit à petit, la vie, celle de tous les jours, installe le siège aux pieds de cette muraille, et par de tous petits coups insensibles, elle commence à en ébranler les fondations. Alors, l'amour se lézarde ; une première fissure imperceptible, rien d'important ; elle travaille simplement à se mettre en place. Puis un jour, comme si c'était tout d'un coup, un tout petit éboulement. On le voit à des riens, une petite habitude que l'on trouvait charmante devient un petit défaut encore amusant, puis très légèrement agaçant, et, un jour, plus tard, franchement contrariant ; l'autre t'apparaît sous un jour nouveau. Ton regard dévoile une certaine réalité ; tu t'aperçois qu'il a vieilli, mal bien sûr, parce que tu l'idéalisais ; que des rides affaissent son visage, son corps devient plus flasque, ses élans moins spontanés. Un désir sans plaisir fait place au devoir, le geste devient mécanique, comme l'on ne mange plus par faim, mais parce qu'il est midi.

JULIETTE

      C'est moi ça ?

ROMEO

      Non, c'est  la  vie.

VERONIQUE

      Et ben, dis donc papa !… Mais pourquoi tout détruire, pourquoi ? Si je dois absolument passer par les contraintes du couple, pourquoi ne pas en avoir aussi la part de bonheur ? Pourquoi être malheureuse tout de suite ? Il sera bien temps après. Puisqu'un jour notre amour doit mourir, il nous restera au moins ce souvenir-là. Avez-vous le droit de m'en priver ?

JULIETTE

      Tu te trompes, ma petite fille. Lorsque l'amour est mort, il ne reste pas de souvenirs, mais des regrets, ou de la haine, la haine de celui qui t'a fait voir les étoiles au matin d'une passion éternelle, qui s'est écrasée par une nuit sans lune, loin du secours de notre coeur.

VERONIQUE

      Est-ce forcément la faute de l'un ou de l'autre ?

JULIETTE

      L'amour est un petit enfant, fragile, tu sais. Il faut une grande vigilance, une attention de tous les instants, et si, une seule seconde tu oublies de veiller sur lui, de le nourrir, distraite par la vie, ça y est, il fait une bêtise, et c'est fini. Il se referme sur lui-même. Le silence s'installe, et on se hurle des mots pour se provoquer, pour réaliser la présence de l'autre, pour le toucher encore, pour le haïr plus fort croyant ne plus l'aimer.

LAPIQUETTE

      ‘L'amour, c'est pisser dans un sabot, et le jeter après.’

ROMEO

      II vaut mieux un mariage de raison, solide et sincère, qu'une union fragile, liée par des promesses sentimentales. Le premier n'est pas bien joyeux, mais n'ayant pas promis le bonheur, il ne peut en présenter la facture.

VERONIQUE

      Vous avez donc tant souffert ? Si vous n'avez su préserver, protéger votre amour, cela vous donne-t-il le droit de me refuser ma chance ?

JULIETTE

      Tais-toi ! Tu n'as pas le droit d'évoquer un passé que tu ne connais pas.

VERONIQUE

      Pourquoi, alors, refusez-vous toujours de me le raconter ?

ROMEO

      Ça suffit ! De toute façon, c'est à nous de décider. Tu seras heureuse… malgré toi. Va dans ta chambre. Et, médite-s-y aux difficultés d'une union contre nature.

VERONIQUE

      Ce qui est contre nature, c'est d'unir deux corps qui se refusent. Pourquoi vous maltraitez-vous ? Pourquoi ne pas m'aider à être heureuse simplement ?

* Véronique éclate en sanglots, et va pour sortir de scène.

ROMEO

      Tu feras la connaissance de Julien.

VERONIQUE

      Jamais ! (Elle sort).

LAPIQUETTE

      Elle a l'air presque d'accord.

JULIETTE

      Toi l'ivrogne, ta gueule ! Toujours là, à tout observer de tes yeux de spectateur.

ROMEO

      Fous-lui la paix ! Si tu avais été une mère attentive, nous n'en serions pas là.

JULIETTE

      Devant un étranger. Tu oses me faire des remarques devant un étranger qui n'est même pas de la famille. Et puis en voilà assez ! J'en ai marre de cette vie, de cette fille, de toi et de ton auberge pourrie fréquentée par des ivrognes idiots. Quand nous recevons ici, quelqu'un de plus reluisant, il se dissimule sous un manteau pour picoler en cachette de sa femme.

ROMEO

      Chuttt !!!

JULIETTE

      Et pourquoi, je chuttterais ? Chuttt aussi pour son fils maintenant, hein ? C'est peut-être nous qui lui demandons de venir ici, s'il a tellement honte ? Mais pour qui qu'il se prend ? Nous aussi à l'époque, on était

ROMEO

      Tais-toi Juju !

JULIETTE

      Si je veux ! Je me tairais, si je veux. Je n'en peux plus de vivre ainsi, je n'en peux plus. Mais regarde-toi, une bonne fois ! Vois ce que tu es devenu, laid et sale. Plus laid et plus sale que moi. Tu me dégoûtes, tu entends ? Je te hais pour avoir fait de nous ce que nous sommes.

ROMEO

(Il essaie de lui prendre la main)

      Juju, s'il te plaît !

JULIETTE

      Laisse-moi ! Ne me touche plus… jamais !

ROMEO

      C'est ça, allez, hais-moi, allez, vas-y ! Moi aussi, je t’hais, tu entends, dis, mégère ?

* Juliette quitte la scène.

LAPIQUETTE

      C'est merveilleux. Vous vous haïssez avec beaucoup d'amour.

ROMEO

      Tu n'vas pas la fermer ta grande gueule une bonne fois, dis ! Toujours à la ramener, toujours là quand quelque chose ne va pas avec Juju. Toujours à croire que toi tu... Voilà, ça y est, j'ai compris, c'est toi, c'est toujours à cause de toi qu'on se dispute, espèce d'ivrogne mal odorant ! Ta seule présence fout la pagaille dans le ménage le plus uni, et toi, sale corbeau, tu te régales, hein ! Tu plantes ton bec crochu dans les plaies béantes, et tu te satisfais de la douleur des autres. Elle te console de ta propre déchéance. Et tu parles, tu jacasses… Mais pour qui tu te prends, pauvre minable. Tu es de la merde, tu entends, de la merde ! Et je te jure que tu vas aller puer ailleurs. Ton parfum nauséabond n'est plus souhaitable ici... Véron… Véron !

VERONIQUE

(En coulisse)

      Oui ?

ROMEO

      Viens garder l'auberge... Quant à toi, fous ton camp !

LAPIQUETTE

      Mais enfin Roro, qu'est-ce que je t'ai fait ? Pourquoi te venger sur moi ? Je ne t'ai jamais fait de mal, moi.

ROMEO

      Fous le camp je te dis ! Et que je ne te revois plus jamais, jamais ! T’as bien compris.

LAPIQUETTE

      Je peux dire au- revoir à Véronique ?

ROMEO

      Dis-lui adieu ! Et je suis trop bon avec toi. Garde l'auberge le temps qu'elle arrive, et après, du vent, disparais ! (Il sort, on l'entend en coulisse). Juju, mon petit, faut pas pleurer tu sais, je sais bien que je ne suis plus l'... (Sa voix disparaît en coulisse).

LAPIQUETTE

(Après un silence atterré, dans ses yeux tout le malheur du monde. Il va voler un  pichet de vin derrière le comptoir)

      Et voilà, c'est fini ! Merci, mon Dieu ! Merci… non, mais merci bien ! On peut vous faire confiance. Alors, rien ? Mais répond, merde ! Répond… Répond nom de Dieu ! Regardez-le, là, assis dans son ciel bleu, peinard, les pieds sur les nuages, à contempler en se marrant, les petites bêtes humaines qui se traînent dans la fiente de leur malheur. Tu ne dis rien ? Mais moi, je sais que tu me regardes, je le sens, je le veux. Comment puis-je croire en toi sinon ?… Enfant, je me souviens, j'étais émerveillé par ton image. Elle éclaboussait mon esprit d'un bonheur lumineux. Je t'apportais en offrande mes joies et mes chagrins d'enfant, et, te les confiant, j'étais réconforté. Tu t'es désintéressé de nos destinées et de mes malheurs. Les étoiles éclairent-elles aussi vers le haut, que tu ne nous distingues plus de tes yeux éblouis ? Prends-moi encore la main, et caresse affectueusement mon âme, elle me fait mal. Apaise-moi, fais-moi comprendre ma présence sur cette putain de terre; à quoi je sers, dis ? Est-ce que je sers au moins à quelqu'un ? Est-ce que, je participe à la vie, non ! Mais répond, répond ! Parce que, si j'ai autant d'avenir que de passé, hein ! De quoi j'aurai l'air au bout de la vie, le vide d'une bouteille vide.

      Et dire que je rêvais de gloire… c'est vrai ! Mais je m'estimais si haut, que, sans humilité, je me complaisais bruyamment dans la dignité étriquée des génies méconnus. Et maintenant, moi l'épave, je tangue, et me rend nulle part, comme un poète aux rimes ivres, qui rêve la tête dans les nuages et les pieds dans la merde, larmoyant ses gouttes d'alcool sur une muse au nez rouge, qui crache des vers avinés sur des comptoirs, auxquels je m'accroche d'un mot avant de glisser chez moi, dans 36éme dessous d'un avilissement ignoble. A force de boire, Jésus, j'ai une crise de foi ! Pour qui existes-tu ? A chaque seconde, de par le monde, un homme crie, je crie ! Est-ce que tu existes pour nous, ou pour notre malheur ? Pourquoi fais-tu des mendiants, tandis que d'autres, rois entourés de trésors et de serviteurs, meurent dans l'abondance, devant le nez morveux de miséreux et d'affamés ? Au moins, est-ce chacun son tour ! Tes papous, tes chinois, tes nègres, tu les as voués aux flammes de l'enfer par péché d'ignorance. Existes-tu, Dieu physique, esprit dans notre dépouille humaine ? Libre ? Eternel ? Tu sais, je ressens parfois comme un bouillonnement dans mon coeur. Il se remplit alors, comme s'il se préparait à une autre existence, vers l'éternité. L'éclat d'une vie qui se débat à travers cette vision immergée d'un monde mis à mal : les nécessités ont assassiné l'esprit, l'enfouissant au profond de conforts superflus et dérisoires. A notre époque de violence et de tyrannies, je rêve que l'on se retrouve aux portes d'un monde nouveau, généreux, qui naîtrait par la volonté de chacun au bonheur de tous, inspiré par la beauté et la lumière. Dis-moi, chaque homme, est-il important ? Même moi ? Se moquer de moi, est-ce diffamer Dieu ? Mon corps est-il haïssable pour ce que j'en ai fait, par faiblesse et lâcheté ? A force de jouer les minables je le suis devenu, parcourant mon chemin de croix d'une taverne à l'autre, une lourde bouteille au travers des épaules.

VERONIQUE

(Elle est entrée avant la fin du monologue)

      Et bien, monsieur Lapiquette, vous parlez tout seul à présent ?

LAPIQUETTE

      Pas tout seul, non ! Je parlais à un vieil ami.

VERONIQUE

      Vous quoi ?

LAPIQUETTE

      Rien ! Je divague, comme d'habitude.

VERONIQUE

      Vous êtes encore, heu… fatigué ?

LAPIQUETTE

      Pas saoul, triste, seulement très triste.

VERONIQUE

      Et pourquoi cette grande tristesse ?

LAPIQUETTE

      Va savoir ! Une ombre peut-être me voile l'âme.

VERONIQUE

      Dites-moi ?

LAPIQUETTE

      Je ne suis qu'un pauvre homme, tu sais. Je fais mon salut sur cette terre à coups d'engueulade et de pieds au cul. Je gagne mon paradis dans l'humiliation. Que dire de plus ?

VERONIQUE

      Je ne comprends pas. Pourquoi restez-vous ?

LAPIQUETTE

      C'est assez compliqué… surtout délicat.

VERONIQUE

      Quelque chose vous retient ici ?

LAPIQUETTE

      Quelqu'un… surtout quelqu'un.

VERONIQUE

      Vous devez de l'argent à mes parents, c'est ça ?

LAPIQUETTE

      Pas suffisamment pour m'obliger à rester. Non, au contraire, ils me foutraient plutôt dehors.

VERONIQUE

      Alors quoi ? Vous pouvez me le dire à moi, non ?

LAPIQUETTE

       Justement non, pas à toi… non.

VERONIQUE

      Ah, je  vois ! Des histoires de grandes personnes.

LAPIQUETTE

      C'est ça, presque ! L'histoire d'une grande personne, et d'une toute petite fille.

VERONIQUE

      Vous avez l'air bien amer... malheureux ?

LAPIQUETTE

      Oui, c'est ça, malheureux !

VERONIQUE

      Pourquoi ? A cause de cette petite fille ?

LAPIQUETTE

      Et de cette grande personne.

VERONIQUE

      Mais cette petite fille ? Dites-moi !

LAPIQUETTE

      Tu ne vois pas ?

VERONIQUE

      Je veux l'entendre !

LAPIQUETTE

      Un bébé que j'ai vu grandir, se développer. Une fillette qui est en train de devenir une femme, puisque son coeur cherche un autre refuge que celui de sa famille.

VERONIQUE

      Oui, c'est bien moi. C'est vrai que je vous ai toujours connu, et je crois, en effet, que vous m'aimez bien.

LAPIQUETTE

      Non ! Je t'aimais bien… maintenant, c'est autre chose.

VERONIQUE

      Vous dites cela comme ça… et puis vous me trahissez.

LAPIQUETTE

      Je t'aime…

VERONIQUE

      Mais sans courage.

LAPIQUETTE

      Le courage, tu sais, c'est souvent une lâcheté qui s'est trompée. Tu m'en veux beaucoup ?

VERONIQUE

      Ça ne fait rien. Je ne savais comment le dire à mes parents, comment leur apprendre la vérité. Maintenant, ils savent, ce n'est pas plus mal. Mais pourquoi ne m'avoir jamais rien dit. Pourquoi, pour vous déclarer, vous ne trouvez rien de mieux que de me dénoncer ?

LAPIQUETTE

      Je ne sais pas. Face à quelqu'un que l'on ne peut posséder, on a souvent des réactions curieuses, d'agression ; on a envie de lui faire mal, peut-être pour se prouver que l'on peut s'en libérer.

VERONIQUE

      Je suppose que c'est encore plus facile, quand le salaire est une bouteille de vin ? (Ironique) L'amour est vain, quand c'est le vin qu'on aime.

LAPIQUETTE

      Mauvais jeu de mot ! Il me juge. L'alcool est un prétexte. Pourquoi crois-tu, que moi l'épave, le bateau ivre, le vrai, j'ai jeté l'ancre dans les tonneaux de vin de ton père ?… elle m'avait ébloui, tout de suite, fasciné ; je me revois là, au comptoir, ivre  de vin et d'amour inavoué.

      Elle ne m'aimait pas, c'est sûr. Dans son cœur d’alors, il n'y avait pas de place pour un autre. Mais je lui ai longtemps servi de miroir.

      Pour rester là, justifier ma présence permanente, je me suis mis à boire. Je pouvais alors la regarder, lui parler d'amour en lui disant des poèmes ; qui se méfierait d'un poète alcoolique, ça fait rire, pas peur. Puis l'alcool a gagné sans rien dire, c'est un sournois ; mon  prétexte devenait mon vice. J'y ai même trouvé un surnom : Lapiquette ! C'est beau, non,  Lapiquette, pour un amoureux !

VERONIQUE

      Mais, vous ne parlez plus de moi…

LAPIQUETTE

      Hein ?

VERONQUE

      Vous parlez de moi ?

LAPIQUETTE

      Mon Dieu, que je l'ai aimée… Tout venait d'elle, je la respirais pour vivre, et, mes rêves flottaient, se mêlaient aux vapeurs d'alcool, s'élevaient, tournaient et retombaient vers le ciel où je m'allongeais sur les nuages au plus près de Dieu, comme un ange auquel l'amour aurait offert ses ailes… j'étais heureux, léger...

VERONIQUE

      Maman… Vous  aimiez... maman !

LAPIQUETTE

      Puis le temps ! Son immense beauté se fane et s'abîme dans la misère. Mais elle renaissait en toi, grandissait avec toi, lentement, chaque jour un peu plus, tu aspirais son âme. Quand je me souvenais à côté de toi, mon coeur voyait double. Avant, t'aimer, c'était simple, la tendresse d'un adulte pour une enfant, mais cette affection quasi paternelle s’est nourri alors d'un sentiment plus charnel, dont les origines me laissent dans le coeur comme le mauvais goût de l'inceste.

VERONIQUE

      Mais vous n'êtes pas mon père !

LAPIQUETTE

      Je pourrais l'être. Tu n'es pas née de moi, c'est vrai, ni de mon désir, ni de ma passion, mais j'étais présent dès avant ta naissance. Tout se bouscule, se contredit, l'affection et le désir malsain. Et puis maintenant, tu lui as tout pris ; tu es belle ma Véronique, la beauté est impressionnante.

VERONIQUE

      La beauté, ce n'est rien, tout juste une image. Elle peut s'éclairer par des qualités plus profondes ou se brûler. Le coeur peut se durcir. Je suis trop jeune pour savoir ce que vous perdez.

LAPIQUETTE

      ‘Les plus belles roses, deviennent des gratte-culs’.

VERONIQUE

      J'aime vous voir sourire avec les yeux… c'est  rare. Et maintenant ?

LAPIQUETTE

      Et maintenant ?

VERONIQUE

      Je ne pourrai jamais être à vous. Je ne le veux pas, le peux pas. J'aime et ce n’est pas vous.

LAPIQUETTE

      Je le sais. Mais j'ai tellement d'amour à offrir.

VERONIQUE

      S'il est paternel, votre amour est coupable !

LAPIQUETTE

      II est coupable, oui, monsieur le Président ! Alors, qu'on le pende ! Mais qu'on le pende à ton cou !

      Monsieur le Président, un clochard, un pauvre erre, peut-il rêver d'amour plus beau que celui d'une étoile. Lorsqu'on est rien, il faut aimer très haut, lorsqu'on est laid, il faut aimer très beau. L'inaccessible est le seul espoir possible, le seul échec supportable.

VERONIQUE

      Monsieur Lapiquette !

LAPIQUETTE

      Je t'ai regardé grandir. La petite fille redevenait la femme, l'enfant que je n'aurai jamais, la femme qui ne voudra jamais.

      Là-haut on a dit ‘Demande et tu recevras’… qu'est-ce que j'ai pris ! Je voudrais te plaire, essayer, te faire m'oublier, pour me redécouvrir.

VERONIQUE

      Oui ! Au cours de vos libations peut-être, d'éructation en verre de vin, vendant de temps en temps un poème sur papier taché. Toujours en train de vous rabaisser, de vous avilir, désireux de passer pour un génie qui a encanaillé sa muse. Comment, pouvez-vous me désirer ! A la table des autres ? Piqu'assiette avec les uns, piqu'amour avec moi ?

LAPIQUETTE

      Pour toi, je changerai... je crois.

VERONIQUE

      II ne faut pas seulement se nettoyer le corps, il faut aussi se laver l'âme et l'esprit.

LAPIQUETTE

      L'amour devrait provoquer, créer l'amour.

VERONIQUE

      Non ! L'amour naît en soi, ou celui de l'autre, est insupportable.

LAPIQUETTE

      Parfois, je nous rêve. Nous sommes dans la lumière qui rend des qualités à mes défauts. Toi, tu es dans le soleil. Ta silhouette d'ombre, rayonne comme une sainte à son éclat. Dans tes yeux, plus proches, se reflète le monde, et le bonheur s'accélère, et je disparais, seul, heureux de nous. Puis, je me réveille, et je me prépare à mourir de vin. Alors, peut-être plus tard, toi et moi, au paradis...

VERONIQUE

      Si c'est la volonté de Dieu !

LAPIQUETTE

      Les voies du Seigneur, sont insupportables.

VERONIQUE

      Qu'est-ce que j'éprouve pour vous ? De l'amitié, de la pitié… Vous avez peut-être besoin d'une femme, mais pas d'un mirage ou d'un idéal qui vous fige dans la béatitude.

LAPIQUETTE

      Petite fille déjà femme qui sait d'instinct ce qui fait mal.

VERONIQUE

      Vous êtes un malheureux, un pauvre homme.

LAPIQUETTE

      Tu veux dire un pauvre type ?

VERONIQUE

      Un miséreux.

LAPIQUETTE

      Pas de flatteries mademoiselle. Je sais ce que je suis. Si Dieu existe, je suis vomi par le diable. Pas le méchant, mais diable, un bon petit diable… mais je te dégoûte, même toi que j'aime.

VERONIQUE

      Pardon, je ne voulais pas

LAPIQUETTE

      C'est mieux ainsi ! Mais un conseil ; ne fais pas de mal à un miséreux, un simple d'esprit, sinon, il risque de te nuire, plus tard, chez lui, au royaume des cieux.

VERONIQUE

      C'est maintenant, que vous pourriez me rendre service.

LAPIQUETTE

      Tu veux dire me mettre à ton service… servir ta cause, c'est ça ?

VERONIQUE

      C'est ça !

LAPIQUETTE

      Pourquoi le ferais-je ?

VERONIQUE

      En souvenir de la petite fille ?

LAPIQUETTE

      En t'aidant, je te donne à un autre.

VERONIQUE

      Aidez-moi, même si vous détestez Tristan.

LAPIQUETTE

      Le détester, pourquoi ? Il est seulement plus jeune, plus riche, plus beau, sûrement intelligent et sensible ; tu l'aimes. Tout ce que je n'ai pas. Et je lui en voudrais de cette différence ? A lui le bonheur, à moi le sacrifice. Lui tout, moi, rien ! Car je n'ai rien, je n'ai jamais rien eu à donner à quelqu'un, même pas moi. Pourtant, je ne suis pas si laid !

VERONIQUE

      Mais franchement sale.

LAPIQUETTE

      C'est un masque pour pauvre poète maudit ‘Mignonne, allons voir si la rose’ et tout ça quoi, ça aide ! Ça aurait pu être de moi, va savoir. Ce n'est pas tombé loin, mais bien sûr, sur un autre… Je vais t'aider, sans me battre, qu'importe ; te servir, toi, toi et  Tristan.

VERONIQUE

      Cours au château prévenir Tristan de ce qui se prépare ici. Il faut qu'il sache, qu'il agisse.

LAPIQUETTE

      J'y vais. Il me reste à te dire adieu.

VERONIQUE

      Adieu ? Vous ne prenez pas au sérieux la colère de mon père ? Vous le connaissez !

LAPIQUETTE

      Non, bien sûr ! Ce n'est pas cela. Mais je crois que ma présence ici n'a plus de raison. Je vais aller au château, et si j'en sors, j'irai faire la cour à la Provence, seul, elle et moi tout seul.

VERONIQUE

      Vous nous quittez vraiment ?

LAPIQUETTE

      Ici, avec vous, je me suis perdu. Je me retrouverai peut-être, en parcourant tout seul ce pays, m'énivrant uniquement de ses odeurs, de ses couleurs, de son silence bruissant. Je serai fort de l'univers, d'émotions naturelles. Je me coulerai en elle, j'irai visiter des plaisirs simples, jouir du printemps, du ciel, respirer jusqu'à l'horizon. Regarder les montagnes, quand leur sommet passe à leur doigt l'anneau de nuage pour épouser le ciel. La Provence me prendra dans sa chaleur, et me fera oublier mon rêve. Elle m'offrira des trésors, quand le soleil tombe dans les pins et explose en milliard de rayons piqués dans ses épines ; j'écouterai le mistral quand les branches lui offrent ses cordes vocales, et, que pour s'accompagner, il frotte le ventre des cigales. Un jour, écoute-le, il colporte dans toute la Provence, des histoires où la lumière éblouit les amants. Tout ce que l'on peut dire est du vent, seul le mistral a de la voix, seul le soleil a du talent, et ce jour-là, au tournant d'une pinède, il te dira le...

ROMEO

      T'es encore là, toi ?

LAPIQUETTE

      Je partais... Je voulais vous dire adieu…

JULIETTE

      Allez, ouste, du  vent !

LAPIQUETTE

      Du  vent… On en parlait justement.

VERONIQUE

      Au revoir, monsieur Lapiquette. Je voudrais vous embrasser une dernière fois.

LAPIQUETTE

      Tes lèvres ne vont pas s'écoeurer à mon contact ?

VERONIQUE

      Non,  non ! (A son oreille) Aidez-moi, s'il vous plaît !

LAPIQUETTE

      Oui, bien sûr, ce n'était que ça.

VERONIQUE

      Non, je... je vous offre un dernier verre ?

LAPIQUETTE

      Chose promise, chose bue !

JULIETTE

      On en finit oui ?!?

LAPIQUETTE

      Adieu à tous ! Et toi, Véron, n'oublie pas, la perfection en amour, ne dure qu'un instant, le reste est un combat, un dur combat… Adieu !

ROMEO

      Adieu ! Si jamais tu repassais par-là, tu...

JULIETTE

      Laisse cet ivrogne ! Véron, écoute ton père.

ROMEO

      Oui, Véron, écoute ton père, et sois heureuse. Demain, il y aura ici, un repas très important. On a décidé ta maman et moi-même, d'inviter les boulangers. Tu feras la connaissance de Julien, officiellement. Un garçon… charmant !

VERONIQUE

(Regard vers Lapiquette qui fini de se préparer)

      Non ! Je ne peux pas !

LAPIQUETTE

      Adieu la compagnie !

VERONIQUE

      Vous penserez à moi ?

LAPIQUETTE

      Comment t'oublier !?

************************************************************

                                           ACTE 3

 

* C'est la fin d'un repas de pré-fiançailles : les boulangers et leur fils Julien, Roméo et Juliette parés de leurs meilleurs habits, presque propres et toujours joliment Véronique.

      Pour impressionner les boulangers, Roméo et Juliette, en plus de leur attitude affectée et maladroitement précieuse, s'étaient offert les services d'un ‘extra’ superbe, contrefait, sale, malodorant, un idiot de village, en un mot, Tristan travesti. Celui-ci, alerté par Lapiquette, s'est proposé comme serveur, contre une bouchée de pain ; une proposition que Roméo ne pouvait décemment refuser, malgré les quelques petits inconvénients déjà cités.

      Un jeu discret s'établira entre Véronique et Tristan. Celle-ci sera en équilibre entre la tristesse de ces fiançailles et le fou rire au spectacle que donne Tristan.

      Roméo et Juliette sont à la porte, et saluent les boulangers qui s'en vont.

ROMEO

      Au  revoir… et que Dieu vous garde chers amis !

VERONIQUE

(Aparté avec Tristan)

      Ecoute ! Lui verser très lentement toute la saucière sur la tête...

JULIETTE

      Oui, oui ! Nous aussi, ravis ! C'est ça, c'est ça, dormez  bien !

TRISTAN

(Aparté avec Véron)

      Avec ses grandes oreilles, j'ai pensé que la sauce ravigote lui irait très bien.

ROMEO et JULIETTE

      Ouh  ouh ! A demain, à  demain !

VERONIQUE

(Aparté)

      Ce n'est pas sa faute, enfin… Surtout que, visiblement, ni ce mariage, ni moi, ne l'intéressons.

TRISTAN

(Aparté)

      Alors, ne le défend pas. Un garçon qui n'est même pas capable de t'aimer…

VERONIQUE

(Aparté)

      Mais tant mieux s'il ne m'aime pas, non ?

TRISTAN

(Aparté)

      Ce manque de goût valait bien une tache.

VERONIQUE

(Aparté)

      Tristan ! Je ne pourrai jamais aimer un homme méchant.

JULIETTE

      Ouf!! Ce repas était interminable

ROMEO

      Véron ! Qu'est-ce que tu racontes à ce pauvre fada ?

VERONIQUE

      Je... Je lui reprochais d'avoir gâté la sauce.

ROMEO

      Je dois dire que de voir ce grand dadais de Julien qui se pourléchait, a été le seul moment rigolo de toute la soirée ; et juste au moment où ce couillon de boulanger, vantait les mérites de son fils, voilà-t-y pas l'imbécile qui le nappe. (Il mime le geste en s'étouffant de rire).

VERONIQUE

(Coup d'oeil provocateur vers Tristan)

      Papa !… Tu parles de mon futur mari !

* A chaque mot dans ce sens, Tristan va commettre une bêtise, casser quelque chose.

ROMEO

      Tu me fais plaisir ma fille. Prendre ainsi la défense de ce pauvre Julien.

JULIETTE

      Eh, l'idiot ! Tu veux démolir toute la maison ?

VERONIQUE

      Mais c'est vrai, calmez-vous ! Toute ma dot va y passer sinon… et Julien risque de ne plus me désirer.

ROMEO

      Ça serait dommage, non ?

VERONIQUE

      Un si beau mitron, qui saura, lui au moins, si bien écouter sa mitrone (Elle fait signe à Tristan, les mains à la place des oreilles).

JULIETTE

      Mais c'est une tornade sale, ce garçon !… Ça suffit ! Je vais débarrasser la table, toi balaie !

ROMEO

      Finalement, ça s'est bien  passé hein, très bien ! Je crois que ça devrait coller.

VERONIQUE

      Coller ? Moi, je ne me colle pas avec ce type… Je n'aime pas Julien, papa !

* Tristan arrête net le geste qui devait lui permettre de casser un pot sur un meuble. Il sourit à Véronique, qui, lentement, lui rend son sourire.

VERONIQUE

      Papa, je ne suis même pas sûre que ce soit vraiment un homme.

JULIETTE

(Elle se précipite croyant que Tristan allait poursuivre son geste)

      Parce que Tristan, lui, bien sûr, c'est un homme ?

TRISTAN

(Exagérant un terrible accent provençal)

      A ce qu'on dit, mon bon maître !

JULIETTE

      Mais de quoi je me mêle, toi ! Débarrasse donc le bar… Tristan est un jeune couillon,  prétentieux, orgueilleux et bête comme tous les gens de sa fin de race.

* Tristan balaie le comptoir. Les pichets et les gobelets tombent à terre.

JULIETTE

(A Véronique)

       Tu trouves ça drôle, toi ? (A Roméo) Mais d'où sors-tu cet idiot ? (Elle s'approche pour le frapper, arrête son geste) Oh la la ! En plus il sent épouvantablement mauvais.

TRISTAN

(Aparté)

      Ça, ça a été le plus difficile.

VERONIQUE

(Aparté)

      Mais c'est réussi… J'espère que ça partira, sinon…

ROMEO

      Non, Véron, ma petite chérie, je crois que ça ira ! Ça ira, ça ira, ça ira, l'aristocrate ne t'épousera pas ! Je suppute que ton mariage est en passe d’être une affaire réglée.

VERONIQUE

      Suppute, en passe, affaire réglée ? On change de milieu… Tu me traites comme une affaire, moi, ta fille… On dirait que tu viens de placer une génisse sur le trottoir.

JULIETTE

      Allons, Véron ! Tu exagères… Julien ne peut être qu’un mari sérieux et sûrement fidèle.

TRISTAN

      C'est point c'qu'on dit ! s'y’vient du père le gars.

ROMEO

(Vers Juliette)

      C'est vrai ça ! Si c'était un putain de coureur comme son putain de père… C'est vrai, ça, c'est bien vrai !

VERONIQUE

      Et oui, c'est vrai ça ! Si c'était un coureur comme son pu... comme son père.

JULIETTE

      C'est pas vrai ça ! Jamais entendu parler d'une chose pareille.

TRISTAN

      ‘Changement de pacage réjouit les veaux’.

JULIETTE

      Oh, qu’il sent mauvais… Pue et tais-toi ! Tais-toi ou je te fais bouffer ton balai… Ma petite Véronique, ton cher papa veut dire qu'il est important que cette soirée se soit bien déroulée et que les parents de Julien soient contents.

ROMEO

  (Sentencieux)

      II est important que les familles s'entendent, pour que les enfants soient heureux !

JULIETTE

      Oui ! Bien des amours ont été assassinés par la haine des familles… et quand ils ont su résister, que sont-ils devenus ? Où sont-ils allés se noyer ?

ROMEO

      Juju, s'il te plaît, non !

VERONIQUE

      Pourquoi ne pas vous entendre avec les parents de Tristan ?

TRISTAN

      C'est ben sûr ça ! Pourquoi c'est-y que vous pouviez point ?

JULIETTE

      Avec ce vieil ivrogne de Mazuel ?

TRISTAN

      Quoi ?

ROMEO

      Mais de quoi te mêles-tu toi à la fin ?

VERONIQUE

(Pour calmer Tristan)

      Pourquoi un vieil ivrogne ?

ROMEO

      Ça t’regarde pas, toi… On n'a rien à faire avec cette engeance, c'est tout ! ivrogne ou seulement alcoolique mondain, c’est poivrot pareil ! Et maintenant ça suffit, ce mariage se fera, un point c’est tout… j'ai dit ! (Tristan casse quelque chose) Oh, et toi aussi, ça suffit ! Fous-moi ton camp, et vite fait !

TRISTAN

      Bé, j'ai point fait exprès, v’savez !… mon bon maître.

ROMEO

(Qui va le frapper)

      Fous le camp, j’te dis, ou c'est moi qui vais te casser quelque chose.

VERONIQUE

      Papa, calme-toi ! Il n'a rien fait de grave.

JULIETTE

      Il fait qu'il nous casse tout, des pieds à la vaisselle.

VERONIQUE

      Pourquoi passes-tu ta colère sur lui, papa ? C'est moi qui ne veux pas épouser Julien. Lui, il n'y peut rien tu sais. S'il avait son mot à dire, ça…

ROMEO

      II n'a rien à dire, et ça n'a rien à voir.

VERONIQUE

      Lapiquette a déjà payé pour te servir de bouc émissaire.

JULIETTE

      C'était déjà un bouc puant.

VERONIQUE

      Peut-être… mais pas responsable de vos rancoeurs. Il vous aimait, lui aussi.

ROMEO

      Et pourquoi lui aussi ?

VERONIQUE

      Parce que je vous aime ! Et vous allez me faire malheureuse pour des raisons que je ne sais pas.

TRISTAN

      Té, moi non plus !

VERONIQUE

      Pourquoi, la noblesse, traîne-t-elle derrière elle, dans votre esprit, ce cortège de maléfices ? Pourquoi doit-on faire passer le coeur par un corps qui n'a pas d'origine reconnu ?

ROMEO

      Tu ne sais pas de quoi tu causes.

VERONIQUE

      Tu connais des nobles, toi papa ?

ROMEO

      Oui… Non… de toute façon, je connais la vie.

VERONIQUE

      Mais si tu ne les connais pas, tu inventes tes haines.

JULIETTE

      Ne parle pas ainsi à ton père.

VERONIQUE

      Je ne lui parle pas mal, maman, je me défends ! Je nous défends.

JULIETTE

      Qu'as-tu donc à défendre ? Qui est ce ‘nous’ ?

VERONIQUE

      Mon amour maman, Tristan et moi.

TRISTAN

      Ben alors ça, c'est causé, hé !

JULIETTE

      Non, mais il est pas vrai ! II est plus pire que Lapiquette ce garçon ! Roro, fous-le-moi dehors, peux plus le supporter.

ROMEO

      Ça va maintenant, vas-t-en petit ! Reviens demain voir s'il y a du travail ; allez, sors. (Pour satisfaire Juliette) Sors ou je me fâche !

VERONIQUE

      Allez, va, on se verra demain.

JULIETTE

      Comment ?

VERONIQUE

      Je dis qu'il pourra revenir travailler demain.

ROMEO

      Allez ! Toi Véron, va te coucher, il est bien tard pour une jeune fille, bien tard…

JULIETTE

(Qui embrasse sa fille)

      Bonne nuit ma chérie.

VERONIQUE

      Maman, tu sais, je ne serai pas heureuse avec Julien… non pas heureuse.

* Véronique embrasse ses parents. Elle et Tristan sortent chacun de leur côté sans se quitter des yeux, sous le regard étonné de Roméo et Juliette.

ROMEO

      Tu vas pas l'embrasser lui aussi, non ?

VERONIQUE

      Bien sûr que non ! Je ne vais pas l'embrasser… oh, non alors ! Ce n'est pas possible de l'embrasser, il sent trop mauvais !

* Véronique sort, ainsi que Tristan qui se cogne à la porte. Roméo et Juliette se retrouvent seuls et se regardent. Roméo prend un pichet derrière le comptoir, deux gobelets et s'installe à une table. Juliette le regarde faire, puis le rejoint.

      Il lui verse du vin. Tous les deux, vont échanger un long regard triste, comme s'ils se regardaient au loin dans leur passé. On dirait deux vieux ivrognes.

      Ils continueront à boire tout au long de la scène.

ROMEO

     Dis, tu t’souviens… nous aussi nous étions beaux, et tellement amoureux.

JULIETTE

      Tais-toi !

ROMEO

      Tout le monde nous admirait, nous enviait…

JULIETTE

      Mais tais-toi !

ROMEO

      Et  maintenant, regarde, regarde nous…

JULIETTE

      Tais-toi, Roro !

ROMEO

      Un vieux couple, vieilli par la haine.

JULIETTE

      Tais-toi mon Roro !

ROMEO

      Vieux de la grossièreté de notre vie. La pauvreté, complice du temps, en a exagéré l'usure.

JULIETTE

      Tais-toi donc, mon pauvre Roro…

ROMEO

      Seize ans que nous sommes ensevelis dans cette auberge. Un soleil noir s'est éteint sur notre existence.

JULIETTE

      Tais-toi, mon cher Roro.

ROMEO

      Loin de tout, loin de nous, loin de chez nous… Seize années bafouées par cette sale vie, là…

JULIETTE

      Tais-toi mon amour !

ROMEO

      Souviens-toi, mon âme, souviens-toi…

JULIETTE

      Tais-toi, mon très cher amour. Souviens-toi surtout qu’on ne devait plus jamais en parler.

ROMEO

      Tu pleures ? Mais, c'est merveilleux… Tu sais encore pleurer pour autre chose, que parce que tu as faim ?

JULIETTE

      Roro…

ROMEO

      Ça alors, tu pleures pour de vrai… c'est peut-être un courant d'air, une poussière… oui, c’est ça ! Une poussière soulevée par une légère bise d'amour, pour arroser et faire refleurir d'une larme un bonheur desséché. C'est ça ? Dis-moi que c'est bien ça, s'il te plaît, dis ?

JULIETTE

      Tais-toi, mais tais-toi donc !… Pourquoi en sommes-nous là, pourquoi ?… Cette larme qui coule le long de ta joue, la même poussière ? En lavant ta joue, fera-t-elle réapparaître mon beau cavalier ?

ROMEO

      Tais-toi !

JULIETTE

      Mais moi, je peux le revoir mon beau cavalier, comme avant. Je ferme les yeux, et je retrouve sa couleur, son parfum, l'éclat de tes yeux lorsqu'ils se posaient sur moi.

ROMEO

      Tais-toi donc !

JULIETTE

       Souvent le soir, lorsque tout est endormi, je fais le voyage, là-bas, au pays de notre jeunesse ; elle est figée, elle m'attend. Le présent s'évapore, je suis heureuse ‘j'arrive mon beau cavalier. Tu vas pouvoir revivre, revivre dans ta splendeur’.

ROMEO

      Oui, c'est ça ! Revivre dans ton cœur…

JULIETTE

      Et toi ?

ROMEO

      Moi ?

JULIETTE

      Oui, toi ! Viens-tu me chercher parfois aussi dans ta mémoire ? Est-ce que, j'y suis encore belle ? Peut-être n'as-tu même pas conservé mon image. Avec le temps, est-elle devenue floue ?

ROMEO

      Floue… Oh non ! Elle est si précise, que parfois j'ai l'impression que tu es là, à seize ans. Je te prends la main pendant ton sommeil pour donner corps ma vision.

JULIETTE

      Comment j'étais, quand j'étais belle ? Raconte-moi, avant. Dans mon rêve, je n'ose me mettre à côté de toi. C'est comme un miroir où je suis laide. Je le brise et tu restes seul, seul, pour parler à mon coeur… Raconte-moi quand j'étais belle.

ROMEO

      Oui, oh oui tu étais belle ! Dans la rue, lorsque tu te promenais, le monde retenait son souffle. Tout s'immobilisait, n'osant brouiller l'air qui venait de te caresser ; surtout ne pas le profaner, prolonger l'instant. Les hommes te vénéraient et les femmes t'admiraient jalousement. Chaque lieu en ta présence ? un instant de paradis. Ton apparition ? Une vision, la certitude que Dieu existe. Un jour, tu t'es tournée vers moi, tu m'as regardé… alors, j'ai reçu toutes les forces de l'univers, j'avais l'impression de briller, j'existais au centuple. Et puis... t'en souviens-tu amour des jours d'amour ?

JULIETTE

      Nous le voulions si pur… et il nous a empoisonnés.

ROMEO

      Accepter la déchéance, nous a rendu la vie supportable. C'était la seule solution, la seule possibilité pour pouvoir continuer à vivre dans cet endroit.

JULIETTE

      Au début, on a joué à… puis rapidement, le jeu est devenu réalité… et nous sommes devenus les personnages qui masquaient notre détresse.

ROMEO

      En jouant notre fierté, nous avons perdu notre identité.

JULIETTE

      L'orgueil que nous avions l'un de l'autre.

ROMEO

      On s'est laissé glisser…

JULIETTE

      Je me suis laissée aller, quand dans tes yeux, je n'ai plus vu d'admiration.

ROMEO

      Je ne pouvais te maintenir dans ta beauté… avec le temps, tu te serais détachée de moi.

JULIETTE

      Le piège se refermait ; la laideur avait gagné.

ROMEO

      William avait raison. Il aurait mieux valu que nous mourions.

JULIETTE

      Et oui ! En mourant, nous évitions la misère… en mourant notre amour continuait à vivre pour l’éternité.

ROMEO

      C'était plus facile. Plus de lutte, pour ne continuer à être que ce que nous sommes.

JULIETTE

      Oui, mais au moins, tu es là !

ROMEO

      C'est vrai, nous sommes ensembles… encore !… Il y avait longtemps, tu sais, que nous n'avions eu rendez-vous tous les deux… bien longtemps.

JULIETTE

      Mais demain, l’amour ? Il n'existe peut-être déjà plus ? Hier, oui ! C’était son printemps et j'y étais.

ROMEO

      Demain existe, et je t'y donne rendez-vous, au bout de mon chemin c'est toi que je retrouverai… toujours toi.

* Roméo et Juliette ont bu abondamment. Roméo va éclater, complètement ivre.

ROMEO

      Nom de Dieu !

JULIETTE

      Qu'est-ce qu'il y a ? Le pichet est vide ?

ROMEO

      On s'est trompé, voilà ce qu'il y a !

JULIETTE

      Trompé ?

ROMEO

      Je m'en vais t'expliquer. L'amour, tu vois, c'est pas ça !

JULIETTE

      Tu crois ?

ROMEO

      Oui, je crois !

JULIETTE

      Alors, on se serait trompé ?

ROMEO

      Oui !

JULIETTE

      Bon !

ROMEO

      Oui.

JULIETTE

      Dis Roro ?

ROMEO

      Oui ?

JULIETTE

      Je me pose alors une question.

ROMEO

      Oui ?

JULIETTE

      Bon, l'amour, c'est pas ça … D'accord ?

ROMEO

      Oui !

JULIETTE

      Bon, alors c'est quoi ?

ROMEO

      Voilà ! L'amour, c’est quoi ?

JULIETTE

      Tu vois, il fallait que je te le demande.

ROMEO

      Tu as bien fait. Maintenant tu comprends qu'on s'est trompé !

JULIETTE

      Oui… On aurait pas dû… heu...

ROMEO

      Non, on n'aurait pas dû. L'amour c'est pas triste, empesé, contraignant

JULIETTE

      fait de belles phrases

ROMEO

      de regards terribles et passionnés.

JULIETTE

      Non ?

ROMEO

      Non ! L'amour, tu vois, c'est gai, tu entends ? joyeux… ce doit être la fête dans sa tête et dans son coeur.

JULIETTE

      Et dans son corps ?

ROMEO

      Oui… Un bonheur immédiat qui se prolonge. Une nostalgie joyeuse dans l'attente de nouveaux plaisirs. Un duo solitaire dans la ferveur. On s'est laissé piéger, parce que, on a rien compris, vivant à reculons, les yeux rivés sur notre passé, terrorisés par les problèmes du présent.

JULIETTE

       On aurait du rire à chaque problème… peut-être.

ROMEO

      Oui, oui c'est ça !… rire de tout.

JULIETTE

      Tu sais, on aurait pas cessé de rire depuis seize ans.

ROMEO

      Ah,  oui ! Ça, on se serait bien amusé.

JULIETTE

      Tu te rappelles, au tout début, quand nous sommes arrivés ? Quand Mazuel voulait coucher avec moi, en échange on pouvait s'installer ici, sur ses terres… acheter cette sale auberge… on aurait dû en rire ?

ROMEO

      Non !… Mais la première fois que nous avons fait le service, et qu'un client t'a claqué les fesses comme à la dernière fille de salle... on aurait du rire

JULIETTE

      et on a pleuré…

ROMEO

      Oui, on a tenu. On s'est habitué, il fallait vivre. On espérait, et depuis… on espère toujours.

JULIETTE

      D'autant plus que j'attendais Véronique.

ROMEO

On ne pouvait plus prendre le risque de se battre, de repartir, de courir les routes.

JULIETTE

      C'était le dernier trésor que nous offrait le ciel.

ROMEO

      Pour nous enliser définitivement.

JULIETTE

      Mais enfin, elle n'y est pour rien… Mon Roro, tu en es là... aigri… laid aussi à l'intérieur ?

ROMEO

      C'est pas ce que je voulais dire, je, je... Est-ce que je dois rire aussi, quand le boulanger te fait des avances, parce que, il t'en fait des avances !

JULIETTE

      C'est vrai ! Mais ça me flatte, c'est tout !

ROMEO

      C'est tout ! C'est peut-être tout, mais ça n'a pas l'air de te déplaire.

JULIETTE

      Le boulanger ?… Mais je ne l'aime pas, le boulanger. Ce n'est même pas du désir, tu sais… j'ai seulement besoin de savoir si je peux encore plaire, une dernière fois plaire, plaire même un tout petit peu, même à un vilain comme lui. Cela donne un peu d'espoir… on existe encore un instant, pour de vrai dans le regard de quelqu'un.

ROMEO

      Et mon regard à moi ?

JULIETTE

     Je sais que j'y suis. Mais le vérifier, c'est aussi risquer de ne plus y voir l'étincelle.

ROMEO

      On la rallumera cette étincelle, tu verras !

JULIETTE

     Oui, on pourrait réagir ! Redevenir, au moins en apparence, ce que nous étions, retrouver notre fierté.

ROMEO

      Et les épaves qui viennent  picoler ici, on les servirait en pourpoint et l'épée au côté !

JULIETTE

     Ce serait enfin une bonne raison pour rire.

ROMEO

     Et on ajouterait le ridicule à l'abjection.

JULIETTE

      Alors c'est  fini ? Notre vie s'est définitivement arrêtée là, dans ce cul de basse-fosse ?

ROMEO

      On peut toujours rêver, mais au réveil, c'est difficile d'y croire.

JULIETTE

     Doit-on y retenir Véron ?

ROMEO

      Les boulangers ne vivent pas si mal. Ils mangent presque tous les jours à leur faim.

JULIETTE

       Bien sûr ! Mais si elle avait une chance, une seule de s'en sortir ? Doit-on lui imposer la médiocrité ? Si son amour était réel, réciproque… Le nôtre l'était bien !

  ROMEO

      Non ! Pour Véron, ce n'est pas la même chose. Nous, c'était sérieux. Nous étions du même milieu. Elle, elle est seulement fascinée par ce monde qu'elle ne connaît pas. C'est pas de l'amour, c'est de l'envie. Ce qu'elle aime chez Tristan, c'est de pouvoir oublier sa jeunesse de misère.

JULIETTE

      En es-tu si sûr ? Et si quand même ils s'aimaient ?

ROMEO

      Je te dis qu'elle ne l'aime pas. Tu penses bien, que si cela était, je m'en serais rendu compte. Je suis son père, non… Non ?

JULIETTE

      Et si, il ne s'appelait pas Mazuel ?

ROMEO

      La question ne se pose pas, je sais qu'il est un Mazuel, c'est tout.

JULIETTE

      Mon père devait penser à peu près la même chose de toi à l'époque. Il ne te voyait qu'à travers la querelle qui l'opposait à ton père.

ROMEO

      Nos parents se sont trompés !

JULIETTE

      Oui, eux se sont trompés, et cette vieille querelle condamne notre Véronique au fils du boulanger.

ROMEO

      Condamne ?

JULIETTE

      Elle est coupable de nos fautes.

ROMEO

      Allez, viens te coucher, refaire le passé ne change pas le présent.

JULIETTE

      Dommage.

ROMEO

      Tu  frissonnes ? Encore nos souvenirs ?

JULIETTE

      Non, cette fois j'ai un peu froid.

ROMEO

      Froid ?

JULIETTE

      C'est ton obstination qui me donne froid dans le dos. C'est elle qui réécrit l'histoire. Je frissonne à l'idée que, pour Véronique et Tristan ce soit vraiment de l'amour… ce serait si beau !

ROMEO

      Beau, l'amour ? Oui, peut-être. C'est beau quand le temps s'arrête sur le bonheur... Allez viens ! J'ai rendez-vous avec toi, ce soir, dans mon rêve.

JULIETTE

J'arrive, mon beau cavalier, j'arrive

 **************************************************************************

                                          ACTE 4

 

* C'est la fin de la journée, on va se mettre à table. Il y a Roméo et Juliette, Véronique et Tristan toujours travesti. Celui-ci, mangera à la même table que la famille, mais se lèvera sans arrêt pour faire le service, s'occuper de la salle, dissimulant son   incompétence à  servir en exagérant les maladresses de son personnage.

      Au cours de l'acte, on fera connaissance avec les seigneurs de Mazuel, lui, truculent et autoritaire, très  méridional, elle, jalouse, sourde et complètement myope, un cas !

      Il y aura aussi un ecclésiastique qui viendra s'asseoir discrètement pour dîner. C'est le Père Laurent.

JULIETTE

      Ne prépare pas d'autre table que la nôtre… pas l'impression qu'il y aura beaucoup de monde ce soir.

ROMEO

      Ça nous permettra de souffler un peu.

VERONIQUE

      Souffler sur quoi ? Il n'y a plus jamais personne le soir. Avant, au moins, il y avait monsieur Lapiquette.

ROMEO

      C'est vrai, il manque un peu.

JULIETTE

      Lapiquette ? Lapiquette ! Lapiqu'assiette, oui. C'est pas une perte…

ROMEO

      Oui... c'est quand qui sont plus là, qu'on se rend compte qui sont partis… les gens… qu’on les voit mieux que quand y étaient là, quoi !… Lapiquette, Dieu m'est témoin que je ne l'aimais pas, hein Juju ? Et pourtant, j'ai l'impression d'avoir perdu un vieil ami.

JULIETTE

      Où a-t-y bien pu passer ?

TRISTAN

      Clic-clac… Au cachot l’pochard… à ce qu'on dit, hé !

ROMEO

      Quoi, qu'est-ce qu'on dit ? Lapiquette en prison, au château ? Mais qu'est-ce que tu racontes, malheureux ! Alors, il l'aurait arrêté… et pourquoi ?

TRISTAN

      Ah ça,  que j'en sais rien, tiens !

ROMEO

      Tu dois me dire tout ce que tu sais. Je suis le maître ici !

TRISTAN

      Ouaih ! ça j’sais… A ce qu'on dit, l'aurait un peu piqué dans des choses... Maître !

JULIETTE

      Voler, Lapiquette, voler ? Non ! Lapiquette, c't’un voyou, un bandit, un moins que rien de rien, pas une once de moralité, capable de tuer père et mère pour un peu de vinasse, ça c'est vrai… Mais sur sa tête, c'était pas un voleur ! (Aparté) Faudra quand même que j'm fasse l'inventaire, moi…

ROMEO

      Dis-voir toi, t'as l'air bien au courant ?

TRISTAN

      Oh, pas plus que ça... Maître !

ROMEO

      Si si ! T'es peut-être, je dis bien peut-être, hein ! plus malin que t’en laisse voir.

TRISTAN

      Alors ça, mon bon Maître, c'est  gentil… mais c'est pas du vrai, à ce qu'on dit, mais c’est ben gentil.

ROMEO

      Tant pis ! Alors, fais un effort… C'est au château qu'il aurait volé ?

TRISTAN

      A ce qu'on dit !

JULIETTE

      Si Lapiquette a piqué, ce ne peut être que de la piquette.

TRISTAN

      A ce qu'on dit !

ROMEO

      Attend un peu… il y a quelque temps de ça, toute une bande de crève-la-soif, avait été retrouvée dans les caves du château. Ils voulaient piller les réserves, mais pour le vin, ils n'ont pas pu attendre, et, ivres morts, ils n'ont jamais pu ressortir.

TRISTAN

      A ce qu'on dit !

JULIETTE

      Mais oui, je m’en souviens.

VERONIQUE

      Mais pas monsieur Lapiquette. Il ne pouvait pas en être, puisqu'il n'a pas été arrêté.

JULIETTE

(A Tristan)

      Va chercher la gamelle.

TRISTAN

      A ce qu'on dit !

JULIETTE

      Quoi ?

TRISTAN

      Euh, rien… j'y vais... Maîtresse.

ROMEO

      Attend un peu que je réfléchisse…

JULIETTE

      Ne va pas te faire de mal ! (A Tristan) Hé, qu'est-ce que tu fous, planté là comme un chêne à faire des glands ?

TRISTAN

      Le Maître a dit attend… j'attends !

JULIETTE

      Voilà où ça mène de trop réfléchir ! Laisse-moi l’autre penser, et apporte le manger, et chaud si possible !

TRISTAN

      Oui, oui, Maîtresse… ne me bas pas !

JULIETTE

      Mais je n'allais pas le battre !

ROMEO

      Tous ces traîne-savates, n'étaient pas du pays !

JULIETTE

      Ah oui, je vois ! Lapiquette lui, connaissait bien le château, puisqu'il y travaillait à l'occasion.

ROMEO

      C'est ça... C'est lui qu’avait dû les mener.

JULIETTE

      Et c'est pour ça, que pendant quelque temps, il avait moins soif, tiens ! Il avait fait des réserves.

ROMEO

      Plus malin que les autres, il était ressorti planquer son butin ; mais ses complices, une fois dégrisés, obligé de survivre à l’eau, Lapiquette refusant de trinquer avec eux, ils ont fini par parler.

TRISTAN

      Voilà c’qu'on dit !

ROMEO

(Au moment où Tristan s'assoit)

      Va chercher le vin.

VERONIQUE

      Je vais lui montrer où est la réserve du Patron. (Aparté avec Tristan) C'est pour te prévenir qu'il s'est fait prendre ?

TRISTAN

(Aparté)

      Oui… Je lui avais pourtant fait dire de ne plus remettre les pieds au château.

VERONIQUE

(Aparté)

      II ne m'en a rien dit. Sinon, je n'aurais pas insisté comme je l'ai fait… Tout ça est de ma faute.

TRISTAN

(Aparté)

      Allons, tu ne pouvais le savoir, puisqu'il ne t'a rien dit.

JULIETTE

      Véron, qu'est-ce que tu racontes ?

VERONIQUE

      Rien maman, je lui explique le…

ROMEO

      Grouille, il fait très soif ! Cette histoire à propos de Lapiquette m'a desséché.

TRISTAN

      A ce qu'on dit, Maître !

ROMEO

      Quoi ?

TRISTAN

      Le vin, Maître, il arrive à ce qu'on dit !

ROMEO

      Je me demande si ce garçon se payerait pas ma... (Il se sert un gobelet) Allez ! Au souvenir de Lapiquette ! En espérant qu'il ne lui est rien arrivé de grave, le pauvre.

TRISTAN

      Bé, non ! A ce qu'on dit...

ROMEO

      A ce qu'on dit, à ce qu'on dit ! Qu'est-ce qu'on dit nom de Dieu ?

* Un religieux entre dans l'auberge, un capuchon sur les yeux, au moment où Tristan va s'asseoir.

TRISTAN

      Bé, c'est à di... C'est c’qu'on dit, mais moi, j'ai point bien entendu pour sûr.

JULIETTE

      Va donc voir ce qui veut ce curé. (Montrant le curé) Et toi Roro, fais attention à ce que tu dis, bon Dieu !

ROMEO

      T’as entendu ou quoi… Tu parles, oui !

TRISTAN

      Des cris surtout ! (Vers Père Laurent) Qu'est-ce qu'y veut-il mon Père ?

PERE LAURENT

(Terrible accent italien)

      Un  po’ di  pane e vino, figlio mio.

TRISTAN

(II rassure Véronique d'un clin d'oeil, tout en servant Père Laurent)

      Eh oui, que des cris... mais terribles !

ROMEO

      Ils lui ont fait du mal ?

TRISTAN

      A ce qu'on dit !… Les geôliers ont voulu le laver.

JULIETTE

      Lui ?

VERONIQUE

      Et le mettre au pain sec et à l'eau ?

TRISTAN

      A ce qu'on dit ! (A Père Laurent) Et voilà, té vé, le panini et le vinono.

ROMEO

      Ah bon, du vin !

TRISTAN

      Eh non, le vin, c'est pour l'église.

ROMEO

Ils l'ont torturé ! Ah les salauds, les ordures ! Nous vivons une époque terrible… A la merci de salopards… Si je le tenais ce Mazuel, je…

TRISTAN

(Il s'assoit)

      Quoi ?

ROMEO

      Seigneur d'opérette… Tyraneau de quartier !

TRISTAN

(Il se lève)

      Quoi ?… Aïe ! (Véronique vient de lui donner un coup de pied sous la table)

ROMEO

      Il doit se repaître de la souffrance de notre pauvre Lapiquette, à peine coupable d'avoir piper une minuscule goutte de vin, et maintenant, humilié, torturé de la plus ignoble manière, privé de sa chère liberté.

JULIETTE

      Roro, calme-toi ; tu vas te faire du mal !

ROMEO

      Ma calmer ? Tu oses me demander de me calmer ?

* Le Seigneur de Mazuel vient d'apparaître à la porte, massif, imperturbable, il écoute Roméo ; seule Juliette peut l'apercevoir.

ROMEO

      Me calmer alors que Lapiquette agonise à sec dans les geôles immondes de cet infâme Mazuel… me calmer ! Tiens, si je le tenais ce Mazuel, là, ce tyran minable, ce fou sanguinaire, ce lâche bien à l'abri de ses grosses murailles, je...

JULIETTE

      Heu, Roro !

ROMEO

      Si je le tenais, je l'écraserai, je le broierai de mes propres mains, tu entends, de mes propres mains.

JULIETTE

      Calme-toi, ou tu vas vraiment avoir du mal.

ROMEO

      Mais c'est tout ce que tu sais dire ?

JULIETTE

      Tu n'as pas le droit de parler ainsi de ce bon Seigneur.

ROMEO

      Hein! Un bon Seigneur… le Mazuel ? Et pourquoi pas un saint que diable ! Tu oses le défendre alors qu'il est en train de briser mon meilleur ami, mon frère ? Dieu m'est témoin (Vers Père Laurent) un homme que j'ai recueilli, choyé, aimé plus que tout autre, qui ne nous a jamais quitté, car il ne nous a jamais quitté… enlevé et séquestré par un fou !

JULIETTE

      Roroooo !

ROMEO

      Dire que nous n'étions que tristes de sa volonté de partir… maintenant, je suis effondré. Bon sang, si je te me le tenais ce Mazuel ! (Vers Père Laurent) Mon dieu, donnez-le-moi, un instant seulement ce Figuerolle de mes… Figuerolle, mon Père, c'est pas un nom de chrétien ça, hein!… Figuerolle, dites ?

M. de MAZUEL

      Alors Roro,  ce diable de Figuerolle ?

ROMEO

      Je le casse en deux, aussi vrai que je m'appelle Roro… Parole de...

M. de MAZUEL

      Parole ?

ROMEO

(Apercevant M. de Mazuel)

      Parole… Parole et parole ! On cause, on cause et on s’emporte forcément.

M. de MAZUEL

      Forcément !

JULIETTE

      Mon héros se réveille…. Ne prend pas tant de risque, tu vas te blesser.

* Tristan voyant son père, exagère son air de bossu, pour mieux cacher son visage. Dans le mouvement, il fait tomber quelque chose.

ROMEO

(Heureux du prétexte)

      Mais il est totalement idiot ce garçon !

JULIETTE

      Et un peu plus bossu chaque jour.

ROMEO

      Vous avez compris, c'était pour lui faire peur que je... Hein ! (Vers Tristan) T’as compris maintenant, va-nu-pieds ? Je vous prends à témoin mon bon Seigneur.

M. de MAZUEL

      Ah oui, à témoin ! Ça tombe bien, j'étais là.

ROMEO

      A témoin mon Prince ! Cet enfant de garce, ce moins que rien, cette sciure de cabaret, vient de me faire croire… Tiens, j'ose à peine le répéter.

M. de MAZUEL

      Faut oser, mon bon Roro.

ROMEO

      Oui, bon… Il voulait me faire croire, que vous, Seigneur estimé de ces terres et de ces gens, avez fait vivement torturer ce pauvre Lapiquette… voilà.

M. de MAZUEL

      Ah, oui ! Il a dit ça… Viens ici petit.

TRISTAN

      Oh oh oh…

VERONIQUE

(Comme si elle n'avait pas entendu)

      Alors, tu vas te décider à le nettoyer ce comptoir, ça fait une heure qu'il devrait être propre.

TRISTAN

      Oh voui, té, le comptoir !… Fait’excuse m’selle Véron.

ROMEO

      Bien sûr, je n'ai pas cru le premier mot de tout ça, mais… pour lui prouver que vous ne pouviez avoir commis pareil crime...

M. de MAZUEL

      Ta confiance en moi me bouleverse.

ROMEO

      Mais oui ! Je lui disais que, si l'on pouvait imaginer cela, j'aurai alors été capable de cogner ce salopard de... Enfin je lui ai montré ce que je suis capable de faire quand on me... Dans l'hypothèse, invraisemblable où, vous, personnellement, vous auriez pu être capable, ce qui bien sûr n'est pas envisageable, sauf dans le lamentable cerveau de quelques débiles dont il fait plus que parti, de commettre la moindre mauvaise action, et encore moins, je le jure, de supplicier même gentiment un pauvre malheureux comme Lapiquette, qui, malgré tout, mérite cent fois son sort.

M. de MAZUEL

      Lapiquette est un voyou, un ivrogne qui a pillé les caves sacrées de mon beau château.

ROMEO

      Je le savais ! Il est coupable. La preuve ? C'est vous qui le dites. D'ailleurs, Dieu m'est témoin, que je n'ai jamais pu faire confiance à ce poivrot. Ces gens-là ne sont pas des gens comme vous et moi. Je veux dire surtout moi, vous… C'est vrai à la fin, c'est tout voleur et compagnie, de vrais gitans ces vagabonds. On le dira jamais assez, des gibiers de potence. Si c'est pas malheureux, s'en être pris à vos vins ? Vous êtes trop bon… tiens, qu'il soit encore vivant en est la preuve.

M. de MAZUEL

      Ben voyons !

ROMEO

      Bravo ! Nous sommes avec vous contre la racaille !

JULIETTE

      Roro, ça suffit ! Viens ici un instant, j'ai un mot à te dire.

ROMEO

      Oui ?

JULIETTE

(Aparté)

      Espèce de lâche ! Mais t’oublies qui t’es ?

ROMEO

(Aparté)

      Qui je suis ! Un aubergiste, madame et rien de plus.

JULIETTE

      Tu sais ce que je veux dire. Arrête de t'humilier… Tu nous fais honte.

ROMEO

      Qui ça, ‘Nous’ ?

JULIETTE

      Moi, Véron, et à toi aussi.

M. de MAZUEL

      Je ne dérange pas, j'espère ?

JULIETTE

      Un instant, vous ! (Aparté avec Roméo) Ce que tu dis à propos de Lapiquette est honteux ! Tu transpires, tu pues, tu as peur.

ROMEO

      Oui, j'ai peur… heu... pour vous deux.

JULIETTE

      Ne dis pas n'importe quoi !

ROMEO

      T’as raison !… Euh,  Monsieur Figuerolle de Mazuel, je...

M. de MAZUEL

      Ah, tout de même !

ROMEO

      Oui, le jeu est terminé.

M. de MAZUEL

      Absolument ! D'autant plus, que ce n'est pas pour parler de Lapiquette que je suis venu te voir.

ROMEO

      Je dois pourtant dire, que si Lapiquette a commis une faute, encore faut-il le prouver, ce n'est pas une raison pour le...

M. de MAZUEL

      Je me fous du sort de ton Lapiquette ! Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il a cru bon de me raconter, pour me divertir de ma juste colère. Une bien étrange histoire.

ROMEO

      Pas une histoire, c'est un homme de qualité, et s'il l'a commis, il doit y avoir une bonne explication à son larcin, car Dieu m'est témoin, il n'est pas homme à aimer à ce point le vin.

M. de MAZUEL

      Nom de Dieu ! Vas-tu me laisser parler… Il s'agit bien de vin.

JULIETTE

      Tu vois Roro, il s'agit bien de vin.

M. de MAZUEL

      Mais non, pas de vin !

ROMEO

      Il ne s'agit pas de vin… On vous a pris autre chose ?

M. de MAZUEL

      Silence ! Ou je fais désinfecter l'auberge… Il s'agit de mon fils.

JULIETTE

      Lapiquette vous a pris votre fils… je ne savais pas qu’ils étaient…

TRISTAN

(S'étouffe)

      Blouc…

M. de MAZUEL

      Un peu de respect quand je parle ! Même de mon fils, car, ventre saint-gris, si cette histoire est vraie, je veux l'assommer moi-même, vous entendez ? L’étriper de mes propres mains, ce fils dégénéré, ce fils de... Ah, si jamais... Ou alors, il n'est pas de moi. Un fils pareil, parole… sa mère a dû me tromper, cette sainte femme, ce n'est pas possible autrement, ou alors, elle s'est trompée, la pauvre, elle est si distraite ! (A Père Laurent) Encore que, moi, je l'ai tellement trompée, que son fils n'est peut-être pas d'elle… C'est possible ça ?

TRISTAN

(Il a encore exagéré son attitude de bossu sous le regard étonné de tous, inquiet de Véronique)

      Quoi vous dites Seigneur ?

ROMEO

      Ça alors, c'est un mal à évolution rapide.

JULIETTE

      Si ça s'aggrave, il n'aura besoin de rien pour laver par terre.

VERONIQUE

(Aparté)

      Tu vas finir par tomber

TRISTAN

(Aparté)

      de haut… Fais-moi vite sortir avant qu'il ne me tue.

ROMEO

      Que nous vaut le plaisir de cette belle colère ? Votre respecté fils vous aurait-il manqué de...

M. de MAZUEL

      La ferme !… Bon, maintenant parle.

ROMEO

      Comment ?

M. de MAZUEL

      Alors, j'attends.

ROMEO

      Oui, bien sûr ! Ça serait à quel propos ? Que dois-je vous dire pour me taire ?

M. de MAZUEL

      Attention ! S'il faut te mettre les points sur les yeux pour que tu parles... Tu n'as pas compris peut-être ? Tu essaies de corrompre mon bon fiston, et tu ne sais pas de quoi je te parle ?

JULIETTE

      Encore un mauvais coup de ce sale Lapiquette.

ROMEO

      Dieu m'est témoin que si je le tenais celui-là !

M. de MAZUEL

      II est surtout témoin que tu cherches à coller ta garce de fillasse dans les bras de mon héritier, et tu as le culot de venir ici, me demander ce qui fait que tu t'expliques, sale italien, rital de merde, hypocrite comme tous ceux de ta race, vermine d'immigré tout juste bon à travailler, et encore pas toujours bien… et en plus, ça se croit autorisé à vivre.

PERE LAURENT

(Il essaie de se glisser dans la conversation)

      Scusi, scusi, per favore!

ROMEO

      Mangiare la miseria ! J’permets pas ! Vous savez pas à qui vous causez mal !

M. de MAZUEL

      Tu n'as rien à me permettre. Je suis chez moi, ici, sur mes terres. Jamais je ne donnerai mon idiot de fils bien aimé, à une pauvre fille d'auberge, une gourgandine conçue par deux pourceaux sur la table grasse d'une arrière-cuisine puante de déjection.

ROMEO

      Quoi ?!?

JULIETTE

      Pas bien entendu !

TRISTAN

      Aïe aïe  aïe !

VERONIQUE

      C'est ignoble !

ROMEO

      Monsieur, dans mon pays mon nom est connu et respecté.

M. de MAZUEL

(Persiflant)

      Et peut-on savoir ce nom célèbre ?

ROMEO

 Mon… (Juliette  lui prend le bras, il la regarde) Non, non j’peux pas.

* C'est à partir de cette scène que Père Laurent va vraiment s'intéresser à ce qui se dit dans l'auberge.

M. de MAZUEL

      Ça ne marche pas le coup du passé mystérieux. Tu es ce que tu es, et ce n'est pas si beau à voir. Je conçois ta honte, mais ce n'est pas en inventant une histoire, que tu me...

ROMEO

      ce ne sont pas des histoires, je...

M. de MAZUEL

      ne te fatigues pas, je te connais, et je te connais tellement, que si jamais cette petite coureuse revoit mon fils, même du bout des doigts, même de loin, même en pensée, je te promets que...

ROMEO

      J'espère bien que ma fille le revoie pas jamais. Jamais, je ne m'abaisserai à cette mésalliance.

JULIETTE

      Roro, je t'en prie !

ROMEO

      Madré de mio ! Jamais la progéniture minable de cette basse noblesse viendra souiller une illustre famille italienne.

JULIETTE

      Roro…

VERONIQUE

      Papa !

TRISTAN

      Heu, Maître !

PERE LAURENT

      Figlio mio, per favore, mi sa dire, di chi… euh, dé qué individuo eux…. parlare ?

ROMEO

    (Qui se raidit)

      Silence dans les rangs ! C’est votre Seigneur bien aimé qui parle ! Vous lui devez le silence le plus respectueusement attentif.

M . de MAZUEL

(Vers Juliette, inquiet)

      Ça lui prend souvent, il est en crise ? Tombé sur la tête ?

JULIETTE

      C'est ça, heu… un accident quand il était petit.

M. de MAZUEL

      En Italie ?

JULIETTE

(Aparté avec Mazuel)

     Oui, heu… en trayant une vache.

ROMEO

      Ah mais, ça se croit tout permis ! Et ça veut faire la loi ! Petit nobliau besogneux.

M. de MAZUEL

(A Juliette)

      A la traite… Un coup de sabot, peut-être ?

ROMEO

(A Père Laurent)

      Mais retenez-moi, au nom de Dieu, au lieu de...

PERE LAURENT

      Ma, tou tombé molto bene, figlio mio. (Il l'attrape) Quanto tempo… combien dé temps qué...

M. de MAZUEL

(A Juliette)

      Alors cet accident ?

JULIETTE

(A  Mazuel)

      Hein ? Ah oui… Non, c'est pas le... heu… Ah, il a eu soif, alors, il est passé sous la bête pour téter, celle-ci a ripé sur une bouse, et flac ! la tête dans le seau sous la vache.

M. de MAZUEL

      Et depuis… (Il  se  tape le  front avec le  doigt)

JULIETTE

      Vouiii…

M. de MAZUEL

(A Roméo)

      Bon, bon, calme-toi ! Je plaisantais, on sait tout, voilà.

ROMEO

      Si vous saviez, vous auriez eu des rapports différents avec nous… un peu de respect, de compassion.

JULIETTE

(A Mazuel)

      Ne pas le contrarier.

M. de MAZUEL

      Ne pas le contrarier… j'ai compris !

ROMEO

      Car j'ai été baptisé, moi monsieur, entouré de tous les membres d'une prestigieuse famille.

M. de MAZUEL

      Ah, la vache !

ROMEO

      Oui, hein ! Ça vous en bouche un coin ! J'ai vécu, nous avons vécu dans l'abondance et les honneurs.

M. de MAZUEL

      Vous buviez du petit lait.

ROMEO

      Nos parents étaient très en vue.

M. de MAZUEL

      La crème !

ROMEO

      Grosse fortune…

M. de MAZUEL

      Un véritable fromage.

ROMEO

      C'est nous... heu... avec Juju, qui avons quitté tout ça... volontairement.

M. de MAZUEL

      Vous avez pris la clé des champs !

ROMEO

      Pour découvrir, ici, ce qu'était la vraie misère.

M. de MAZUEL

      Ça allait de mal en pis ! (Il ne peut plus contenir son rire) De mal en pis... de vache. Roro, le beau Roro, sous la vache, la tête dans le... Roro, roi de l'étable... Prince du sang... de bœuf ! Ah, ah, ah…Trop drôle, c'est vachement drôle !

ROMEO

      Mais qu'est-ce qu'il a avec ses bovins ? (A Juliette) C'est quoi cette histoire de vache ? (A Mazuel) Monsieur, vous m'insultez ! Expliquez-vous ?

M. de MAZUEL

      Ça va ! On sait tout je te dis… l'accident, la vache instable. Calme-toi, Juju m'a tout raconté. Mon pauvre Roro, terrassé par une laitière, à la mamelle… La gloire ! Sacré Chevalier du coup de corne... dans le cul, ah ah ah !

ROMEO

      Quoi, qu'est-ce c'est-y que cette histoire ? Juju, explique-toi, explique-moi vite ! (Il la poursuit) Qu'as-tu raconté ?

JULIETTE

      Non, non Roro, laisse-moi !

M. de MAZUEL

      Roro, je t'interdis de

ROMEO

      foutez-moi la paix ! Je suis chez moi… c’est ma femme !

JULIETTE

(Elle se précipite dans les bras de Mazuel, qui surpris, ne sait pas qu'en faire)

      Seigneur, calmez-le !

ROMEO

      Lâchez ma femme… lâche !

M. de MAZUEL

      Lâche ? Il doit me tutoyer.

ROMEO

      Véron, mon épée ! Va chercher mon épée dans le grenier... Tu vas lâcher ma femme, oui ou non ? (Il essaie d'attraper Juliette en tournant autour de Mazuel, qui, au passage, reçoit quelques coups).

JULIETTE

      Mon Dieu, protégez-moi !

M. de MAZUEL

      Pas de ça entre nous, mon petit ; Mon Seigneur suffira. (Il en profite pour la serrer davantage contre lui, la caresser, ce qui décuple la colère de Roméo).

PERE LAURENT

(A Mazuel)

      Figlio mio, basta con fusto, scherzare, va bene! Heu… plaisanterie eretico, totalamenté érético !… J’ai molto molto de la indignationne qué j’ai reçou dans la … figura

M. de MAZUEL

      L'abbé, assis, et regarde le ciel. (Il montre le ciel) Dieu, c'est par là !

ROMEO

      Véronique ! Cette épée, ça vient, oui ?

VERONIQUE

(Hors scène)

      …. la trouve pas !

TRISTAN

(Aparté avec Véronique, hésitant entre la rattraper et surveiller son père)

      Non, Véron, pas d'arme, ou ça va mal tourner.

VERONIQUE

(Hors scène)

      Ton père a insulté toute ma famille… et m'a humilié aussi

TRISTAN

(Même jeu)

      Le tien aussi a insulté le mien !

ROMEO

(Arrivé à côté de Tristan)

      Quoi tu dis toi ?

TRISTAN

(Qui reprend son personnage)

      ‘Le chat peut-il insulter le chien ?’

ROMEO

      II est fou et bossu… Eh, vous ! Mais lâchez ma femme, oui !

* Madame de Mazuel entre dans l'auberge comme une tornade.

Mme de MAZUEL

      Qu'est-ce qui se passe ici ?

ROMEO

(Il se précipite vers elle pour la prendre à témoin)

      C'est votre mari, là ! Il a capturé ma femme… là, dans ses bras.

Mme de MAZUEL

      Comment ?

ROMEO

(Brutalement, il lui hurle dans l'oreille)

      Votre mari et ma femme qui...

Mme de MAZUEL

      J'en étais sûre ! Où sont-ils ?

ROMEO

      Droit devant.

Mme de MAZUEL

      Je vois… (Myope, elle fonce vers la forme qu'elle devine devant elle, composée par le couple enlacé) Fernand ! (Mazuel esquive, et dans sa lancée, elle arrive au bord de la scène, un pied dans le vide).

M. de MAZUEL

      Eponine !

Mme de MAZUEL

(Elle fait un demi-tour sur un pied, le corps passant au-dessus du vide, et repique vers son mari)

      Où es-tu, mon salaud ! J’avais deviné que tu te tapais cette bonne femme. On me l'a dit.

ROMEO

      Quoi, lui aussi ! Véron, mon épée que je tue ta mère.

VERONIQUE

(Hors scène)

      Heu, je ne la trouve pas !

ROMEO

      … vais me la retrouver, moi ! (II sort)

JULIETTE

      Mon Roro… c'est pas vrai… Attend ! (Elle sort derrière lui).

M. de MAZUEL

      Eponine chérie ! Ce n'est pas vrai… elle n’a jamais voulu. (Il hurle) Je te dis que ce n'est pas vrai, je n'ai jamais voulu, jamais de la vie.

Mme de MAZUEL

      T'en as envie ! Tu avoues, lâche… cette femme, tu m’entends ? Lâche-la… Juju, viens ici tout de suite.

M. de MAZUEL

      Elle est sortie !

Mme de MAZUEL

      Je sais qu'elle est jolie, je ne suis pas aveugle tout de même. (Elle fonce à nouveau, bute contre Père Laurent assis à une table, s'assoit sur ses genoux et tâte sa robe) Ah, madame Juju, tu étais là. Il vous a lâché ce grand saligaud !

PERE LAURENT

      Scusi, ma… non sono… moi, non signora Juju

Mme de MAZUEL

(Elle  lui caresse la tête)

      Il t'a forcée, ce grand dégueulasse ?

PERE LAURENT

      Yé assouré… Ma… ma non sono Juju…jé… ripeto ! yé sou pas qué vous pensarez qué yé suis.

Mme de MAZUEL

      Ne craint plus rien, mon petit… (Elle hurle) Qu'est-ce que tu dis ?

PERE LAURENT

(Qui hurle à son tour)

      Porca signora, io non Juju’ !

Mme de MAZUEL

      Ah, oui ! II n'y a pas de quoi le chanter sur les toits.

M. de MAZUEL

      Eponine chérie ! Tu t'es assise sur un curé. (Il  lui  attrape  le  bras)

Mme de MAZUEL

(Toute‘douce)

      C'est toi mon Fernand ?

M. de MAZUEL

(Il crie)

      Oui ma chérie, c'est moi !

Mme de MAZUEL

      Alors lâche-moi, et laisse-moi causer à la Juju. Tu ne la feras pas taire. Elle m'explique tout ce que tu as exigé d'elle, et ce n'est pas beau, tu sais, (Elle caresse à nouveau le front de Père Laurent) Continue mon petit, n'aie pas peur, je suis là.

M. de MAZUEL

      Tu es toujours assise sur un curé !

Mme de MAZUEL

      C'est ça, va te confesser, tu en as bien besoin.

PERE LAURENT

(Dans l'oreille de Mme de Mazuel)

      Io préte ! Merda ! me, padre, tou mé comprendra, si ? no ? io curé, bordel di merda !

Mme de MAZUEL

      Vous aussi, vous voulez un curé ?  C'est un nouveau jeu, Cache-Curé !

PERE LAURENT

      Jé souis l'église, mia sorella… heu… ma sœur, non !

Mme de MAZUEL

      Vous êtes de l'église ma soeur ? (Elle tâte à nouveau la robe) J'y suis ! Une bonne sœur du curé.

PERE LAURENT

      Ora basta ! Deboutez-vous… lever toi, non ! (D'un  accord tacite, M. de Mazuel et Père Laurent se saisissent de Mme de Mazuel, et la posent sur une chaise à côté).

Mme de MAZUEL

(Qui reste où on la pose)

     Je vous prends à témoin ma mère. Mon mari me trompe avec cette femme. Je l'ai vu comme je vous vois ma sœur… C'était horrible ! D'ailleurs, je suis sûre qu'il m'a toujours trompée. Ceci dit, belle abbesse, je dois tout vous raconter. Vous allez me comprendre. Entre nous pas de problème. Pour être religieuse vous n'en êtes pas moins femme, et la femme a l'instinct de l'homme, même vierge. Approchez-vous, que ce traître n'entende pas ce que je vais vous... (Elle commence à parler à l'oreille de Père Laurent. M. de Mazuel lui fait signe qu'il peut le rejoindre, elle ne s'en rendra pas compte. Elle a l'habitude de parler seule, croyant être écoutée).

PERE LAURENT

      Pouffff ! Mi dica, é toujours…heu… cosi ?

M. de MAZUEL

      Non, là ça va, mais quelques fois…

PERE LAURENT

      E si, e si….con le corne ! Vous cocoufier, non ?

M. de MAZUEL

      Pas obligatoirement. Elle est sourde et myope, elle a toujours le sentiment qu'on lui cache quelque chose, alors…

PERE LAURENT

      Disgratiata ! Ma, ca être terriblé !

M. de MAZUEL

      Terriblé ! Cà, c'est le mot. Je n'ai jamais pu parler avec elle. Et puis, peut-on dire je t'aime en hurlant ? C'est un mot que l'on murmure. Quand je m'aventure encore à lui faire une déclaration, elle me regarde fixement, et me passe le sel. J'ai vécu tout seul, avec une présence vide, opaque… Je ne peux rien partager, même les bonheurs les plus simples, vous comprenez ?

PERE LAURENT

      Ma, qué vous… tu la aimes un peco, un pétit pou, non ?

M. de MAZUEL

      Un pou, ah tiens… Mais à quoi ça sert d'être amoureux, si dans l'intimité, il n'y a personne pour rire avec vous ? Personne à qui se raconter, auprès de qui se vanter.

PERE LAURENT

      Incredibile ! Solo problemio… seignor mio… ça être un molto difficulté ché yé vois, non !.

M. de MAZUEL

      Parfois catastrophique ! Ça m'a fait du bien de vous parler.

PERE LAURENT

      Si, normale ! Prego, prego, continuo !

M. de MAZUEL

      Si !… Tiens, l'autre jour, je...

PERE LAURENT

      Si ?

* Madame de Mazuel s'est arrêtée de parler et cherche visiblement son interlocutri­ce, en bougeant la main devant elle.

M. de MAZUEL

      Allez lui crier quelque chose dans l'oreille qu'on soit tranquille, allez !

PERE LAURENT

      E che cosa … Qué diré ?

M. de MAZUEL

      N’importe… j'ai l'habitude, vous verrez… allez !

PERE LAURENT

      Euh… Ohihahouh, non ! (Il pousse un cri quelconque dans l'oreille de Mme de Mazuel qui reprend aussitôt ses confidences) Aloré... Di che cosa si... vous disé qué l'autré journée…

M. de MAZUEL

      J'ai peur de vous ennuyer.

PERE LAURENT

      Ma non, yé vous écoutassionne

M. de MAZUEL

      Vous êtes sûr, mon Père ?

PERE LAURENT

      Raconta, non ! ou la confessa !

M. de MAZUEL

      Bon, voilà ! L'autre jour, alors que je rentrais de la chasse, elle se précipite pour m'accueillir...

PERE LAURENT

      Molto bene, no !…  ploutot gentillé…

M. de MAZUEL

      Ploutot… plutôt, oui ! Mais avec elle, le drame n'est jamais loin. Elle se dirige vers moi, à l'estime. J'étais à côté de mon cheval. Elle arrive, fonçant dans le noir, comme d'habitude. Elle se présente un peu trop à droite, prend l'animal par la croupe, l'embrasse sur ses deux énormes fesses, le regarde droit dans l'oeil, et lui dit en le pinçant tendrement ‘vous devriez vous raser mon ami, de plus vous prenez du poids et vous sentez horriblement fort’.

PERE LAURENT

      Bé, il cavallo c’i la fa ! pas lé cavale qué s'en offusqué, no ! pas l'habitoude dé l’écoutation per là, si ?.

M. de MAZUEL

      On se demande… En tout cas, il lui répondit droit dans le nez d’un pet sonore, et lui couvre les pieds avec de quoi alimenter toutes les champignonnières de Paris.

PERE LAURENT

      Aïe, Madona !

M. de MAZUEL

      Comme vous dites ! Vexée, elle lui gifle le cul, lui réplique par un coup de sabot. Le lendemain, avec sa dame de compagnie, cette punaise qui a dû l'amener ici, elles se rendent à l'évêché pour demander la séparation, sous prétexte que je la battais à coups de pieds... Voilà ma vie mon Père.

PERE LAURENT

      Ma ché storia ! Qui si merita la grazia… ma vous n'êtes pas una sainto, poutant di portace croce… tou transportacé ton croix, non !

M. de MAZUEL

      Vous comprenez, mon Père, Dieu n'est pas raisonnable. Je vous dis ça à vous qui le connaissez bien. Qu'elle soit sourde et myope, bon s’il le faut, mais alors, qu'elle soit aussi muette. Comme ça, on la pose dans un coin, elle ronronne tranquillement, sans se réveiller brusquement et se mettre à hurler pendant des heures à propos de je ne sais quelle réflexion que je lui aurais faite.

PERE LAURENT

      Per absolutationner vos péchés... Jé aller fare lé negoziatore chez l'évêque, non ?

M. de MAZUEL

      Vous feriez ça mon Père ?

PERE LAURENT

      Yé dite qué ça… euh… oun possibilità…

M. de MAZUEL

      Vous ne le ferez pas ?

PERE LAURENT

      Si… Ma, raccontare molto bene la storia !

M. de MAZUEL

      Bien raconter ?… d’accord, mais quelle histoire ?

PERE LAURENT

      Roro e Juju.

M. de MAZUEL

      Roro et Juju ? Mais y’a rien à en dire.

PERE LAURENT

      Pas la… la storia dé maintenant cé jour de hui… Ma avant cé maintenant, non !

M. de MAZUEL

      Avant maintenant ?

PERE LAURENT

      Si ! ma come arrivés, d'où venaient, comé vécu, non ! cé qu’ils narationnaient quando ils installerent ici là ; vous savez savoir tutto, non ! sur vos territorio…

M. de MAZUEL

      En quoi la vie de ces deux pourceaux peut-elle avoir le moindre intérêt ?

PERE LAURENT

      Storia per mio, e vescovo… évêque, por tu… ma si vous no voulu narrazioné,  figlio mio, pas d’évêque ; tu capire ?

M. de MAZUEL

      C'est chrétien ça, le chantage ?

PERE LAURENT

      Hé ! l’absolutionne,  pas pour les canni, non ! tre ‘Pater’ e due ‘Avé’… Tutto per bene et avanti, hein !

M. de MAZUEL

      Ouaih !… Bon ! Il ne doit y avoir pas plus de quinze ou seize ans qu'ils se sont installés sur mes terres ; pratiquement l'âge de la petite. Mais pour dire vrai, je ne sais pas grand chose d'eux. Roro avait quoi ? dix-huit ans tout au plus. Il me semble me souvenir qu'ils avaient dû quitter l'Italie précipitamment… à la suite de…. Mais c'était difficile à savoir, car à l’époque, ils ne parlaient pratiquement pas le français.

PERE LAURENT

      Ancora ?

M. de MAZUEL

      Mais rien de plus ! La pratique de la langue, pour certaine qu'elle soit, ne les a pas poussés aux confidences, bien au contraire.

PERE LAURENT

      Contrairo, si ?

M. de MAZUEL

      Oui, c'est ça, au contraire.

PERE LAURENT

      Comé si le segretto, lé silenzio… proteggere loro vita, leur vie de antériore… avant, non ?

M. de MAZUEL

      Maintenant que vous le dites… oui, un secret ? peut-être… Et ces surnoms ? On s'est habitué, mais je suis incapable de vous dire comment ils s'appellent.

PERE LAURENT

      Ma vous, accordare per vivere ici là, non ? Per ché ?

M. de MAZUEL

      Oui… et même protégé au début.

PERE LAURENT

      Perché… c’era pericoloso ? Vita dé eux, minaccia…Euh, dé menacés, si ?

M. de MAZUEL

      Non, je ne crois pas. Mais vous savez, les étrangers ici, on n'a rien contre, bien sûr, mais ceux-là venaient de loin, et on ne les comprenait pas.

PERE LAURENT

      Perché protegguli, allora ? heu… Non capisco !…pour qué les protectionner ?

M. de MAZUEL

      Difficile à dire… comme tout ce que l'on fait sans très bien savoir pourquoi. Je pense que cela tient à beaucoup de choses.

PERE LAURENT

      Ancora ?

M. de MAZUEL

      Je ne sais pas moi ! La beauté de la Juju par exemple… à l’époque. Ils faisaient un couple superbe, tellement beau qu'ils auraient mérité d'être de Provence. Dieu qu'elle était belle, elle a changé depuis, mais quand j'y pense encore… j'en ai des frémissements dans le

PERE LAURENT

      Niente blasfemo !

M. de MAZUEL

      Ah oui !… Mais quoi, la chair est drôlement faible, mon vieux padré. Remarquez, la chair allait patienter, car Juju attendait un enfant ; le péché était remis à plus tard. Déjà cette punaise de Véronique en travers de mon plaisir.

PERE LAURENT

      Véronique… Véron ?

M. de MAZUEL

      Oui ?

PERE LAURENT

      Aventi, aventi figlio mio

M. de MAZUEL

      Que vous dire de plus ? Ils sont arrivés ici, Roro était blessé, Juju enceinte… deux enfants perdus ! Un voyage de deux ans, terrible à ce que j'ai compris, combattant des bandits, escroqués par des aigrefins profitant de leur méconnaissance de la langue. Ils étaient une proie facile… Ah, ah ! Faut voir à quel prix je leur ai vendu l'auberge.

PERE LAURENT

      Ma ché cosa ?

M. de MAZUEL

      Je veux dire qu’ils leur restaient juste de quoi acheter cette vieille auberge, quoi !… Juju m'a supplié de les protéger, et... patin couffin, et tout le toutim, quoi !

PERE LAURENT

      Touta compassione !

M. de MAZUEL

      Exactement ! Voilà, j'ai eu pitié. Pris par l’amour du prochain et de la cuisine italienne.

PERE LAURENT

      Mé manque aussi, non !

M. de MAZUEL

      Alors là, pas de chance. Pour ce qui est de la cuisine, ou du métier en général, je me suis fait avoir. Avec le temps, ils se sont adaptés, mais leur cuisine n'a pas d'origine connue.

* Juliette arrive sur scène en courant, poursuivie par Roméo qui essaie de tirer son épée rouillée du fourreau. Véronique, accrochée à lui, essaie de le calmer. Ils se mettent à tourner autour de M. de Mazuel. Juliette en profite pour se protéger derrière lui.

M. de MAZUEL

      Et revoilà la famille Mouche-à-bœuf !

ROMEO

(Réalise la présence de Mazuel)

      Ah, te voilà-toi ! Où te cachais-tu ?… En garde ! (II n'arrive toujours pas à tirer son épée rouillée).

M. de MAZUEL

      Et voilà le Cavalière Roro de l'étable ! Alors, on veut se battre, pique-bœuf ?

* Père Laurent bousculé en voulant les séparer, se fait à nouveau agripper par Madame de Mazuel qui continuait ses confidences dans le vide. Monsieur de Mazuel empêtré de Juliette, tire son épée pour se protéger des coups que lui assène Roméo qui, finalement, se sert de son épée comme d'une matraque.

M. de MAZUEL

      Mais lâchez-moi ! Tu veux me faire tuer ?

ROMEO

      T'as peur de la mort ?

JULIETTE

(Elle attrape Père Laurent)

      Mon Dieu, protégez-moi !

PERE LAURENT

      ‘Dio mio !’ So uné manie non ?

* Véronique et Tristan retiennent Roméo par le bras.

VERONIQUE

      Papa, je t'en prie, calme-toi !

TRISTAN

      Maître, tuez pas papa !

ROMEO

      Hein ?

TRISTAN

      Ne tue pas... pas... pas... Pas tuer !

* Monsieur de Mazuel arrive à faire tomber l'épée de Roméo. Aussitôt, elle est ramassée par le Père Laurent qui l'examine, refusant de la lui rendre. La mêlée continue de plus belle, tandis que Père Laurent libéré de Madame de Mazuel, attrape Véronique et l'entraîne à part.

PERE LAURENT

      Miglia mia, di chi e questa spada ?… A qui l’épé ?

VERONIQUE

      Mais à mon père, mon Père !

PERE LAURENT

      Parlo piano, per favorre

VERONIQUE

      C'est l'épée de papa, mon Père.

PERE LAURENT

      Ne sei sicura ?… té sûré dé toi ?

VERONIQUE

      Pour sûr ! II me l'avait montrée, un jour, en me disant que c'était tout ce qui lui restait de sa jeunesse.

PERE LAURENT

      Per Italia ?

VERONIQUE

      Oui… Enfin, je crois, mon Père.

PERE LAURENT

      Ché dire della loro vita di prima ? Qué tou savé dé leur passé d’avant ?

VERONIQUE

      Rien ! Ils n'ont jamais voulu me raconter. Toujours les grands secrets, les grands mystères... Mais vous, mon Père, pourquoi cet intérêt soudain ?

* La bagarre s'amplifie encore. C'est la plus grande confusion.

PERE LAURENT

      Ma, qué y’ai pas capire… perché la dispoute ?

VERONIQUE

      Tout ça parce que j'aime le fils de monsieur et madame de Mazuel, que celui-ci m'aime aussi, et que nos familles ne veulent pas de ce mariage.

PERE LAURENT

      Non é possible ! que diré ! (Vers le ciel)  Perché a me, madre mia ? tu persecuzionne moi, non ! (A Véronique) Raconte la vérita….ma qué misére… et storia répétita per ma pomma !

* Les cris de la bagarre, les insultes fusent et couvrent la conversation entre Véronique et le Père Laurent. Elle désigne les protagonistes les uns après les autres en insistant sur le bossu. Brusquement Roméo et Monsieur de Mazuel empoignent Véronique.

M. de MAZUEL

      Jamais tu n'épouseras mon fils !

ROMEO

      Jamais tu n'épouseras son fils !

VERONIQUE

      Mais pourquoi, Monsieur, s'il m'aime… Papa, si je l'aime ?

M. de MAZUEL et ROMEO

      Pas question !

M. de MAZUEL

      Tristan est promis à Iseult, c'est écrit… historique !

ROMEO

      Tu auras le fils du boulanger, c'est tout dit… Tout commerce !

VERONIQUE

      Il n’y a rien d’écrit, rien de dit !

M. de MAZUEL

      L'histoire a du génie !

ROMEO

      Le commerce des ressources !

VERONIQUE

      L'amour aussi a du génie. Il rendrait même le commerce poétique quand on aime le commerçant. Mais moi, c'est Tristan que je veux.

M. de MAZUEL

      Tu ne l'auras pas, inutile d'insister.

ROMEO

     Bon ! Tu n'aimes pas Julien, d'accord, d'accord tu ne l'épouseras pas.

VERONIQUE

      Papa !

ROMEO

      Mais tu épouseras n'importe qui plutôt que ce fils de potentat.

VERONIQUE

      Papa !

M. de MAZUEL

     Assez ! Insiste encore, et sur ma foi de seigneur de ces lieux, je te donne... tiens, je te donne au bossu… et je serai témoin des noces.

ROMEO

      Un bossu… ça te portera chance !

JULIETTE

      Roro ! Ça va pas, non !

VERONIQUE

      J'insiste, j'insiste Seigneur : je veux Tristan.

ROMEO

      Elle est folle !

M. de MAZUEL

      Au bossu ! C’est dit, au bossu !

JULIETTE

      Mais arrête Véronique, tu le fais exprès, ma parole ! (A Mazuel) Pitié, mon bon seigneur, ma fille est folle, prenez-moi plutôt !

ROMEO

      Ah non !

JULIETTE

      Pour sauver ta fille ?

ROMEO

      La sauver de quoi ? Il est pas mal ce bossu, une fois lavé et repassé…

VERONIQUE

      Peut-être ne veut-il pas de moi ?

M. de MAZUEL

      II n'a pas la parole… et puis quoi encore, un bossu…

TRISTAN

      Hé  bé !... Dans ces conditions, je dis point non, hé ! Mais faudrait voir à compter la dote.

ROMEO

      Fou et rapace ! Ce garçon a la bosse du commerce.

Mme de MAZUEL

(Elle a terminé ses confidences et se sent seule)

      Fernand, où  es-tu ? On a enlevé la bonne sœur !

M. de MAZUEL

(Il hurle)

      Il n’y a jamais eu de bonne soeur !

Mme de MAZUEL

C'est pas une bonne… ? Alors elle aussi tu l'as…

PERE LAURENT

      Scusi, signora, si perma

Mme de MAZUEL

(Elle tâte à nouveau la robe de Père Laurent)

      Jésus, Jésus, la pécheresse !

M. de MAZUEL

      Eponine, ça suffit ! On est ici pour célébrer un mariage.

Mme de MAZUEL

      C'est tout ce que tu as trouvé ?

PERE LAURENT

      Dio beneditto, Signora ! Si, si, nous… mettere in fuzionne un coppia, un couple…per celebrare un matrimonio !… On t’a trompatationné, si ! fabriqué des mensonges.

Mme de MAZUEL

      Je sais ma soeur, c'est mon lot quotidien.

PERE LAURENT

      Un matrimonio, si ! Sul sério !  commé diré… uné vrai épousaillementé, si !

Mme de MAZUEL

      Mais je vous crois, ma  Mère, puisque c'est vous qui le dites. Bon, alors qui se marie ?

PERE LAURENT

      La figlia di Roro e Juju

Mme de MAZUEL

      La petite Véronique, cette pimbêche, et le mari ?

PERE LAURENT

      Un gobbo ! Heu… uné bossu

Mme de MAZUEL

      Et le visage aussi ?

M. de MAZUEL

      Qu'a-t-elle compris ?

Mme de MAZUEL

      Mais alors, il nous faut un curé ! Ma Mère, vous devez avoir ça chez vous ?

M. de MAZUEL

      Eponine, ça suffit ! Quant à vous, mon Père, au boulot qu'on en termine.

JULIETTE

      Roro, on  ne peut  pas laisser faire. (A Véronique) Ma petite fille, tu ne peux pas !

ROMEO

      Ecoute, tu épouseras qui tu veux mais pas… ça !

VERONIQUE

      Je veux le bossu ! Je lui ai parlé hier. Son écorce est tordue, mais son âme est droite. (Vers Père Laurent) Mon Père, je vous en prie, aidez-nous.

ROMEO

      Elle veut nous punir.

JULIETTE

      Nous humilier !

PERE LAURENT

      Basta ! Ci sarà il matrimonio. Ve lo dico io ! Yé mariagerai, capisce !

M. de MAZUEL

      Ah, vous voyez, moi je n'y suis pour rien, hein !

PERE LAURENT

      Silenzio ! Les enfants, si… a conffessari… Roro e Juju vanno a vestisi per bene, vêtir élégamatament, non !… Signor, tou ramasse la Signori Luogo Figuerolle  sous lé bras de toi et tou lui narrationne touto le storia, si ? Et Nienté rumoré dé toute matrimonio.. Attenti ! Dio riguarda ! Dieu te dévisagé tous… capitché-vous ! Aventi !

M. de MAZUEL

      De toute façon, on  partait !

PERE LAURENT

      Nienté affatto, lei para il testimonio… témoins vous… restare per la pénitencia !

M. de MAZUEL

      Mon  Père !

PERE LAURENT

      E di prié é statua la nostra promessa….. Tou es mensonger ? Tou a juraté sur ta foi, non !

M. de MAZUEL

      Pour un bossu ? C'était parole en l'air, sur ma foi mon Père.

PERE LAURENT

      E per il rescono, che daro gare ?… Les pétits e aspettate. Qué yé vous connasse plous… qué yé connasse touti vos sécrétés (Il regarde tout le monde) en confession… (Il crie) Private !

* Tous sortent.

TRISTAN

      Ils sont tous sortis ?

VERONIQUE

      Oui.

TRISTAN

(Il se redresse difficilement, comme ankylosé)

      Ça fait du bien.

PERE LAURENT

      Veni plou près de mio ! Siete félicia ? Heu…heureux ?

TRISTAN et VERONIQUE

      Oui mon Père !

PERE LAURENT

      Allora, niente projetés di mourire, non ?

VERONIQUE

        Mais, on a pas envie de mourir !

TRISTAN

      Pour quoi faire ?

PERE LAURENT

      Perché ?… Ma perché on m’a déjà exécouté cé coup là et qué cé jour dé hui, io choisissera dé touté counnaître per savoir !… Che peccato ! La merda, quoi ! Un vita… demoniaco, si !

*******************************************************************

                                                   ACTE 5

 

* Tout le monde est présent sur scène. Le mariage va avoir lieu. Roméo et Juliette sont à peine plus propres qu'à l'acte précédent.

Mme de MAZUEL

     Au bossu, la pimbêche, au bossu !

M. de MAZUEL

      Chutt, voyons ! (Il hurle) Silence !

Mme de MAZUEL

      Jaloux ?

PERE LAURENT

      Basta ! Signora tou respectationne il sento matrimonio, qué il est sacré per nostré Signoré Jésus-Christ et…. toutti quanti !

Mme de MAZUEL

      Qui ?

M. de MAZUEL

      Jésus-Christ !

Mme de MAZUEL

      Ah, oui ! Et qu'est-ce qu'il dit ?

PERE LAURENT

      Amici mio ! Nous avons réuni per celebrare il matrimonio de nostré tutto bella Véronique et... et de… ça ! un specie de… comé dire, de fiancé, face à tutto la famillia et austre individuo presente.

      Figlio mio accepte per épousé Véronique ici là, davanti Diou et tout le mondo là, lui… fare l’amore longtano si possiblé, la proteggerta la faire mangearé alla fine doppo la morté vous retrouvera après jusqu’au ciel ?

TRISTAN

      Hé voui ! Té, je veux bien moi, si elle veut pardi !

PERE LAURENT

      Véronique mio, veux-tu toi… l’attraper pour époux, faire l’amour à loui pendant la joie e aussi la penna, lé malheur qué surgira surémenté, lui fabriquer des beaux bambini dans l'amour dé Diou, ma non troppo ! et lé rédressé lui en hommé droité et fiero ?

JULIETTE

      C’est non ! dis lui ‘No !’ au curé, non de no !

VERONIQUE

      Je le veux tout de suite mon Père.

PERE LAURENT

      Momento… patience ! dire si o no ?

ROMEO

      Allora,  no !

VERONIQUE

      Si !

PERE LAURENT

      Yé vous dénoncé completamente unis del santo matrimonio. Famiglia e testimoni approche dé moi per inscrito sur il foglio consacrato... lé sacro registro, quoi !

* La signature sera difficile, car Père Laurent, bien sûr, masque les noms qu'il a inscrits Véronique Montaigu et Tristan Figuerolle. Tout le monde, sauf les jeunes mariés, signent de mauvaise grâce.

M. de MAZUEL

      Au fait, elle s’appellera comment Madame le bossu ?

PERE LAURENT

      Silenzio ! Garder la promessé ou neni évêque… Assistationne toi ta signora per sa paraphe… scusi, sulla foglio, sur lé papieré, per favor ! (Il range le papier dans sa soutane) Cé qué Diou a bénito, niente personaggio n'a l’autorisationnementé de violare l’accordo… même un poco. Capitchez vous, totti ?

M. de MAZUEL

      Oui… Pourquoi cette question ?

PERE LAURENT

      Io veux entendre vous lé diré.

M. de MAZUEL

      Et bien, c'est clair.

PERE LAURENT

      E tuti Roro ?

ROMEO

      C'est pas clair cette histoire…

PERE LAURENT

      Tou a bien capito qué niente persona qué capable dé démolire la fusione, d’accordo ?

ROMEO

      Mouaihhhhh….

PERE LAURENT

      Bene !… Conservare la place momento per favore. Un gentilezza per mio, avant qué vous partez à la strada. Jé volonté dé racontari ma migrationne de Padré rital, qué yé parcours tutto le strade europee.

M. de MAZUEL

      C'est sans aucun doute passionnant mon Père, mais moi, il faut que je range ma femme et que je retrouve mon coquin de fils, j’en ai une bien bonne à lui raconter.

PERE LAURENT

      Scuzi, ma il raconto mon preoccupazione… ti concernere, tu stesso.

M. de MAZUEL

      Bon, mais faites vite l'Abbé.

PERE LAURENT

      Io vous présento une récitatione qui raconto una tomba tutto vidé, abbandonare.

Mme de MAZUEL

      Hein ?

M. de MAZUEL

      C'est l'âge, le soleil ! N'aie pas peur, je te protège.

PERE LAURENT

      Quasi environ dix e huit anno, à Vérona. Due amanti é cosi belli comme l’éclairamenté dou soleil ; ma dolore, ma tristezza ! Cette puttana de allodola, l’alouette non ! trasfigurare in porcheria de gazza ladre. Ma des famiglia stupidé é crétino, che, a causa de mentalità tutto, come dire, meschino, refussionnent le matrimonio et tout sûr précipitare les bambini in fondo dé la tomba. Qué la séparationne impossibile, sé jurent l’amour dans l'au-delà dé ici ; amore e morté ! Pour se arrestare le cœur : le poison ! Ma tristezza a été grandiose si qué après les famiglia, j'ai intentionné de les revisiter, ultima baiser, bellassime, attachés per toute l'éternité, immortalità simbolo de l’amore.

ROMEO et JULIETTE

      Frère Laurent ?

PERE LAURENT

      Scusa ! No frate, ma padre ; Padré, Padré Laurent, si ! le tempo passe cosi su il curato, eh ! Io tété promotianoré padré... Nettoyée la tomba, tutto vidée. Come dire ça à les famiglia qui sopportare la dolore tutti… ensemble, no !  promettant menssongémente qué restaré  toujours d’accordo pour ce matrimonio, qué le bambini plein dé l’impazienza n'avaient pas…. Capire, heu, compris, e m'obligarent à uno messa mortuario davanti des cercueils tutto libéro, vides d’eux ; ma qué miséria !!! m’obligare de taire le drammatico vérità. Da allora, vostro tomba ce fleurie per tutti, le mondo dappertutto.

      Un autore connuto nostra storia et l’ha scritta per la théâtre ; ma un inglese, che peccato ! Probablemente ci cantare un opera, perché no ? Ma alora, un gentile francese, per favore !

      Dix e huit anno qué jé investigatore, interrogare molta molta gente… Allora, per qué pas appello ? La posta c’est pas per  le cane, les chiens, non ! Peso rigarda de morto calvacatare exterieurementé de la tomba sans déposer un indicazione per le contactionner ? c’est imbécilé e io vous recupere en mauvaise condizione, madre de mio ! un ostello de merda, miserabile, ma dans quel état, non ?

M. de MAZUEL

      Mais dans le mien d’état !

PERE LAURENT

      Si vile e si fetido, si deteriorare, que sans ce matrimonio et l'entetumente de vostro figlia, io vous aurai même pas deviné.

ROMEO

      On a vraiment voulu mourir… Mais j'ai été volé… déjà (Coup d'oeil vers Mazuel). Le poison était un somnifère, efficace, mais un somnifère. Et j’étais encore vivant ! Je me précipite, Juliette respirait encore… son coeur avait refusé le poignard… merci mon Dieu !

VERONIQUE

      Merci mon Dieu !

LES AUTRES

      - Merci mon Dieu !

      - Grazie a Diou !

ROMEO

      La mort n'avait pas voulu de nous. A la faveur de la nuit, j'ai volé deux chevaux et nous nous sommes enfuis. Un couvent nous a recueillis, soignés, guéris et mariés. Puis ce fut la longue fuite à travers l'Italie puis la France, et pour finir, ici, dans la honte et la saleté, oubliés de nous-même.

PERE LAURENT

      Vostro leggenda cosi ; molto molto, euh… circulazioné aussi, non!

JULIETTE

      Si ! Un ambulanté… pardon, un colporteur nous l'a racontée, à nous !.

PERE LAURENT

      Alora, perché no… rimpatriaré voi ? Arrivederci Mazouel e buongiorno Vérona e vivere !!!  Vostro famiglia… dans la speranza ; riconciliare, la main dans la mano de la mia sorella… suo titres, vostro rangée dans la società… Vostro  immenso fortuna !

ROMEO

      Ah, oui !... regardez-nous mon bon Padré…. Mais regarde-nous, merde ! On pouvait reviendre cosi cosi, e diré ‘Ciao ! C'est Roro et Juju qu'on retourne !’ Où qu’elle est la salle de bains et le vestiaire ?

Mme de MAZUEL

      On peut toujours pas s'asseoir ? … Qu'est-ce qui se passe ?

M. de MAZUEL

      On a retrouvé Roméo et Juliette. (Il  hurle) Roméo et Juliette !

Mme de MAZUEL

      Oui ?

M. de MAZUEL

      Capulet et Montaigu !

Mme de MAZUEL

Oui, oui, oui ! Je connais l'histoire, on me l'a raconté : deux bandits qui ont mis à sac le coeur d'une ville italienne et se sont enfuis en emportant les trésors de deux grandes familles ennemies qui étaient en train, grâce à ces voyous, de se faire un mauvais coup... Grace à Dieu, c'est pas à nous que ça risque d'arriver.

M. de MAZUEL

      Mais ils sont morts !

Mme de MAZUEL

      Tant mieux !

M. de MAZUEL

      Maintenant, ils sont vivants !

Mme de MAZUEL

      Vous allez bien mon ami ?

M. de MAZUEL

      Bien vivants… C'est Roro et Juju !

Mme de MAZUEL

      Oui, on va en parler de Juju, à la maison.

M. de MAZUEL

      Mais ils sont Roméo et Juliette.

Mme de MAZUEL

      Mais oui, c'est promis, on ira voir la pièce.

PERE LAURENT

      Basta ! Silencio ! Vous, ROMEO e JULIETTE, voi averez… per niente le droit... Vous avez terribilmente vieilli, dégueulaasso, d'accordo ! ma, et allora ? Voi avere paura… peur de voi souvenirs, plus esistere come identico à voi stessi, vous avante ce jour dé hui, non ? Ma, Vous metterez le doigt dans la orbité de voi ! vous trompez vous. Le tempo accordo du charme a la belleza, la beauté, de la maturità.

      Si vostro amore sopportare mal la prova de la vita, c'est un amore …  cacare, à chier, non ?  un plaisir estetista, juste per la figura, fragile come une bolla de sapone… dé savon, si ! Même molto forte, l’amora séra limaré per le tempo, tutto réduité sa forza, égaré sa freschezza à les colorissementé splendido, talmenté magnifico qué j’ai pas les mots per exprimere tutto que j’ai subit dé felicità come vostro amico e vostro confessore.

      Per favor, refaites-vous cé duo modelo, cé couplé esemplaré, et prouvationné qué quando l'amor a t’été, qu’il t’étà encora… Scusi,ma… non ha uné bell’ aspetto, voi être molto brutto, orribele, heu… moche, non ?… Andata ! allez vous fabriquer le changémente, vous récuraté, per affiggere, indicare à toutti le mondo entier cé qué in realtà, e per tutto lé futuro, les amantes dé Vérone.

* Roméo et Juliette se regardent, se prennent maladroitement par la main et sortent. Quelqu'un essaie de pénétrer dans l'auberge.

M. de MAZUEL

      C'est fermé ! Non, mais où ils se croient ces gens-là… Dites, mon Père, c'est vraiment Ro-Roméo et Jujuliette ?

PERE LAURENT

      Pas la permissionne de dubitare… impossibile de doutaré.

M. de MAZUEL

      Hé ben ! Et la petite Véronique mariée avec ce... J’ai l'air malin moi maintenant. Mais... Mais vous le saviez vous, l'abbé… pourquoi avoir laissé faire ? Par pure méchanceté, hein ? Par vengeance pour les dix-huit ans de recherche, leur porter un dernier mauvais coup en ayant l'air de leur apporter la fortune, curé sournois, sale corbeau ! Vous êtes le diable !

VERONIQUE

      Monsieur de...

M. de MAZUEL

      Tais-toi ou je te fais bouffer ton bossu ! Tu vas le défendre le pèlerin ? Des gens de notre rang doivent s'unir contre ces valets de Satan en soutane, faisant le mal à coups de crucifix. Mais ne t'inquiète pas, je ferai casser ce mariage et si le curé ne m'en rend pas l'attestation, je leur fous le feu et plus de problème.

* Retour de Roméo et Juliette. Leurs gestes sont hésitants, comme le seraient les mouvements d'anciens infirmes fraîchement miraculés, redécouvrant l'usage de leur corps. Ils se regardent, ils sont gênés. Les traces du temps et de la pauvreté subsistent sur leurs visages maintenant apaisés et presque lumineux d'un bonheur dont ils n'ont pas encore retrouvé la certitude. Leurs vêtements sont défraîchis, un peu serrés, mais encore très beaux.

ROMEO

(Comme  pour se  justifier)

      On les avait gardés... En souvenir, quoi ! (Il regarde Juliette) Je voudrais te... te...

JULIETTE

      Oui ?

ROMEO

      Je ne suis plus sûr de savoir le dire.

JULIETTE

      Tu viens de le dire... J'ai vu l'étincelle dans tes yeux.

PERE LAURENT

      Un réssussitement e un matrimonio a lé même momento, ma j'ai fabbricazioné molto forte ; ma chi bella cosa !. (Vers Mazuel)… Credere… jé dois té diré che lé demonio m’a baisé aussi, non ! Maledizione !  Scenàrio màcabro,  qué j’ai reçou en plein dans mon s’oeil la visione di Roméo e Juliette moribondo, e ici là, lé rischio di tutto destructionné ce qué la bello figlia, mio novella Véron, à moi, non ! Madre de mio !…. Ora,  lasciare in pace,  elle resta in plein mezzo, milieu, non ? di la felicità… e son marito aura dans le centro, le… cœur, non ? de lui fare dé l’oubli dé sedici anno da miseria sur le dominio, le territorio de signore Figuerolle de Maziouel…. Corretto, no, Tristan ?

TRISTAN

(Qui se redresse et ôte ses fripes)

      C'est promis mon Père !

M. de MAZUEL

      Eponine, je meurs !

Mme de MAZUEL

      Dans un instant, mon bon ami ! Dites-moi d’abord ce qui se passe. Je n'ai pas tout compris. Est-ce que la bonne soeur a trouvé un curé pour marier le bossu à cette petite punaise de Véronique ?

TRISTAN

(Qui prend sa mère par le cou)

      Oui maman, c'est fait !

Mme de MAZUEL

      Ah, te voilà mon fils. Tu vas bien rigoler, quand tu connaîtras l'histoire.

TRISTAN

      Pardon papa ! C'est la première fois que je vous désobéis, mais regardez comme elle est jolie, elle méritait bien que je risque votre colère, non ?

M. de MAZUEL

      Ils vont me faire péter le coeur avec leur histoire d'amour. (Tout le monde s'embrasse) Et moi, je ne suis qu'un vieil ours. (Doucement vers sa femme) Eponine, je... A quoi ça sert, elle n'entendra pas.

Mme de MAZUEL

(Elle trouve son mari à tâtons et l'embrasse tendrement)

      Pour une fois que nous sommes seuls, profitons-en, car si Fernand arrivait…

* C'est l'éclat de rire général. Monsieur de Mazuel embrasse tendrement sa femme. Les acteurs se préparent à saluer… Musique !

M. de MAZUEL

(A Tristan, anodin)

      Je vais te faire préparer l'aile droite du château.

ROMEO

      Vous plaisantez cher ami. Ils viennent avec nous en Italie.

M. de MAZUEL

      Mais jamais de la vie !

ROMEO

      Ce n'est pas vous qui allez décider, Seigneur de carnaval !

M. de MAZUEL

      Bistroquet !

VERONIQUE

      Papa…

TRISTAN

      Papa…

JULIETTE

      Roméo…

Mme de MAZUEL

      Bon, on s'en va ?

M. de MAZUEL

      Jamais, vous m'entendez ? Jamais vous n'enlèverez un fils à l'affection de sa mère. On est en France, ici, Monsieur !

ROMEO

      Ma fille est trop petite pour quitter sa famille et je ne supporterai pas de la savoir loin de Juliette, dans un pays plein d’étrangers, entre les mains du tortionnaire de Lapiquette, à qui, s'il est encore vivant, ce dont je doute, je donne mon auberge avec toute sa cave à vin. Voilà, mÔsieur, ce qu'est la générosité !

M. de MAZUEL

      Pour être généreux il faut en avoir les moyens, et, votre générosité est bien récente, Monsieur !

ROMEO

      Le petit commerce avait des nécessités que je n'ai plus aujourd'hui, et, c'est pour ça, que ma fille unique ne restera pas ici, auprès d'un homme qui pue l'ail et l'huile d'olive. Elle viendra en Italie, les parfums sont plus sains, faits de tomates, d'huiles et de parmesan...

M. de MAZUEL

      C'est ce qu'on va voir ! En garde, Monsieur ! (Il tire son épée)

ROMEO

(Qui n'arrive toujours pas à tirer son épée rouillée)

      C'est tout vu... Tu vas sortir oui !

* Ils en viennent aux mains tandis que Père Laurent a disparu de la scène. De derrière le rideau, apparaît Picarello qui observe un court instant la scène avant de s'adresser au public.

PICARELLO

      Décidément, même les personnages de théâtre n'en font qu'à leur tête. Voyez ce que ça donne… Il était prévu que tout cela se termine bien, dans l'allégresse et... (Il tape avec son bâton) Ça suffit ! (Sur scène tous s'immobilisent, position arrêtée).

      Tout compte fait, le vieux Shakespeare devait savoir ce qu'il faisait. Ces personnages de légende sont insupportables. Ils sont sûrement morts, enfin, cela vaut peut-être mieux. Oubliez vite cette pièce, et n'attendez pas davantage pour être heureux, c'est toujours urgent. Il suffit de si peu de chose pour avoir des regrets. Et puis, le bonheur, hein! on doit bien ça à Dieu…

      Salut !

FIN  (Définitive)